‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 260 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XVI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XVI

combien d’hommes a elle estéincts sur le commencement de leur progrès desquels nous n'avons aulcune cognoissance, qui y apportoient mesme courage que le leur, si le malheur de leur sort ne les eust arrestés tout court sur la naissance mesme de leurs entreprinses? Au travers de tant et si extrêmes dangiers, il ne me souvient point avoir leu que César ayt esté jamais blecé : mille sont morts de moindre périls que le moindre de ceulx .qu’il franchit. Intimes belles actions se doibvent perdre sans tesmoigaage avant qu’il en vienne une à prou fit: on n’est pas tousjours sur lehault d'une breche ou à la teste d'une armée, à la veue de son general comme sur un eschaffaud ; on est surprlns entre la hâve et le fossé ; il fault tenter fortune contre un poulailler; il fault dénicher quatre chestifs harquebusiers d'une grange; il fouit seul s’escarter de la troupe et entreprendre seul, selon la nécessité qui s'offre. Kt si on prend garde, on trouvera, à mon advis, qu’il advient par expérience que les moins esclatantes occasions sont les plus dangereuses; et qu'aux guerres qui se sont passées de nostre temps il s'est perdu plus de gents de bien aux occasions legieres et peu importantes et à la contestation de quelque bicoque qu'es lieux dignes et honorables.

Qui tient sa mort pour mal employée, si ce n’est en occasion signalée, au lieu d'illustrer sa mort il obscurcit volontiers sa vie, laissanteschapper ce pendant plusieurs justes occasions de se bazarder ; et toutes lesjustes sont illustres assez, sa conscience les trompettant suffisamment à ciiascun : Gloria noslra est testimonium conscientiœ nostrœ1. Qui n’est homme de bien que parce qu’on le sçaura et parce qu’on l'en estimera mieulx après l'avoir sceu ; qui ne veult bien faire qu’en condition que sa verre vienne à la cognoissance des hommes, celuy là n’est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de service.

Credo che'l reslo di quel vemo, cote Facette degne iti tenerne conto ;

Ma fur tin da quel tempo si natcote ,

Clut non à colpa min t'or non le conto :

Perché Orlando a far l’opre virtuose,

Plù ch’a narrarle poi, sempre era pronto,

Né mai fu alcuno de'suol fatti etpretso ,

Se non quando ebbe l testlmoni appresto •.

(I) Noire gloire, c'est le témoignage de notre conscience. S. Paul. Epitt. adCorinUi II, 1, 12.

{â; Je crois que, le reste de cct hiver, Rolaud ût des choses

Mohtaioi».

Il fault aller à la guerre pour son debvoir et en attendre ccstc recompense qui ne peult faillira toutes belles actions pour occultes qu’elles so\ ent, non pas mesme aux vertueuses pensées; c’est le contentement qu’une conscience bien réglée receoit en soy de bien faire. Il fault estre vaillant pour soy mesme et pourl’aduintage que c’est d'avoir son courage logé en une assiette ferme et asscurée contre les assaillis de la fortune:

Virtut, repnlsœ neteia sordldœ, hiiamintuis fulget hotioribnx ; y Nec sumit, aut ponil secures Arbitrlo popularis aune1.

Ce n’est pas pour la montre que nostre amc doibt jouer son roolle, c’est chez nous, au dedans, où nuis yeulx ne donnent que les nostres : là elle nous couvre de la crainte de la mort, des douleurs et de la honte mesme ; elle nous asseure là de la perte de nos enfants, de nos amis et de nos fortunes; et quand l’opportunité s’y présente, elle nous conduict aussi aux hazards de la guerre, non emolumento aliquo, sed ipsius honestatis décoré *. Ce proulit est bien plus grand et bien plus digne d’estre souhaité et esperé que l’honneur et la gloire, qui n’est aultre chose qu’un favorable jugement qu’on faict de nous.

11 fault trier de toute une nation une douzaine d’hommes pour juger d’un arpent de terre; et le jugement de nos inclinations et de. nos actions, la plus difficile matière et la plus importantequi soit, nous le remettons à la voix de la commune et de la tourbe, mere d’ignorance, d’injustice et d’inconstance. Est ce raison de faire despendre la vie d’un sage du jugement des fols? An quidquam slultius, quant, quos singulos contemnas, eos aliquid putare esse universos 3? Quiconque vise à leur plaire,

1res digues de sa mémoire; mais jusqu'tù elles oui éle si sccrêtes que ce n’est pas ma faute si je ne les raconte point ; car Roland a toujours été plus prompt à turc do belles actions qn’ft les publier; et jamais scs exploits n'ont été divulgués quo lorsqu'il en a eu des témoins. Ahioste, Orlando, mot. xi, stanx. 8t.

(I) I.a véritable vertu brille d'un édnt que rien ne peut ternir ; elle ne connaît point les refus honteux ; die ne prend pas, elle ne quitte pas les faisceaux nu gré d’un peuple volage. Hon., Od., III, », 17.

(S) Non pour notre intérêt pmonnnd, mais pour llioiiiieur attaché & la vertu, r.ic., de Fhiib, I, to.

