‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 263 sur 449 · LIVRE II, CH A P. XVII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CH A P. XVII

d’estre bien humble et courtois : on peult estre humble, de gloire, de suis assez prodigue de bonnetades, notamment en esté, et n'en receois jamais sans revenche, de quelque qualité d’hommes que ce soit, s’il n'est à mes gages, de désirasse d’anlcuns princes que je cognois, qu’ils en (eussent plus espargnants et justes dispensateurs : car ainsin indiscrètement espandues, elles ne portent plus de coup ; si elles sont sans esgard, elles sont sans effect. Entre les contenances desreglées, n'oublions pas la morgue de l'empereur Constantius*, qui en public tenoit tousjours la teste droicte, sans la contourner ou fleschir ny çà ny là, non pas seulement pour regarder ceux qui le saluoient à costé; ayant le corps planté immobile, sans se laisser aller au bransle de son coche, sans oser ny cracher, ny se moucher, ny essuyer le visage devant les gents. de ne sçais si ces gestes qu’on remarquoit en mov estoient de cestc première condition, et si à la vérité j’avois quelque occulte propension à ce vice, comme il peult bien estre; et ne puis pas respondre des branslesdu corps: mais quant aux bransles de l'ame, je veux icy confesser ce que j’en sens.

II y a* deux parties en ceste gloire : sçavoir est, de s’estimer trop ; et n’estimerpas assez auitruy. Quant à l’une, il me semble premièrement ces considérations debvoir estre mises en compte, que je me sens pressé d’une erreur d’ame qui me desplaist, et comme inique, et encores plus comme importune ; j’essaie à 1a corriger, mais l’arracher je ne puis : c’est que je diminue du juste prix des choses que je possédé, et hautse le prix aux choses d’autant qu’elles sont estrangieres, absentes, et non miennes : ceste humeur s’espand bien loing. Comme la prérogative de l’auctorité faict que les maris regardent les femmes propres d’un vicieux desdaing, et plusieurs peres leurs enfants : ainsi foys je, et entre deux pareils ouvrages poiserois tousjours contre le mien; non tant que la jalousie de mon advancement et amendement trouble mon jugement, et m’empesche de me satisfaire, comme que, d’elle mesme, la maistrise3 engendre mespris de ce qu’on tient et regente. Les polices, les mœurs

(1) A mot Marcel;.!*, XXI, 14. C.

(4) Bd. de 1«W, pM. ni: lly a, ce me semble.

(3) La possession, 0.

lointaines me flattent, et les langues ; et m’apperceois que le latin me pipe par la faveur de sa dignité, au delà de ce qui luy appartient, comme aux enfants et au vulgaire ; l’œconomie, la maison, le cheval de mon voisin, en eguale valeur, vault mieulx que le mien, de ce qu’il n’est pas mien : d’advantage que je suis très ignorant en mon faict, j’admire l’asseurance et promesse que chascun a de soy ; au lieu qu’il n’est quasi rien que je sçache sçavoir, ny que j’ose me respondre pouvoir faire. Je n’ay point mes moyens en proposition et par estât, et n’en suis instruiet qu’après l’effect ; autant doubteux de ma force que d’une aultre force. D’où il advient, si je rencontre louablement en une besongne, que je le donne plus à ma fortune qu’à mon industrie ; d’autant que je les desseigne1 * toutes au hazard et en erainte. Pareillement j’ay en general cecy , que de toutes les opinions que l’ancienneté a eues de l’homme en gros, celles que j’embrasse plus volontiers, et ausquelies je m’attache le plus, ce sont celles qui nous mesprisent, avilissent, et anéantissent le plus : la philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu , que quand elle combat nostre presumplion et vanité, quand elle recognois de bonne foy son irrésolution, sa foiblesse et son ignorance. 11 me semble que la mere nourrice des plus faulses opinions, et publicques et particulières, c’est la trop bonne opinion que l'homme a de soy. Ces gents qui se perchent à chevauchons sur l’epicycle de Mercure, qui veoient si avant dans le ciel , ils m'arrachent les dents : car, en l'estude que je foys, duquel le subject c’est l’homme, trouvant une si extreme variété de jugements, un si profond labyrinthe de difllcultés les unes sur les aultres, tant de diversité et incertitude en l’eschole mesme de la sapience ; vous pouvez penser, puisque ces gents là n’ont peu se resouldre de la cognoissance d’eulx mesmes, et de leur propre condition, qui est continuellement présente à leurs yeulx, qui est dans eulx, puis qu’ils ne sçavent comment bransle ce qu’eulx mesmes font bransler, ny comment nous peindre et deschiffrer les ressorts qu’ils tiennent et manient enlx mesmes, comment je les croirois de la cause du flux et reflux de la riviere du Nil. La curiosité de cognoistre les choses a esté

(I) l’en forme le de wei», etc. E. 1.

donnée aux hommes pour fléau, dict laéaincle parole.

