‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 252 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XII

rouges et sanglantes*. Ces humeurs qui changent ainsi les offices de nostre veue, que sçavons nous si elles prédominent aux bestes, et leur sont ordinaires ? car nous en voyons les unes qui ont les yeulx jaunes comme nos malades de jaunisse, d'aultres qui les ont sanglants de rougeur; à celles là il est vraysemblable que la couleur des objects parôist aultre qu’à nous : quel jugement des deux sera le vray? car il n’est pas dict que l’essence des choses se rapporte à l’homme seul ; la dureté, la blancheur, la profondeur et l’aigreur, touchent le service et science des animaulx comme la nostre : nature leur en adonné l’usage comme à nous. Quand nous pressons l’oeil, les corps que nous regardons, nous les appcrcevons plus longs et («tendus ; plusieurs bestes ont l’teil ainsi pressé : ceste longueur est doneques, à l’adventure, la véritable forme de ce corps, non pas celle que nos yeulx luy donnent en leur assiette ordinaire. Si nous serrons l’œil par dessoubs, les choses nous semblent doubles :

Bina luccmantm flagrantia lumina flarnmis...

Et dupiires fi omnium fade s, et corpora bina * .

Si nous avons les aureilles cmpeschées de quelque chose, ou le passage de l’ouïe resserré, nous recevons le son aultre que nous ne faisons ordinairement1 * * 4 : les animaulx qui ont les aureilles velues, ou qui n’ont qu’un bien petit trou au lieu de Paureille, ils n’oyent par conséquent pas ce que nous oyons, et receoivent le son aultre. Nous voyons aux festes et aux théâtres, qu’opposant, à la lumière des flambeaux, une vitre teincte de quelque couleur, tout ce qui est en ce lieu nous appert ou vert, ou jaune, ou violet :

Et volgo fadunt id lutta russaque vrla ,

El ferruyina, qtium, magnis Intenta lheatrts ,

Per malos volgata trabc\qiie , trementla pendent : Piamque Ibi consessum caueai subirr, et omnem Scenai spedem , patrum, mairumque , deorumque Infictunt , cogunlque suo fluitare colore * :

(I) Sexm Empir. , Pyrrh. Htjpot. , 1 , 14. C.

(t) Nous voyons aux lampes une double lumière; nous voyons tes hommes avec deux corps et deux visages. Lccm , IV, 4SI.

p) Skxtm Evm , Pyrrh. Hypot., 1 , 14. C.

(4) C'est l'effet que produisent ecs voiles jaunes, rouges et bruns , qui , susjM-ndus à des poutres , couvrent nos théâtres, et flottent au gré de l'air daus leur vaste enceinte : l'éclat de ces voiles sc réfléchit sur les spectateurs ; la scène en est frappée; les sénateurs, les femmes, les statues des dieux, sont teints d'une lumière mobile. Lcca., IV, 73.

il est vraysemblable que les yeulx des animaulx, que nous vcoyons estre de diverse couleur, leur produisent les apparences des corps de mesme leurs yeulx.

Pour le jugement de l’operation des sens, il fauldroit doneques que nous en feussions premièrement d’accord avecques les bestes, secondement entre nous mesmes; ce que nous ne sommes aucunement, et entrons en débat louts les coups de ce que l’un oit, veoid ou gouste quelque chose aultrement qu’un aultre; et débattons, autant que d’aultre chose, de la diversité des images que les sens nous rapportent. Aultrement oit et veoid, par la réglé ordinaire de nature, et aultrement gouste un enfant qu’un homme de trente ans; et cestuy cy aultrement qu’un sexagénaire : les sens sont aux uns plus obscurs et plus sombres, aux aultres plus ouverts et plus aigus. Nous recevons les choses aultres et aultres, selon que nous sommes, et qu’il nous semble : or, nostre sembler estant si incertain et controversé, ce n’est plus miracle si on nous dict que nous pouvons advouer que la neige nous apparoist blanche ; mais que d’establir si de son essence elle est telle et à la vérité, nous ne nous en sçaurions respondre : et ce commencement esbranlé, toute la science du monde s’en va nécessairement à vau l’eau. Quoy, que nos sens mesmes s'entr’empeschem l’un l’auitre? une peincture semble eslevéeà la veue, au maniement elle semble plate1 : dirons nous que le musc soit agréable ou non, qui resjouit nostre sentiment, et offense nostre gousl? il y a des herbes et des onguents propres à une partie du corps, qui en blecent une aultre : le miel est plaisant au goust, mal plaisant à la veue’ : ces bagues qui sont entaillées en forme de plumes, qu’on appelle en devise pennes sans fin, il n’y a œil qui en puisse discerner la largeur, et qui se sceust deffendre de ceste piperie que d’un costé elles n'aillent en eslargissant, ets’appoinctant et estrecissant par l’aultre, mesme quand on les roule autour du doigt; toutesfois au maniement elles vous semblent equables en largeur et partout pareilles. Ces personnes qui, pour ayder leur volupté, se servoient anciennement de mirouers propres à grossir et agit) Ssit. Sans., Pyrrft. Bypot , 1, 14.

