LIVRE II, CHÀP. X,VÏ
Si toutefois ceste faulsc opinion sort au public à contenir les hommes en leur debvoir ; si le peuple en est esveillé à la vertu ; si les princes sont touchés de veoir le monde bénir la mémoire de Trajan et abominer celle de Néron; si cela les esmeut de veoir le nom de ce grand pendard, aullrefois si effroyable et si redoubté, mauldit et outragé si librement par le premier escholier qui l’entreprend, qu’elle accroisse liardiement, et qu’on la nourrisse entre nous le plus qu’on pourra: et Platon*, employant toutes choses à rendre ses citoyens vertueux, leur conseille aussi de ne mespriser la bonne réputation et estimation des peuples, et dict que par quelque divine inspiration il advient que les meschants mesmes sçavent souvent , tant de parole que d’opinion, justement distinguer les bons des mauvais. Ce personnage et son paidagogue sont merveilleux et hardis ouvriers à faire joindre les operations et révélations divines tout partout où fault l'humaine force : Ut tragiri poelœ nmfugiunt ad deum, quum explicare arguments exitum non possunt* : et pour ceste cause peut estre l’appelloit Timon, en l'injuriant, le grand forgeur de miracles5. Puisque les hommes, par leur insuffisance, ne se peuvent assez payer d’une bonne monnoye, qu’on y employé encorcs la faulse. Ce moyen a esté practiqué par touts les législateurs; et n’est police où il n’y ayt quelque meslange, ou de vanité cerimonieuse, ou d’opinion mensongicre, qui serve de bride à tenir le peuple en office. C’est pour cela que la pluspart ont leurs origines et commencements fabuleux, et enrichis de mystères surpernaturels ; c’est cela qui a donné crédit aux religions bastardes, et les a faictcs favorir aux gents d’entendement; et pour cela que Numa et Sertorius, pour rendre leurs hommes de meilleure creance, les paissoient de ceste sottise, l’un que la nymphe Egcria, l’aullre que sa biche blanche luy apportait de la part des dieux touts les conseils qu’il prenoit : et l’auctorilé que Numa donna à ses lois soubs tiltre du patronage de ceste deessc, Zoroastre, le législateur des Bactrians et des Perses, la donna aux siennes soubs le nom du
(U Pan* le douzième livre des Lois, p. PBO. C.
(i) A l'exemple des poêles tragiques , qui ont recours A un di»‘u lorsqu’ils ne savent comment trouver le dénouement de leur pièce. Cic, , de ffat. tient. ,!,*). C.
131 Dioc. Limer, Vie de Platon, III, JG. C.
dieu Oromazis ; Trismegiste des Ægyptiens, de Mercure ; Zamolxis des Scythes, de Vesta ; Charondas des Chalcides, de Saturne; Minos des Candiots, de Jupiter ; Lycurgue des Lacedemoniens, d’Apollo; Dracon et Solon des Athéniens, de Minerve : et toute police a un dieu à sa teste, faulsement les aultres, véritablement celle que Moïse dressa au peuple de Judée sorty d’ /Egypte. La religion des Bedoins, comme dict le sire de Jouinville*, portoit, entre aultres choses, que l’ame de celuy d’entre eulx qui mouroit pour son prince s’en alloit en un aultre corps plus heureux, plus beau, et plus fort que le premier : au moyen de quoy ils en hazardoient beaucoup plus volontiers leur vie ;
In ferrttm mens prona viris, animteque capaces
Mords, et igtiavum est redilurœ parcerc vitre •.
Voylà une creance très salutaire, toute vainc qu’elle soit. Chasque nation a plusieurs tels exemples chez soy : mais ce subjcct meriteroit un discours à part.
Pour dire cncores un mot sur mon premier propos, je ne conseille non plus aux dames d'appcller honneur leur debvoir : Ut enim consueludo loquitur, id tolum dicitur honestum quod estpopulari fama gloriosum* ; leur debvoir est le marc, leur honneur n’est quel’escorce : ny ne leur conseille de nous donner ceste excuse en payement de leur refus; car je présupposé que leurs intentions, leur désir et leur volonté, qui sont pièces où l'honneur n’a que veoir, d'autant qu’il n’en paroist rien au dehors, soyent encores plus rcsglécs que les effects :
Quce, quia non iiceat, non facit, ilia faciti.
l’offense et envers Dieu et en la conscience seroit aussi grande de le désirer que de l’effectuer : et puis ce sont actions d’elles mesmes cachées et occultes; il seroit bien aysé qu'elles en desrobbassent quelqu’une à la cognoissance d’aultruy, d’où l’honneur despend, si elles n’avoient aultre respect à leur debvoir, età l’affec-
(I) Dans scs Mémoires , c. 68 , p. 337. C.
(i) Leur ardeur bravait le lcr , leur courage embrassait la mort : c’était une làcbcté de ménager une vie qui devait renaître. UcAtx, I, 4G1.