Ma» pour venir à mon particulier, il est bien diUicilc, ce me semble, qu'aulcun aultre s’estime moins, voire qu'aulcun aultre m’estime moins, que ce que je m’estime : je me tiens de la commune sorte, sauf en ce que je m’en tiens; coulpable des défectuosités plus basses et populaires, mais non desadvouées, non excusées; et ne me prise seulement que de ce que je sçais mon prix. S’il y a de la gloire, cil’ est infuse en moy superficiellement, par la trahison de ma cotnplexion , et n’a point de corps qui comparaisse à la veue de mon jugement; j’en suis arrousé, mais non pas tcincl : car, à la vérité, quant aux effeclsde l'esprit, en quelque façon que ce soit, il n'est jamais party de moy chose qui me contentast; et l’approbation d’aultruy ne me paye pas. J’ay le jugement tendre et difficile, et notamment en mon endroict : je me desadvoue sans cesse, et me sens par tout flotter et fléchir de foiblesse ; je n’ay rien du mien de quoy satisfaire mon jugement. J’ay la veue assez claire et réglée, mais, à l’ouvrer1, elle se trouble : comme j’essaye plus évidemment en la poésie ; je l’aime infiniemenl, je me cognois assez aux ouvrages d’aultruy ; mais je foys, à la vérité, l’enfant quand j’y veulx mettre la main : je ne me puis souffrir. On peult faire le sot partout ailleurs, mais non en la poésie ;

Mediocribus esse poelis ,

Non di, non henni ries, non concentre cotumnœ *.

Pleust à Dieu que ceste sentence se trouvast au front des boutiques de touts nos imprimeurs, pour en deffendre l’entrée à tant de versificateurs!

Verum

Nil securius est tnalo poêla *«

Que n’avons nous de tels peuples4? Dionysius le pere n’eslimoit rien tant de soy que sa

(I) Au iravail, à V ouvrage. E. J.

<i» Tout défend la médiocrité aux poètes, et les dieux, et les hommes, et les colonnes des portiques où sont aftiches leurs ouvrages, nos., de Art. potl., v. 37a.

, (3? Mai» rien de si ooiiliaul qu'uu mauvais poète. SUnr.,XIi, 63, 13.

li) CVst-â-dlrc, des peuples du génie de ceux qui, dans l’ assemblée des feux olympiques, murquerenl si virement le mépris qu’ils luisaient de la u auvuhe poi'si du vieux l>enys,itjran de SyruçvH', cl molli € de la meilleure partie de h Sicile. C.

poésie : à la saison des jeux olympiques, avecques des chariots surpassants touts autlres en magnificence, il envoya aussi des poètes et musiciens, pour présenter ses vers, avccques des tentes et pavillons dorés et tapissés royalement. Quand on veint à mettre ses vers en avant, la faveur et excellence de la prononciation attira sur le commencement l’attention du peuple ; mais quand par après il veint à poiser l'ineptie de l’ouvrage, il entra premièrement en mespris, et continuant d'aigrir son jugement , il se jecta tantost en furie, et courut abattre et deschirer par despit touts scs pavillons : et, ce que ses chariots ne feirent non plus rien qui vaille en la course, et que la navire qui rapportoil ses gents faillit la Sicile, et feut par la lempcsle poulsée et fracassée contre la coste de Tarante, ce mesme peuple teint pour certain que c’estoit un effecl de l’ire des dieux irrités, comme luy , contre ce mauvais poème * ; et les mariniers mesmes escbappés du naufrage alloient secondant l’opinion de ce peuple, à laquelle l’oracle qui prédit sa mort sembla aussi aucunement souscrire : il portoit : * que Dionysius serait près de sa fin, quand il auroit vaincu ceulx qui vauldroient mieux que luy. » Ce qu’il interpréta des Carthaginois qui le surpassoient en puissance; et ayant affaire à eulx, gauchissoit souvent la victoire, et la tempérait, pour n'encourir le sens de ceste prédiction : mais il l'entendoit mal; car le dieu marquoit le temps de l’advantage que par faveur et injustice il gaigna à Athènes sur les poètes tragiques meilleurs que luy, ayant faict jouer à l’envy la sienne intitulée les Lttuïcns; soubdain après laquelle victoire il trespassa, et en partie pour l’excessifvc joye qu’il en conceut*.

Ce que je treuve excusable du mien, ce n’est pas de soy et à la vérité, mais c’est à la comparaison d’aukres choses pires, auxquelles je veois qu’on donne crédit. Je suis envieux du bonheur de ceulx qui se sçavent resjouîr et gratifier en leur besongne; car c’est un moyen aysé de se donner du plaisir, puisqu’on le tire de soy mesme; spécialement s’il y a un peu de

(Il TMod. dk Sicile, XIV, 104, éd. de Wcading. J. V. L.

(i) l)ioit. de Sicile, XV, 74. Uni» il y a Ici une erreur singo* Hère. On a pris les Lciu'amcs, fêles de Bacrhus, célébrées par des concours dramatiques, pour le lilrc de Ij tragédie, qui s'appelait la Rançon d'Uei tor. Voyez .Tut. , Cltillad., V, 178. - J.V. L.

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