LIVRE II
millre tel sens ou de deux , ou de trois, si elle est en nous. Nous avons formé une vérité par la consultation et concurrenccde nos cinq sens : mais à l'adventure falloit il l’accord de huict ou de dix sens et leur contribution pour Papperccvoir certainement et en son essence.
Les sectes qui combattent la science de l’homme, elles la combattent principalement par l’incertitude et foiblesse de nos sens : car, puisque toute cognoissance vient en nous par leur entremise et moyen, s’ils faillent au rapport qu’ils nous font, s’ils corrompent ou altèrent ce qu’ils nous charrient du dehors, si la lumière, qui par eulx s’escoule en nostre ame, est obscurcie au passage, nous n’avons plus que tenir. De ceste extreme difficulté sont nées toutes ces fantasies : « Que chasque suhject a en soy tout ce que nous y trouvons; qu’il n’a rien de ce que nous y pensons trouver: - et cclledes épicuriens : « Que le soleil n’est non plus grand que ce que nostre veue le juge :»
Qtiidqnid id e si , ni h i/o fertur majore figura,
Ouata nostris orulix quam cernimus esse ridetur ■ :
que les apparences qui représentent un corps grand à eeiuy qui en est voisin et plus petit à celuy qui en est esloingné, sont toutes deux vrayes :
Kcc lumen hic oculos falll concedimus hilnm...
Prolnde atiimi vitium hoc ocullt adflngere noli • î
et resoluement, qu’il n’y a aulcune tromperie aux sens ; qu’il fault passer à leur mercy et chercher ailleurs des raisons pour excuser la différence et contradiction que nous y trouvons, voire inventer toute aultre mensonge et resverie (ils en viennent jusques là), plustost que d’accuser les sens.» Timagoras5 juroit que pour presser ou biaiser son œil, il n’avoit jamais apperceu doubler la lumière de la chandelle, et que ceste semblance venoil du vice de l’opinion, non de l’inBtrument. De toutes les absurdités la plus absurde, aux épicuriens*, est desadvouer la force et l’effect des sens:
P roinde, qvod fn quoque est hit ritum temport, trnim est
El, »i non poteril ratio dissolvere causant,
Cur eo, quas fuerhu juxikm quadruta, procul tint
(I) Montaigne vient de traduire ce» ver». I.uca., V, S77.
(i) Nous iiü convenons pas pour cela que les yeux se trompent... Ko leur imputons doue paa les erreurs de Fesprit. Lvch., IV, 380, 387.
(3) C:c.,Acad.f II, ». C.
(4) .C’est-à-dire au jugement des épicuriens. C.
Cil A P. XII. 327
Visa roiunda; latneu prœstal raüonit egeniem Reddere mendose causas uniutque figures,
Quam manib u* manifesta suit émit levé qutrquum,
Et vkolare /idem prbnam, et convellere toia Fundamenta, quibut nixalur cita, salusque :
Non modo enim ratio mai omitis, rita quoque ipsa Concédai extemplo, niti credere tentibut autit, Prœcipitesque locot t tiare, et cetera, quee situ In getiere hoc fugienda ».
Ce conseil desesperé et si peu philosophique ne représente aultre chose sinon que l’humaine science ne se peult maintenir que par raison desraisonnable, folle et forcenée; mais qu’encoresvault ilmieulx que l’homme, pour se faire valoir, s’en serve cl de tout aultre remède tant fantastique soit il, que d’advouer sa necessaire bestise, vérité si desadvantageuse. Il ne peult fuyr que les sens ne soyent les souverains maistres de sa eognoissance ; mais ils sont incertains et falsifiables à toutes circonstances; c’est là où il fault battre à oultrance, et, si les forces justes luy faillent, comme elles font, y employer l’opiniastrelé , la témérité, l'impudence. Au cas que ce que disent les épicuriens soit vray, à sçavoir: « Que nous n’avons pasde science, si les apparences des sens sont faulses; » et que ce que disent les stoïciens soit vray aussi: « Que les apparences des sens sont si faulses qu'elles ne nous peuvent produire aulcune science, • nous conclurons, aux despens de ces deux grandes sectes dogmalistes, qu’il n’y a point de science.
Quant à l’erreur et incertitude de l’operation des sens, chascun s’en peult fournir autant d’exemples qu’il luy plaira: tantles faultes et tromperies qu’ils nous font sont ordinaires. Au retentir d’un valon, le son d’une trompette semble venir devant nous, qui vient d’une lieue derrière :
Exttantesqne procul medio de gnrglte monte t ,
Classihtis Inier quoi liber patet exilus, Idem Apparent, es longe divolM lictl, ingens Insula conjunctis lumen ex hit uua videtur.,.
(I) Les rapports des sens sont vrais en tout temps. Si la raison ne peut expliquer pourquoi les objets qui sont carrés de prés paraissent ronds dnr» l'éloigucment, il vaut mieux, au défaut d'uue solution vraie, donner une fausse raison de cette douille apparence que de laisser échapper l evideuce de ses mains, que du détruire tous les principes de la crédibilité, que de rainer cette base sur laquelle sont fondées noire vie et notre conservation : car ne eruyex pas qu'il ne s'agisse que des Intérêts de la raison ; la vie eUe-aéme ne se conserve qu'en évitant, sur le rapport des sens, les précipices et les autres objets nuisibles. Lues. , IV, 800.
Et fugere ad pupplm colles camplque videnlur.
