LIVRE II, CIIAP. XVII
fermeté on leur opiniastrisc'. Je sçais un poêle à qui, fort et foible, en foule et en chambre, et le ciel et la terre crient qu'il n’y entend gucres : il n’en rabbat pour tout cela rien de la mesure à quoy il s’est taillé; tousjours recommence, tousjours rceonsulte, et tousjours persiste, d'autant plus fort en son advis, et plus roide, qu’il touche à luy seul de le maintenir.
Mes ouvrages, il s’en l'ault tant qu’ils me rient qu’autant de fois que les rctaste, autant de fois je m’en despitc ;
Q«wm releqn, tcrlpslue pudel ; quia pliirima te rua, Ut qunt/uc, qui feci, juillet, tlignti liiii*.
J'ay tousjours une idée en t’amc et certaine image trouble, qui me présente comme en songe une meilleure forme que celle que j’ay mis en besongne; mais je ne la puis saisir et exploiter : et «este idée mesme n’est que du moyen eslagc. Ce que j’argumente par là, que les productions de ces riches et grandes antes du temps passé sont bien loing au delà de fex- Iremc estenduo de mon imagination et souhaict : leurs escripts ne me satisfont pas seulement et me remplissent, mais il m’estonnent et transissent d’admiration ; je juge leur beauté, je la veois, sinon jusques au bout, nu moins si avant qu’il m'est impossible d'y aspirer. Quoy que j’entreprenne, je doibs un sacrifice aux Grâces, comme dict Plutarque de quelqu’un7*, pour practiqucr leur faveur :
Si quid enim place l,
Si qnld dulce hominum scnslbus influil ,
DebcHlur lcj>idis omnia Grains
Elles m'abandonnent partout; tout est grossier chez rnoy; il y a faultc de gentillesse et de beauté : je ne sçais faire valoir les choses pour le plus que ce qu’elles valent : ma façon n’avde rien à la matière ; voilà pourquoy il me la fault forte, qui ayt beaucoup de prinse, et qui luise d’elle mesme. Quand j’en saisis des populaires et plus gayes, c’est pour me suyvrc à moy, qui n’avme point une sagesse cerimonicuse et triste, comme faict le monde; et pour m’esgayer, non
(I) Entêtement, obstination.
MQuaod Je les relis, J‘cn ai honte; rarj*y vois bien des chopes qui, même au* yeux indulsoiils de leur auteur, méritent d'étre cftacees. Ov., de Potiio, 1,5, 15.
(3) DcXeiHxrale, dans les Préceptes du marhjjc,c. 20 de la version d'Amyol, C.
(!) Car tout cc qui plaît, tout ce qui charme les sens des mortels, c’est au* Grâces qu’oo en est redevable.
MoKTAIOM.
pour esgaver mon style, qui les veult plutost graves et severes : au moins si je doibs nommer style un parler informe et sans réglé, un jargon populaire, et un procéder sans définition, sans partition, sans conclusion, trouble, à la guise de cciuv d’Amafanius et de Rabirius1 * 3 *. Je ne seais ny plaire, ny rcsjouîr, ny chatouiller : le meilleur conte du monde se seiche entre mes mains et se ternit. Je ne sçais parler qu’en bon escient ; et suis du tout desnué de cestc facilité, que je veois en plusieurs de mes compaignons, d’entretenir les premiers venus, et tenir en haleine toute une troupe, ou amuser, sans se lasser, l’aureille d’un prince de toute sorte de propos; la matière ne leur huilant jamais, pour ceste grâce qu’ils ont de sçavoir employer la première venue, et l’accommoder à l’humeur et portée de ceulx à qui ils ont affaire. Les princes n’aiment gueres les discours fermes , ny moy à faire des contes. Les raisons premières et plus aysées, qui sont communément les miculx prinses, je ne sçais pas les employer ; mauvais prescheur de commune : de toute matière je dis volontiers les plus extrêmes choses que j’en seais. Cicero estime que, es iraictés de la philosophie, le plus difficile membre soit l’exordc* : s’il est ainsi, je me prends à la conclusion sagement. Si faut il savoir relascher la chorde à toute sorte de tons; et le plus aigu est celuy qui vient le moins souvent enjeu. Il y a pour le moins autant de perfection à relever une chose vuide qu’à en soubtenir une poisante : tanlost il fault superficiellement manier les choses, tantost les profonder5. Je sçais bien que la pluspart des hommes se tiennent à cc bas estage, pour ne concevoir les choses que par cestc première escorce ; mais je seais aussi que les plus grands maistres, et Xenophon et Platon, on les veoid souvent se rclaschcr à cestc basse façon et populaire de dire et traicter les choses, la soutenants des grâces qui ne leur manquent jamais.
