‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 253 sur 449 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

le subject estrangier, ains seulement leurs propres passions : et par ainsi la fantasie et apparence n’est pas du subject, ains seulement de la passion et souffrance du sens ; laquelle passion et subject sont choses diverses : par quoy qui juge par les apparences juge par chose aultre que le subject. Et de dire que les passions des sens rapportent à l’ame la qualité des subjects estrangiers, par ressemblance; comment se peult l’amc et l’entendement asscurer de ceste ressemblance, n’ayant de soy nul commerce avecques les subjects estrangiers ? Tout ainsi comme, qui ne cognoist pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peult dire qu’il luy ressemble. Or, qui vouldroit toulesfois juger par les apparences ; si c’est par toutes , il est impossible; car elles s’entr’empeschent par leurs contrariétés et dise repances ', comme nous veoyons par expérience : sera ce qu’aulcunes apparences choisies règlent les aultres? il fauldra vérifier ceste choisie par une aultre choisie, la seconde par la tierce; et par ainsi ce ne sera jamais faict. Finalement, il n’y a aulcune constante existence, ny de noBtre estre,ny de celuy des objects; et nous, et nostre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse : ainsin, il ne se peult establir rien de certain de l’un à l’aultre, et le jugeant et le jugé estants en continuelle mutation et ltransle.

Nous n’avons aulcune communication à l’cstre, parce que toute humaine nature est tousjours au milieu, entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu’une obscure apparence et umbre, et une incertaine et débile opinion : et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui vouldroit empoigner l’eau ; car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu’il vouloit tenir et empoigner. Ainsi , veu que toutes choses sont subjectes à passer d’un changement en aultre, la raison, qui y cherche une reelle subsistance, se treuve deceue , ne pouvant rien appréhender de subsistant et permanent, parce que tout ou vient en estre et n’est pas encores du tout, ou commence à mourir avant qu’il soit nay. Platon* disoit que les

(!) Du latin Ulscrepantta, différence, dliconvcnance, diversité.

(J) Dan» le TVéWfé, p. 1». C.

CHÀP. XII.

corps n’avoient jamais existence, ouy bien naissance; estimant que Homcre eust faict l’Ocean pere des dieux , et Thetis la merc , pour nous montrer que toutes choses sont en fluxion , muance* et variation perpétuelle; opinion commune à touts les philosophes avant son temps, comme il dict, sauf le seul Parmenides, qui refusoit mouvement aux choses, de la force duquel il faict grand cas : Pythagoras, que toute matière est coulante et labile 1 : les stoïciens, qu’il n’y a point de temps présent, et que ce que nous appelions présent n’est que la joincture et assemblage du futur et du passé : Heraclitus3, que jamais homme n’estoit deux fois entré en mesme rivière ; Epicharmus , que celuy qui a jadis emprunté de l’argent ne le doibt pas maintenant ; et que celuy qui ceste nuict a esté convié à venir ce matin disner vient aujourd’huy non convié , attendu que ce ne sont plus eulx, ils sont devenus aultres ; « et4, qu’il ne se pouvoit trouver unesubstance

■ mortelle deux fois en mesme estât; car, par » soubdaineté et legiereté de changement, tan- « tost elle dissipe, tantost elle rassemble, elle « vient, et puis s’en va; de façon que ce qui « commence à naistre ne parvient jamais jus- « ques à perfection d’estre, pour autant que ce « naistre n’acheve jamais et jamais n’arreste “ comme estant à bout, ains, depuis la semen- « ce, va tousjours se changeant et muant d’un

- à aultre ; comme de semence humaine se faict « premièrement, dans le ventre de la mere, un

■ fruict sans forme, puis un enfant forme, puis, « estant hors du ventre , un enfant de mam- « molle, après il devient garson, puis consc- « quemment un jouvenceau, après un homme

- faict, puis un homme d’aage, à la fin dccre- « pite vieillard ; de maniéré que l’aage et gene- • ration subséquente va tousjours desfaisant et « gastant la precedente :

Mutât entm mundl naturam totius celas,

Ex alioque alius status excipere omnia débet ;

(!) Que toutes choses sont en vicissitude , transformation.— Fluxion, de (lue re, couler, l'échapper ; muance, de muiarc, changer.

(9) Siijelit a changer. — labile , de laMMj, lombuu , caduc fragile.

p) Sfcr., EpUt., 58 ; PICT., dam ion traite rar le mot Eî, C.IJ.C.

(«) Tool ce paaiage, 5 l'exeepiion dea quatre vm de luerêcc, eat copie mot pour mot du traite de l’U TAXOï'K sur le mol El, c. Il, et daus (ci propre* lenw* J'Annoi. c.

Sec manei ulla aui simili s rot : omnia migrant,

Omnla commutai natura, * l vcriçrc cogli *.