Quos aglnuts præter navim, vellsque volamus ... l'&i In medlo nobls cquus acer obhœsli
Fl amine, equl corpus transversum ferre videtur
Vis, et in adversum (lumen contrudere raptim ' :
A manier une balle de harquebuse sous le second doigt, celuy du milieu estant entrelacé par dessus, il fault extrêmement se contraindre pour advouer qu’il n’y en ait qu’une, tant le sens nous en représente deux. Car que les sens soient maintesfois maistres du discours et le contraignent de recevoir des impressions qu il scait et juge estre faulses, il se veoid à touts coups. Je laisse à part celu * de l’attouchement, qui a ses functions plus voisines, plus vifves et substantielles , qui renverse tant de fois , par l’effcct de la douleur qu’il apporte au corps, toutes ces belles resolutions stoïques et contrainct de crier au ventre celuy qui a estably en son ame ce dogme avecques toute resolution, « que la cholique, comme toute aultre maladie et douleur, est chose indifférente, n’ayant la force de rien rabhattre du souverain bonheur et félicité en laquelle le sage est logé par sa vertu ; » il n’est cœur si mol que le son de nos tabourins et de nos trompettes n’eschauffe, ny si dur que la doulceur de la musique n’esvcille et ne chatouille; ny ame si revesche qui ne se sente touchée de quelque rcverencc à considérer ceste vastitc sombre de nos églises, la diversité d’ornements et ordre de nos cerimonies et ouïr le son dex’otieux de nos orgues et l’harmonie si posée et religieuse de nos voix : ceulx mosmes qui y entrent avecques mespris sentent quelque frisson dans le cœur et quelque horreur qui les met en défiance de leur opinion. Quant à moy, je ne m’estime point assez fort pour ouïr en sens rassisdesversd’Horace et de Catulle, chantés d’une voix suffisante par une belle et jeune bouche : et Zenon1 2 avoit raison de dire que la voix estoitla fleur de la beauté. On m’a voulu faire accroire qu’un homme,
(1) Une chaîne Je montagnes élevées au-dessus de la mer, cuire lesquelles des floues entières trouveraient un Ubre passage, ne nous paraissent de loin qu'une même masse; et, quoique très distantes l’une de l'autre, elles sc réunissent à l’oeil sous l’aspect d'une grande IIc.Iæs collines et les campagnes que nous côtoyons, en naviguant & pleines voiles, semblent fuir vers la poupe. .• SI votre coursier s’arrête au milieu d’un fleuve, le cheval vous paraîtra emporté par une force étrangère contre le courant. Uca., IV, 380, 308, 4SI.
(2) Diog. Lalkcf., IV, ». C.
que touts nous aultres François cognoissons, m’a voit imposé, en me récitant des vers qu’il avoit faits , qu'ils n’estoient pas tels sur le pa- ' pier qu’en l’air, et que mes yeulx en fcroienl contraire jugement à mes aureilles : tant la prononciation a de crédit à donner prix et façon aux ouvrages qui passent à sa mercy! Sur quoy Philoxenus ne feut pas fascheux', en ce que, oyant un liseur donner mauvais ton à quelque sienne composition, il se print à fouler aux pieds et casser de la brique qui estoit à luy , disant : • Je romps ce qui est à toy comme tu corromps ce qui est à moy1. » A quoy faire, ceulx mesmes qui sc sont donné la mort d’une certaine resolution desloumoient ils la face pour ne veoir le coup qu’ils se faisoient donner? et ceulx qui, pour leur santé, désirent et commandent qu’on les incise et cautérisé, pourquoy ne peuvent ils soustenir la veue des apprests, utils et operation du chirurgien, attendu que la veue ne doibt avoir aulcune participation à ceste douleur? cela, ne sont ce pas propres exemples à vcriHer l’auctorité que les sens ont sur le discours? Nous avons beau scavoir que ces tresses sont empruntées d’un page ou d’un laquay; que ceste rougeur est venue d’Espaigne et ceste blancheur et polisseure de la mer Oceane, encores fault il que la veue nous force d’en trouver le subject plus aimable et plus agréable contre toute raison ; car en cela il n’y a rien du sien.
Âuferimur cultu ; gemmis, auroque teguntur Crimina ; pars mintma est ipsa puclla sui,
Scepe, ubi sit quod âmes, Inter tam multa requlras : Dec! pii hac oculos œglde dites amon.
Combien donnent à la force des sens les poêles qui font Narcisse esperdu de l’amour de son umbre,
Cunctaquc mira fur , qulbus est mirabilis ipse;
Se cupil Imprudens; et, qui probal, ipse probatur;
Dumque petit, peUtur parlterque arcendit, et ardst 4 s
(l) Ke fut pas blâmable, n'eut pas tort. K. J.
(9) Dior.. Laercf., IV, 36. C.
(3) Nous sommes séduits par la parure ; For et les pierreries cachent les défauts : une jeune fille est la moindre partie de ce qui plaît en elle. Souvent on a peine à trouver ce qu'on aime sous ces riches ornements : c’est l’égide avec b quelle l'amour cl l'opulence éblouissent nos yeux. Ov. , de Bemed. amor.,1,
(4) Il admire ce qu’il a lui-même d'admirable. L'Insensé ! il fe désire lui-même; U est l'objet de ses voeux, de ses louange*, et brûle des feux qu’il a lui-même allumés. Ov., MCtœn., Ul, 49t.