Dans le langage ordinaire, on n’appelle honnête que ce qui Vit glorieux dans l'opinion du peuple.. Cic.^ de Finit*. ,
(4) Celle-là succombe, qui ne refuse que parce qu’il ne lui est pas permis de succomber. Ov., Amtr., 11F, 4, 4.
lion qu’elles portent à la chasteté pour elle mesme. Toute personne d’honneur choisit de perdre plusiost son honneur que de perdre sa conscience.
Ih la préemption.
Il y a une anltre sorte de gloire, qui est une trop bonne opinion que nous concevons de nostre valeur. C’est un’ affection inconsidérée, de quoy nous nous chérissons, qui nous représente à nous mesmes aultres que nous ne sommes : comme la passion amoureuse preste des beautés et des grâces au sulyect qu’elle embrasse, et faict que ceulx qui en sont esprins treuvent, d’un jugement trouble et altéré, ce qu’ils aiment aultre et plus parfaict qu'il n’est.
Je ne v culs pas que, de peur de faillir de ce costé là, un homme se mescognoisse pourtant, ny qu’il pense estre moins que ce qu’il est; le jugement doibt tout par tout maintenir son droict 1 : c’est raison qu’il veoye, en ce subject comme ailleurs, ce que la vérité luy présenté ; si c’est César, qu’il se treuve hardiement le plus grand capitaine du monde. Nous ne sommes que cerimonie : la ccrimonie nous emporte, et laissons la substance des choses : nous nous tenons aux branches et abandonnons le tronc et le corps : nous avons apprins aux dames de rougir, oyants seulement nommer ce qu’elles ne craignent aulcunemenl à faire : nous n’osons appellcr à droict nos membres, et ne craignons pas de les employer à toutes sortes de desbauebes : la cerimonie nous deffend d’exprimer, par paroles, les choses licites et naturelles, et nous l’en croyons; la raison nous deffend de n’en faire point d’illicites et mauvaises, et personne ne l’en croit. Je me treuve icy empestré ès loix de la cerimonie ; car elle ne permet, ny qu’on parle bien de soy, ny qu’on en parle mal : nous la lairrons là pour ce coup.
Cculx de qui la fortune (bonne ou mauvaise qu’on la doibve appelier) a faict passer la vie en quelque eminent degré, ils peuvent par leurs actions publicques tesmoigner quels ils sont : mais ceulx qu’elle n’a employés qu’en foule, et de qui personne ne pariera si eulx mesmes
(Il Êd. de 1588, rot. 970: ton alvaïUagc.
n’en parlent , ils sont excusables, s’ils prennent la hardiesse de parler d’eulx mesmes envers ceulx qui ont interest de les cognoistre; à l’exemple de Lucilius,
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celuy là commettoit à son papier ses actions et scs pensées, et s’y pelgnoil tel qu’il se sentoit estre : nec id Rutilio et Seauro dira fidem aul obtrectationi fuit*.
Il me souvient doneques que, dés ma plus tendre enfance , on remarquoit en moy je ne sçais quel port de corps, et des gestes tesmoignants quelque vaine et sotte fierté. J’en veulx dire premièrement cecy, qu’il n’est pas inconvénient* d’avoirdes conditions et des propensions si propres et si incorporées en nous que nous n'ayons pas moyen de les sentir et recognoistre ; et de telles inclinations naturelles, le corps en relient volontiers quelque ply, sans notre sceu et consentement : c’estoit une certaine affetterie consente de sa beauté*, qui faisoit un peu pencher la teste d’Alexandre sur un costé, et qui rendoit le parler d’Alcibiades mol et gras ; Julius César* se grattoit la teste d’un doigt, qui est la contenance d’un homme remply de pensements pénibles; et Cicero, ce me semble, avoit accouatuméde rincer le nés», qui signifie un naturel mocqueur : tels mouvements peuvent arriver imperceptiblement en nous. Il y en a d’autres artificiels, de quoy je ne parle point, comme les salutations et reverences, par où on acquiert, le plus souvent à tort, l'honneur
(Il Ouf confiait lot» afs secrets I loti papier, comme S un ami fidèle; qu'il ctt arrivSl bleu ou mal, jamais 11 ne ctwrclia d’autres confidents: aussi le voil-on tout coder daus ses ouvrages, comme dans un laltleau qu’il aurait voulu consacrer aux dieux, lion., Sat., Il, 1, 30.
(il Ruiulius cl Seau ru* n’en n’out été ni moins crus, ni moins estimes (pour avoir écrit leurs mémoires). T agit., Agricole c. i.
(3) Ejtraordinaire.
(4) Convenable d sa beauté, ou qui seyait bien à sa beauté. E. J.
(5) Pur., Vie de César, e. i, à ta fin. On a dit ia même chose de Pompée» Sun., Contran. lU, 19; Purr.,de r Utilité à retirer de ses ennemis, c. 6. C.
(ti) De r ingéré, selon Ménage, dans son Dictionnaire étymologique, où il rite ce {tassage de Montaigne. Je ne sais si Ion pourrait trouver ailleurs le mol de rincer, pour siguiGer , comme ici, froncer, rider : il u'esl pas, du moins, dam dos vieux dictionnaire*, c.