• Et puis, nous aultres sottement craignons une

• espece de mort, là où nous en avons desjà « passé et en passons tant d’ aultres : car, non « seulement, comme disoit Heraclitus, la mort

• du feu est génération de l’air, et la mort de

• l'air, génération de l’eau ; mais encores plus

• manifestement le pouvons nous veolr en nous

• incarnes ; la (leur d'oage se meurt et passe

• quand la vieillesse survient, et la jeunesse se

• termine en fleur d’aage d’homme faict, l’en- « fance en la jeunesse, et le premier aage meurt « en l’enfance, et le jour d’hier meurt en celuy

• du jour d’huy, et le jour d’huy mourra en ce-

• luy de demain, et n'y a rien qui demeure ne

• qui soit tousjours un ; car qu’il soit ainsi, si

• nous demeurons tousjours mesrnes et uns,

• comment est ce que nous nous esjouïssons

• maintenant d’une chose et maintenant d'une » aullre? comment est ce que nous aimons cho-

• scs contraires ou les haïssons, nous les louons » ou nous les blasmons? comment avons nous

• differentes affections, ne retenants plus le

• mesme sentiment en la mesme pensée? car

• il n'est pas vraysemhlable que sans mutation

• nous prenionsaultres passions; et ce qui souf-

• fre mutation ne demeure pas un mesme, et

• s’il n’est (tas un mesme, il n’est doneques pas

• aussi ; ains, quand et l’estre tout un, change

• aussi l’estre simplement, devenant tousjours > aullre d'unaultre : et par conséquent se trom-

• pent et mentent les sens de nature, prenants

• ce qui apparoist pour ce qui est, à faulte de

• bien «avoir que c’est qui est. Mais qu’est ce « doneques qui est véritablement? ce qui est

• eternei; c'est à dire, qui n’a jamais eu de « naissance, ny n’aura jamais fin ; à qui le

• temps n’apporte jamais aulcune mutation :

• car c'est chose mobile que le temps, et qui « apparoist comme en umbre, avecques la ma-

• tierc coulante et Huante, tousjours sans ja- « mais demeurer stable ny permanente, à qui

• appartiennent ces mots, devant, et après, et

• a esté, ou sera, lesquels tout de prime face

• montrent évidemment que ce n’est pas chose

(1) l4J ICmp* change ta lace eutfere du monde ; un iKmrel ordre de chose* succède nécessairement au premier : nul être ne demeure constamment te même ; tout nous atteste h» Tkivailudcs, le* révolution* et le* mcuiuorplwew continuelles de la nature. Loca., V, 8*6.

• qui soit ; car ce serait grande sottise, et faul-

• seté toute apparente de dire que cela soit,

• qui n’est pas encore* en estre, ou qui desjà

• a cessé d’estre ; et quant à ces mots, présent,

• instant, maintenant, par lesquels il semble

• que principalement nous souslenons et fon-

• dons l'intelligence du temps, la raison le des-

• couvrant le destruict tout sur le champ ; car

• elle le fend incontinent, et le partit en futur

• et en passé, comme le voulant veoir neccs-

• sairement desparty en deux. Autant en ad-

• vient il à la nature qui est mesurée comme

• au temps qui la mesure ; car il n'y a non plus

• en elle rien qui demeure, ne qui soit subsis-

• tant, ains y sont toutes choses ou nées, ou

• naissantes, ou mourantes. Au moyen dequoy

• ce serait péché de dire de Dieu, qui est le

• seul qui est, que il /eut, ou il sera 1 ; car ces

• termes là sont des déclinaisons, passages ou

• vicissitudes de ce qui ne peult durer ny de-

• meurcr en estre : parquoy il fault conclure

• que Dieu seul est, non point selon aulcune

• mesure du temps, mais selon une éternité im-

• muable et immobile, non mesurée par temps,

• ni subjecte à aulcune déclinaison ; devant le-

• quel rien n’est, ny ne sera après, ny plus

• nouveau ou plus recent ; ains un realcment

• estant, qui, par un seul maintenant, emplit

• le tousjours ; et n’y a rien qui véritablement

• soit, que luy seul, sans qu'on puisse dire il

• a esté ou il sera , sans commencement et

• sans fin. •

A «este conclusion si religieuse d’un homme païen, je veulx joindre seulement ce mot d’un tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fournirai t de matière sans fin : • O la vile chose, dict il*, et abjecte que l’homme, s’il ne s’esleve au dessus de l’humanité I » Voylà un hoo mot et un utile désir, mais pareillement absurde : car de faire la poignée plus grande que le poing , la

(I) Mulsrquo né foil td que transcrire et développer ch |urôles du Timét : « Nous avons tort de dire, eu parlant de l'elrrnellc essence, elle fut, elle sera ; ce» forme» du temps ne conviennent pas à l'éternité ; elle est, voilà son attribut Mot passé et notre avenir Mot deu* mouvements : or rfcttmMc ne peut être de la veille ni du lendemain ; ou ue peut dire qu'il fut ni qu'il sera; tesactideol» de» créature» sensibles ne sent pas faits pour lui, et des instants qui se calculent ne sont qu’un vain simulacre de ce qui est toujours, u Voyez le» Pattiuét Platon, seconde édition, p. 73. J. V. L.

(t) Sia., Noter. quœtt., I, Prœfal. G.

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