LIVRE II, CHAP. XVI
je dis pour elle seule, car elle lire souvent à sa suitte plusieurs commodités, pour lesquelles elle se peult rendre désirable; elle nous acquiert de la bienvneillance; elle nous rend moins exposes aux injures et offenses d'aultruy, et choses semblables. C’estoit aussi des principaulx dogmes d'Epicurus; car ce preceptedesa secte: Cache ta vu, qui defîend aux hommes de s'empescher des charges et négociations publicques, présupposé aussi nécessairement qu’on mesprise la gloire, qui est une approbation que le monde faict des actions que nous mettons en evidence 1 . Celuy qui nous ordonne de nous cacher et de n’avoir soing que de nous, et qui ne veult pas que nous soyons connus d'aultruy, il veult encores moins que nous en soyons honorés et gloriliés ; aussi conseille il à Idomencus de ne regler aucunement ses actions par l’opinion ou réputation commune, si ce n'est pour éviter les aultres incommodités occidentales que le inespris des hommes luy pourroit apporter.
Ces discours là sont infiniment vrays, à mon advis, et raisonnables : mais nous sommes, je ne sçais comment, doubles en nous mesmes, qui faict que ce que nous croyons nous ne le croyons pas, et ne nous pouvons desfaire de ce que nous condamnons. Veoyons les demieres - paroles d’Epicurus, et qu’il dicl en mourant : elles sont grandes, et dignes d’un tel philosophe; mais si ont elles quelque marque de la recommendation de son nom, et de ccsle humeur qu’il avoil descriée par ses préceptes. Voicy une lettre 9 qu'il dicta un peu avant son dernier soupir:
retorses a herhaciics, «lui.
«Cependant qttejepassois l'heureux, et celuy là mesme le dernier jour de ma vie , j’escrivois cecy.accompaigné toutesfoisde telledouleur en la vessie et aux intestins qü’il ne peult rien estre adjoust é à sa grandeur : mais elle estoil compensée par le plaisir qu'apportoit à mon ame la
(i) Vote* ta traité de Plutarque*. Si ce mot commun: Cache ta vie, eU bien dit.
(ij Traduite ûdelemenl du la lin de Cic., de Finib., Il, 30. Dans la uc. Larrus, X, ±1, cette lettre est adressée é {dominée, autre disciple du pliiloso|)bc. Le nom d 'Uermcuhits est souvent répète par Diogène Laerce dans le testament d'Epicure. On le trouve encore dan» Cicéron, de Finib., II, 3! ; Academ.,\\, 30. Mais Yilloison (A necdot. r/rme., tom. II, p. I59J clVitconti(/conoÿrnp/i.yr.,loiii. I, p. *10) ont prouvé, d'après ]cs monuments aucicus, et surtout d’après les papyrus d'Herculanum, qu'il vaut mieux lire Uermarchus. J. Y.L.
souvenance de mes inventions et de mes discours. Or loy, comme requiert l’affection que tu as eu dès ton enfance envers moy et la philosophie, embrasse la protection des enfants de Metrodorus. »
Voilà sa lettre. Et ce qui me faict interpréter que ce plaisir, qu’il dict sentir en son ame de ses inventions, regarde aucunement la réputation qu’il en esperoit acquérir après sa mort, c’est l’ordonnance de son testament , par lequel il veult que « Amvnomachus et Timocratcs, ses héritiers, fournissent pour la célébration de son jour natal, touts les mois de janvier, les frais que Hermachus ordonneroit, et aussi pour la despense qui se feroil le vingtième jour de chaque lune, au traictemcnt des philosophes scs familiers, qui s'assembleroienl à l’honneur de la mémoire de luy et de Metrodorus1. » Carneades a esté chef de l’opinion contraire; et a maintenu que la gloire estoit pour elle mesme désirable9 : tout ainsi que nous embrassons nos posthumes poureulx mesmes, n’en ayant aulcune cognoissance ni jouissance. Ceste opinion n’a pas failly d’eslrc plus communément suyvie, comme sont volontiers celles qui s'accommodent le plus à nos inclinations. Aristote luy donne le premier reng entre les biens externes: Evite, comme deux extrêmes vicieux, l’immoderation et à la rechercher et à la fuyr5. Je crois que si nous avions les livres que Cicero avoil escripts sur ce subject, il nous en conterait de belles; car cest homme là feut si forcené de ceste passion que, s'il eust osé , il feust, ce crois je, volontiers tumbé en l’excès où lumberent d’aultres, que la vertu mesme n'estoit désirable que pour l’honneur qui se tenoit toujours à sa suitte :
Patthm lepultm dlttnl hum œ Cetaia virtu* 4 :
qui est un’ opinion si fhulse que je suis despit qu’elle ait jamais peu entrer en l’entendement
(I) etc., de Finib,, n, SI. C.
(a) C’est aux stoïciens que Cicéhoji { ibld., III, 17 ; attribue cette doctrine ; mais II ajoute qu'ils ne l’ont admise que parce qu'ils n'ont pu répondre à Carnéade. Montaigne avait donc le droit de l’attribuer à Carnéade lui-niérap, et Coste n'avait pas ici d’erreur A relever. J. V. L.
(3) Auist., Morale à Nicomaque, II, 7, etc. J. V. L.