(3) Quoi de plus insensé, que d’estimer réunis ceux que l’on méprise chacun h part ? Cic-, T use. qwest., V, 5G.

il n’a jamais faict ; c’cst une butte qui n’a ny forme ny prinse : Nil lam mœstimabile est, quant animi multitudinis* . Demctrius * disoit plaisamment delà voix du peuple qu’il ne faisoit non plus de recepte de celle qui luy sortoit par en liault que de celle qui luy sortoit par en bas : celuy là dict encores plus: Ego hoc judico, si quando turpe non sit , tamen non esse non turpe, quum id a multitudine laudetur s. Null’ art, nulle soupplesse d’esprit pourroit conduire nos pas à la suitte d’un guide si desvoyé et si desreglé : en cesle confusion venteuse de bruits, de rapports et opinions vulgaires qui nous poulsent, il ne se peult establir aulcune route qui vaille. Ne nous proposons point une tin si flottante et volage : allons constamment après la raison : que l’approbation puhlicque nous suyve par là si elle veuh; et, comme elle despend toute de la fortune, nous n’avons point loy de l’csperer plustost par auitre voye que par celle là. Quand, pour sa droicture, je ne suy vrois le droict chemin, je le suyvrois pour avoir trouvé, par expérience, qu’au bout du compte c’est communément le plus heureux et le plus utile : Dédit hoc providënlia hominibus munus, ut honesla magisjuvarent*. Le marinior ancien disoit ainsi à Neptune en une grande tempeste : * O dieu, tu me sauveras si tu veulx ; si tu veulx, tu me perdras : mais si tiendray je tousjours droict mon timon*. « J’ay veu de

(1) Rien de moire appréciable que les jugements de b multitude. Tit. Lit., XXXI, 5*. — Le sens cl l'origine de celle cilalion avaient échappé A Coste cl aux autres éditeurs. J.f. L.

US c'était un philosoplie cynique, fameux à Rome sous le règne de Néron. Scnèque, qui en parte comme d'un homme comparable aux plus grands philosophes de l'antiquité ( de Bette f„ VII, I, 8, 9, etc.), nous a conservé le mot que Montaigne lui donne ici. «< Elegantrr, dit-il, Demetrlus natter soleidicere , rodent lorn titrt eue votes tmperltorum quo ventre redditos t repitus : Quid t nhn , inqult , mea refert sur mm isü , an deorttum sonestl f » Séa. , Episl. 91. C.

(7,i Et moi, bien qu'une chose ne soit pas honteuse en ellemèroc, jç dis cependant qu'elle semble l'être si elle est louée par la inullilude De., de Fi»J6.,n. 15.

(4) C'est un bienfait de la providence des dieux que les choses honnêtes sont aussi les plus utiles. Qram., Inst, oral., I, t*.

[Bi Montaigne se phlt id à paraphraser ces paroles de Sénèque* : " Qtd fine pot ntt dlcrre , Neptune, nunquam hane navrnt, nisi rectam, arll saiitfecU. » Epi si. 88. Ces mots devenus proverbes, t*xv voté», se trouvent aussi dans un ancien écrivain cité par Slobée, Sent. 106; dans une lettre de Cicéron d Qidnlus son frt're, 1. 9, et dans un discours [Oral B/tod.) du rhéteur Aristide. J. V. L,

mon temps milT hommes souppies.mestis, ambigus et qoe nol ne donbtoit plus prudents mondains que mov, se perdre où je me suis sauvé :

ftisl successu poste carcre dolot

Paul Emile, allant en sa glorieuse expédition de Macédoine, advertit surtout le peuple à Home • de contenir leur langue de scs actions pendant son absence*. • Que la licence des jugements est un grand destourhior* aux grandes affaires ! d’autant que cbascun n’a pas la fermeté de Fabius à l’encontre des voix communes contraires et injurieuses , qui situa mieulx laisser demembrer son auctorité aux vaines fantasies des hommes que faire moins bien sa charge avecques favorable réputation et populaire consentement.

Il y a je ne sçais quelle doulceur naturelle à se sentir louer ; mais nous luy prestons trop de beaucoup :

Laudarl haud metnam, neque eithn mlhl cornea fibra est;

Sed reeti ftnemque, ex iremumqvs esse recuso,

Eugc tuum, es belle*.

Je ne me soulcie pas tant quel je sois cher aultruy comme je me souicie quel je sois en mov mesme : je veulx estre riche par moy, non par emprunt*. Les estrangiers ne veoyent que les événements et apparences externes ; cbascun peult faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebvre et d’effroy : ils ne veoyent pas mon cœur, ils ne veoyent que mes contenances. On a raison de descrier l’hypocrisie qui se treuve en la guerre : car qu’est il plus aysé à un homme pratique que de gauchir aux dangiers et de contrefaire le mauvais ayant le cœur plein de mollesse? Il y a tant de moyens d'eviter les occasions de se bazarder en particulier que nous aurons trompé mille fois le monde avant que de nous engager à un

(1/ J'ai ri de voir que la ruse pouvait échouer. Ov„, Uérod. 1, 18. Il y a dans l'original, Flebam successu . etc. C.

(9) C’est A la An de ht harangue que Tltc Uve lui prête, XLIV, 99. C.

(3) Trouble, obstacle, empêchement

<4) je ne hais pas d'être loué, car Je ne suis pas de pierre ; mais Jamais un Que cela est beau! oe me paraîtra le terme el le but qu'un doive proposer A la vertu. Peass, Sa!., I, 47.

(K) Edition de 1588, fol. 967. « Je veulx estre riche de me» propre* richesses, non des richesses empruntées. » On voit que Montaigne a rendu la phrase plus concise et plus vhre. Mille autres passages encore prouvait qu'il corrigeait nas cesse, h *Im

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