M (o., tàkL

grandir l'object qu’ils représentent, à fin que les membres qu’ils avoient à employer leur pleussent davantage par ceste accroissance oculaire 1 ; auquel des deux sens donnoient ils gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres gros et grands à souhait, ou à l’attouchement qui les leur presentoit petits et desdaignables ? Sont ce nos sens qui prestent au subject ces diverses conditions, et que les subjects n’en aient pourtant qu’une ? comme nous voyons du pain que nous mangeons; ce n’est que pain, mais nostre usage en faict des os, du sang, de la chair, des poils, et des ongles ;

Vt rfhusirt membra nique arlut quum didllur omîtes,

Dispcrit, nique aliam naturam tuffieil ex te* ;

l’humeur5 que succe la racine d’un arbre, elle se faict tronc, feuille et fruict ; et l’air n’estant qu’un, il se faict, par l’application à une trompette, divers en mille sortes de sons : sont ce, dis je, nos sens qui façonnent de mesme de diverses qualités ces subjects? ou s’ils les ont telles? et sur ce doubte que pouvons nous résoudre de leur véritable essence? Dadvantagc, puisque les accidents des maladies, de la resverie ou du sommeil, nous font paroistre les choses anltres qu’elles ne paroissent aux sains, aux sages, et à ceulx qui veillent , n’est il pas vravsemblable que nostre assiette droicte, et nos humeurs naturelles, ont aussi de quoy donner un estre aux choses , se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées ? et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage , comme la maladie ? pourquoy * n’a le temperé quelque forme des objects relatifvc à soy, comme l’intemperé ; et ne leur imprimera il pareillement son charactèrc? le degousté charge la fadeur au vin; le sain, la saveur ; l’altéré, la friandise. Or, nostre estât accommodant les choses à soy, et les transformant selon soy, nous ne sçavons plus quelles sont les choses en vérité ; car rien ne vient à nous que falsifié et altéré par nos sens. Où le compas, l’esquarre et la réglé sont gauches, toutes les proportions qui s’en tirent, touts les basliments qui se dres-

(!) Srâ., Si al. quasi., I, 16. C.

(j) Comme les aliments qui se filtrent dans nos membres périssent en formant une nouvelle substance Lien., IU, 70B.

(S) Seit. E«m.f Pyrrh. Bypot., I, 14. C.

(4) In., IWrf.

sent à leur mesure, sont aussi nécessairement manqués et defaillants; l’incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu’ils produisent :

Dcniquc ui In fabrica t si prava est régula prima, Sormaque si fallû t reciis reglonlbus exil,

El libella aliqua si ex parti claudical hilum ;

Omni a mendosc fieri, nique obsiipa necessum est, Prava, cubanüa, protia, supina, nique absona tecta; Jam ruere ut quœdam t Ideaniur velle, ruantque Prodita judlciis fallacibus omnia primis :

Sic igilur ratio tlbi rertttn prava nccette est,

Falsaque slt, falsls quœcunque ab sensibus orta est

Au demourant, qui sera propre à juger de ces différences? Comme nous disons, aux débats de la religion, qu’il nous fault un juge non attaché à l’un ny à l'aultre parly, exempt de chois et d’affection, ce qui ne se peult parmv les chrestiens : il advient de mesme en cecy; car, s’il est vieil, il ne peult juger du sentiment de la vieillesse, estant luy mesme partie en ce débat ; s’il est jeune, de mesme; sain.de mesme; demesme, malade, dormant, et veillant: il nous fauldroit quelqu’un exempt de toutes ces qualités, à fin que, sans préoccupation de jugement, il jugeast de ces propositions comme à luy indifférentes ; et, à ce compte, il nous fauldroit un juge qui ne feust pas.

Pour juger des apparences que nous recevons des subjects, il nous fauldroit un instrument judicatoire; pour vérifier cest instrument, il nous y fault de la démonstration ; pour vérifier la démonstration, un instrument : nous voylà au rouet*. Puisque les sens ne peuvent arrester nostre dispute, estants pleins eulx mesmes d’incertitude, il fault que ce soit la raison; aulcune raison ne s’establira sans une aultre raison : nous voylà à reculons jusques à l’infiny. Nostre fantasie ne s’applique pas aux choses estrangieres, ains elle est conceue par l’entremise des sens; et les sens ne comprennent pas

(I) SI, dans la construction d’un édifie**, l'architecte sc sert d’une règle fausse; si l’équcire s’écarte de la direction perpendiculaire, si le niveau s'éloigne par quelque endroit de $a juste situation, il faut nécessairement que tout le bâtiment soit vicieux, penché, affaissé, sans grâce, sans aplomb, sans proportion ; qu'une partie semble prête à s’écrouler, et que tout s'écroule en effet, pour avoir été d'abord mal conduit. De même, si l’on ne peut compter sur le rapport des sens, tous les Jugements seront trompeurs et illusoires. Lrau, IV,

(i) C'est-à-dire au boni de nos inventions. Je trouve, dans le Dictionnaire de Cotgravc, qu'être mis au rouel sc dit proprement du lièvre qui, épuisé par une longue course, ne fait plus que tourner autour des chiens, c.

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