LIVRE II, CIIÀP. XII
chascun ce qui semble à chascun*. « Les épicuriens logent au* sens tout jugement, et en la notice des choses, et en la volupté. Platon* a voulu le jugement de la vérité et la vérité mesme, retirée des opinions et des sens, appartenir à l'esprit et à la cogitation.
Ce propos m’a porté sur la considération des sens, ausqucls gist le plus grand fondement et preuve de nostre ignorance. Tout ce qui se cognoist, il se cognoist sans double par la faculté du cognoissant ; car, puisque le jugement vient de l'operation de celuy qui juge, c’est raison que ceste operation il la parface par ses moyens et volonté, non par la conlraincte d’aullruy, comme il adviendroit si nous cognoissions les choses par la force et selon la loy de leur essence. Or, toute cognoissance s'achemine en nous par les sens ; cc sont nos maistres :
Via qua munlta fidel
Pro.rima fert humanum in pectus, icmplaque menti*3 :
la science commence par eulx et se rcsoull en eulx. Après tout, nous ne sçaurions non plus qu’une pierre si nous ne sçavions qu’il y a son, odeur, lumière, saveur, mesure, poids, mollesse, dureté, aspreté, couleur, polisseure, largeur, profondeur-, voilà le plan et les principes de tout le basliment de nostre science; et selon aulcuns, science n’est rien aultre chose que sentiment. Quiconque ne peult poulser à contredire les sens, il me tient à la gorge; il ne me sçauroit faire reculer plus arriéré ; les sens sont le commencement et la fin de l’humaine cognoissance :
Invente* prtmii ob tentibut eut crealam
Solittam verl; neque sentut poste refelli...
Qnitt majore ftdc porro, quant tentai, haberi
Débet ir
Qu’on leur attribue le moins qu’on pourra, tousjours fauldra il leur donner cela que, par leur voveet entremise, s’achemine toute nostre instruction. Cicerodict5quc Chrysippus, ayant essayé de rabbattre de la force des sens et de
(I) Ctc. , Acad. , II, te. c.
(S) C'esl le résultat de cc que Maton dit au long dans le Phedon, p. Gfl, clc., et dai» le TtuMHe, p. 196, etc. C.
(3) Cc sont les vole# par lesquelles l'évidence pénètre dans le sanctuaire de l'esprit humain. Llc*., v, tocs.
(4‘, Vous serez convaincu que la connaissance de la vérité nous vient primitivement des sens, et qu'on ne peut en récuser le témoignage... Quel autre guide mérite plus notre confiance ? Lee., iv, 479, ifa.
(S) Academ., Il, 97. C.
leur vertu, se représenta à soy mesme des arguments au contraire et des oppositions si vehementes qu’il n’y peut satisfaire : surquoy Carneades, qui maintenoit le contraire party, se vantoit de se servir des armes mesmes et paroles de Chrysippus pour le combattre; et s’escrioit à ceste cause contre luy : « O misérable, ta force t’a perdu 1 !» 11 n’est aulcun absurde, selon nous, plus extreme que de maintenir que le feu n’eschauffe point, que la lumière n’esclaire point, qu’il n’y a point de pesanteur au fer ny de fermeté, qui sont notices que nous apportent les sens; ny creance ou science en l’homme qui se puisse comparer à celle là en certitude.
La première considération que j’ay sur le subject des sens est que je mets en double que l’homme soit pourveu de touts sens naturels. Je veois plusieurs animauix qui vivent une vie entière et parfaicte, les uns sans la veue, aultres sans l’ouïe: qui sçait si, à nous aussi, il ne manque pas encores un, deux, trois et plusieurs aultres sens? car, s’il en manque quelqu’un , nostre discours n’en peult descouvrir le default. C’est le privilège des sens d’estre l’extreme borne de nostre appercevance; il n’y a rien au delà d’eulx qui nous puisse servir à les descouvrir, voire ny l’un des sens ne peult descouvrir l’aultre:
An poierunt oculos oures reprehendere ? an avrei Tacius? an hune porro laclttm tjpor arguct orisf An confuiabunt nurcs, oculive revinccni * f
ils font trestouts la ligne extreme de nostre faculté;,
Seortum cuique potestat Divisa est, tua vis cuique est J.
Il est impossible de faire concevoir à un homme naturellement aveugle qu’il n’y veoid pas ; impossible de luy faire désirer la veue et regretter son default : parquoy nous ne debvons prendre aulcune asscurance de cc que nostre ame est contente et satisfaite de ceulx que nous avons ; veu qu'elle n’a pas de quoy sentir en cela sa maladie et son imperfection si elle yest. Il est impossible de dire chose à cest aveugle
(I) Pur., Contredite det pbilotop/iet sltAqttcs, e. 9. C.
(Si L’ouïe pourra-t-elle rectifier la -rue, et le toucher l’outef te gortt nous préservera-t-fl des surprises du tact - l'odorat et laitue pourront-ils 1c reformer- Liai., IV, 487.