(4i La vertu cachée diffère peu de l’obscure oisiveté. Hou., Od.,lV, 9, *9.
d’homme qui eust cest honneur de porter le nom : de philosophe.
Si celacstoit vray.il ne fauldroit estre ver- 1 tueux qu'en public; et les operations de Pâme, où est le vray siégé de la vertu, nous n’aurions que faire de les tenir en réglé et en ordre, sinon autant qu’elles debvroient venir à la cognoissancc d’aultruy. N’y va il doneques que de faillir finement et subtilement ! •• Si tu scais, dict Carneades 1 , un serpent caché en ce lieu auquel, sans y penser, se va seoir celuy de la mort duquel t u esperes proufit , tu foys meschamment si tu ne l’en adverlis ; et d'autant plus que ton action ne doibt estre eogneue que de toy.»
Si nous ne prenons de nous mesrnes la loi le bien faire, si l'impunité nous est justice ; à combien de sortes de mescliancetés avons nous touts les jours à nous abandonner? Ce que Sext. Peduceus feit, de rendre fidèlement cela que C. Plotius avoil commis à sa seule science, de ses richesses *,et ce que j'en ai faict souvent demesme, je ne le Ircuvc pas tant louable, comme je trouverais exsecrable que nous y eussions failly: et trouve bon et utile à ramentevoir en nos jours l’exemple de P. Sextilius nufus, que Cicero* accuse pour avoir recucilly une hérédité contre sa conscience, non seulement, non contre les loix, mais par lesloix mesrnes; et M. Crassus, et Q. Hortensius4, lesquels, à cause de leur auctoritéet puissance ayant esté, pour certaines quotités, appelés par un eslrangierà la succession d’un testament fauls, à fin que, par ce moyen, il y establist sa part, se contentèrent de n’estre participants de la faulseté, et ne refuseront d’en retirer du fruict; assez couverts, s’ils se tenoient à l’abry des accusateurs, et des tesmoings, et des loix : Meminerint Deum se habere testent, id est (ut ego arbilror) mentem suam*.
La vertu est chose bien vaine et frivole, si elle tire sa recommendation de la gloire : pour
(!) Si trier Ix, inquil Carneades, aspkiem occulte lalereuspiam, et relit aUqnem imprudentem super eam asshiere, ciijus mors tUH cmolumentum factura sil ; improbe fererts itlsi wonueris ne assbleat ; sed impune (amen : sciste enim te quis coarguere possit ? Cic., de Finit)., Il, 18.
(SJ Cic., de Finit)., Il, 18. C.
(3) id., iwrf., n, n. c.
(4) Id. , de Offic., III, *8. C.
(5) Il faut se souvenir qu’on a Dieu pour témoin ; et ce témoin, mon avis, c'est noire propre conscience. Cic., de Offic., Ul, 10.
néant entreprendrions nous de luy faire tenir son reng à part et la desjoindrions de la fortune ; car qu'est il plus fortuite que la réputation? Profeclo for lutta in omni re dominalur : ea res cunctas ex libidine magis quant ex fera célébrât, obscuralgue1. De faire que les actions soient cogneues etveues, c’est le pur ouvrage de la fortune ; c’est le sort qui nous applique la gloire selon sa témérité. Je l’ay veue fort souvent marcher avant le mérité, et souvent oultrepasser le mérité d’une longue mesure. Celuy qui premier s’advisa de la ressemblance de l’umbre à la gloire feit miculx qu’il ne vouloit : ce sont choses excellemment vaines : elle va aussi quelquesfois devant son corps et quelquesfois l’cxcedc de beaucoup en longueur. Ceulx qui apprennent à la noblesse de ne chercher en la vaillance que l'honneur, quasi non sil honeslum quod nobililatum non sil* ; que gaignent ils par là, que de les instruire de ne se bazarder jamais, si on ne les veoid, et de prendre bien garde s’il y a des tesmoings qui puissent rapporter nouvelles de leur valeur : là où il se présente mille occasions de bien faire sans qu’on puisse en estre remarqué? Combien de belles actions particulières s’ensepvelissent dans la foule d'une bataille? quiconque s'amuse à contrerooller aultruv pendant une telle meslée, il n’y estgueres embesongné et produict contre soy mesme le tesmoignage qu'il rend des desportcmenls de ses compaignons. Kera et sapiens itnimi magnitudo, honeslum illud, quod maxime nalura sequitur, in factis positum, non in gloria, judical 5.
Toute la gloire que je prétends de ma vie, c’est de l'avoir vescue tranquille: tranquille, non selon Melrodorus, ou Arcesilaus , ou Aristi ppus, mais selon moy. Puisque la philosophie n’a sceu trouver aulcune voye pour la tranquillité, qui feust bonne en commun, que cbascun la cherche en son particulier.
A qui doibvent César et Alexandre ceste grandeur infinie de leur renommée, qu’à la fortune?
(1) Certainement l’empire de la fortune s’étend sur tout : elle rend les uns célèbres, et laisse les autres obscurs, moim selon leur mérite que selon son caprice. S all., Bell., CaiMi n., c. 8.
(il Comme si une action n’était vertueuse que lorsqu'elle a été célèbre. Cic., de Offic., I, 4.
(3) c’est dans les actions vertueuses, et non dans la gloire, qu’une Ame véritablement grande place Plionncur, qui est le prinrijial but de notre nature. Cic., de Offic., I, 19.