(S) Chacun d'eux a sa puissance à part et sa force particulière. 10., Ibid-, r. 490.
par discours, argument ny similitude, qui loge en son imagination aulcune appréhension de lumière, de couleur et de veue : il n’y a rien plus arriéré qui puisse poulser le sens en évidence. Les aveugles nays qu’on veoid désirer à veoir, ce n’est pas pour entendre ce qu’ils demandent : ils ont apprins de nous qu’ils ont à dire quelque chose, qu’ils ont quelque chose à désirer qui est en nous, laquelle ils nomment bien, et ses effects et conséquences; mais il ne sçavent pourtant pas que c’est, ny ne l’apprehendent ny près ny loing.
J’ny veu un gentilhomme de bonne maison, aveugle nav , au moins aveugle de telaagequ’il ne sçait que c’est que de veue ; il entend si peu ce qui luy manque qu’il use et se sert comme nous des paroles propres au veoir et les applique d'une mode toute sienne et particulière. On lui presentoit un enrant, duquel il estoit parrain; l’ayant prins entre ses bras; « Mon Dieu, dict il, le bel enfant! qu’il le faict beau veoir! qu'il ale visage gay! * Il dira, comme l'un d’entre nous: « Ceslc salle a une belle veue ; il faict clair ; il faict beau soleil. » Il y a plus ; car, parce que ce sont nos exercices que la chasse, la paulme, la bute*, et qu’il l'a oui dire, il s’y affectionne, s’y empesche et croit y avoir la mesme part que nous y avons : il s’y picque et s’y plaist , et ne les receoit pourtant que par les aureilles. On luy crie que voylà un lievre, quand on est en quelque belle esplanade où il puisse picquer; et puis on luy dict encorcs que voylà un lievre prins : le voylà aussi fier de sa prinse comme il oit dire aux aultres qu’ils le sont. L’esteuf1, il le prend à la main gauche et le poulse à tout sa raquette : de la harquebuse, il en tire à l’adventure et se paye de ce que sesgents luy disent qu’il est ouhaull ou costier3.
Que sçait on si le genre humain faict une sottise pareille, à faulte de quelque sens, et que par ce default la pluspart du visage des choses nous soit caché? Que sçait on si les difficultés que nous trouvons en plusieurs ouvrages de nature viennent de là? et si plusieurs effects des animaulx , qui excédent nostre capacité,
(IJ La bute: Ce mot a slfrntflé. I® la buttn oü Ton tire de Tarquebuse ; 4* l'exercice m£me de l'arquebuse ; c'est dans ce dernier sens qu'U est pris id. E. J.
(4) Dille pour le Jeu de paume.
(Jj Qu H a Hré haut, on A cAlé/iu but. E. J.
sont produicts par ta faculté de quelque sens que nous ayons à dire1? et si aulcuns d’entre eulx ont une vie plus pleine par ce moyen, et plus entière que la nostre? Nous saisissons la pomme par touts nos sens1; nous y trouvons de la rougeur, de la polisseurs, de l’odeur et de la doulceur: oultre cela, elle peult avoir d’aultres vertus, comme d’asseicher ou restreindre, ausquelles nous n'avons point de sens qui se puisse rapporter. Les propriétés que nous appelons occultes en plusieurs choses, comme à l'aimant d’attirer le fer, n’est il pas vraysemblable qu’il y a des facultés sensitifves en nature propres à les juger et à les appercevoir, et que le default de telles facultés nous apporte l'ignorance de la vraye essence de telles choses? C’est, à l’adventure, quelque sens particulier qui descouvre aux coqs l’heure du malin et de minuict et les esmeut à chanter; qui apprend aux poules, avant tout usage et expérience, de craindre un esparvier et non un’oye ny un paon, plus grandes bestes ; qui adverlit les poulets de la qualité hostile qui est au chat contre eulx, et à ne se desfler du chien ; s’armer contre le miaulement, voix aucunement flatteuse, non contre l’abbaycr, voix aspre et querelleuse; aux frelons, aux fourmis et aux rats de choisir tousjours le meilleur fromage et la meilleure poire avant que d’y avoir tasté ; et qui achemine le cerf, l'elephant, le serpent, à la cognoissance de certaine herbe propre à leur guarison. II n’y a sens qui n’ayt une grande domination et qui n’apporte par son moyen un nombre infiny decognoissances.Si nous avions à dire l’intelligence des sons, de l'harmonie et de la voix, cela apporteroit une confusion inimaginable à tout le reste de nostre science: car, oultre ce qui est attaché au propre effect de chasque sens, combien d'arguments, de conséquences et de conclusions tirons nous aux aultres choses par la comparaison d'un sens à Paultre? Qu’un homme entendu imagine l’humaine nature produicte originellement sans la veue, et discoure combien d’ignorance et de trouble luy apporteroit un tel default, combien de tenebres et d'aveuglement en nostre amc; on verra par là combien nous importe, à la cognoissance de la vérité , la privation d’un
(I) Que notu ayons a rc, relier, qui nous manque.
{*) Sévi. tarin., Pyrrh. iltjpol., f, U. C.