Au demourant, mon langage n’a rien de facile et poly ; il est aspre et desdaigneux, ayant ses dispositions lilircs et desreglées; et me plaist
(I) Amafanius et Rabinus, ut Un aile adfiif ita, de rclnu aille orutto positif vtiLari serinone disputant; nihil drfiniuul , nihil partiunlur, uUiilapta inlrrrajalione eniu hultml. CiC., Actul., I, i
(il Dijjii dlimum autan est, in eniui conquisitionc ralionis, exordtum. I>c Uni verso, c. a. Cicéron traduit id le Timtc de Platon.
(3) Approfondir,
ainsi, sinon par mon jugement, par mon inclination : mais je sens bien que par fois je m’y laisse trop aller, et qu’à force de vouloir éviter l’art cl l’affectation j’y rclumlietl’unenultro part;
Brcvh esse laboro ,
Obscnrus fio1.
Platon diet* que le long ou le court ne sont pas propriétés qui ostent ny qui donnent prix au langage. Quand j’entreprendrois de suyvre cesl aultre style equnble, uny et ordonné, je n’y seaurois advenir : et eneores que les coupures et cadences de Snluste reviennent plus à mon humeur, si est ce que je treuve César et plus grand et moins nvsé à représenter; et si mon inclination me porte plus à l’imitation du parler de Seneque, je ne laisse pas d’estimer davantage celuy de Plutarque. Comme à faire3, à dire aussi, je suvs tout simplement ma fornte naturelle : d’où c’est, à l’advenlurc, que je ne puis plus à parler qu’àcscrirc. Le mouvement et action animent les paroles, notamment à ceulx qui se remuent brusquement, comme je foys, et qui s’cschauffent ; le port, le visage, la voix, larobbe, l’assiette, peuvent donner quelque prix aux choses qui d’elles mesmes n’en ont gueres, comme le babil. Messala se plainct, en Tacitus' de quelques accnustrements eslroicts de son temps, et de la façon des bancs où les orateurs avoient à parler, qui affoiblissoicnt leur éloquence.
Mon langage franeois est altéré, et en la prononciation, et ailleurs, par la barbarie de mon erra : je ne veis jamais homme des contrées de deçà, qui ne senlist bien évidemment son ramage, et qui ne bleceast les aureilles pures françoises. Si n’est ce pas pour estro fort entendu en mon perigordin; car je n’en ay non plus d’usage que de l’allemand, et ne m’en chault gueres ; c’est un langage ( comme sont
fl ) J’évllc d'iîirc long cl je deviens obscur.
Bon.., d'après lion., Art port., v. 85.
{2) Uépabtlqae, X, p. 8*7, C.
15; El no» pas comme à luire , leçon de la plupart des éditions. Bans relie de 158*, fol. 275, colle idée est ainsi exprimée : Je sny ta firme Oc dire qui est Me avec que* moi/, simple et nalfrc autant que je puis. I.’aulcur disait ensuite : D'oit c’est, A r ‘atleeninre. , q te f al }Htt$ (TavaiHarje à parler qu’a escrirc. On voit que Montaigne, dans scs corrections, dicrcltc toujours une forme fie phrase plus eoiieisc et plus vive. J. V. L.
(I) Vers la lin du dialogue de Oratoribiix, que Muntaigro, comme on voit, .alti-ilmo aniriiUllivrinonl à Tadtc.ll ol dihicile de ne pas élrc de son avis. J. V L.
MONTAI ONE
autour de moy, d’une bande et d’aultre, le poittevin, xaintongeois, angoumoisin, limosin, auvergnat), brode*, traisnant, esfoiré : il y a bien au dessus de nous, vers les montaignes, un gascon que je treuve singulièrement beau, sec, bref, signifiant, et à la vérité un langage maslc et militaire plus qu’aultreque j’entende, autant nerveux, puissant et pertinent, comme le françois est gracieux, délicat et abondant.
Quant au latin, qui m’a esté donné pour maternel1, j’ay perdu par dcsaccouslumancc la promptitude de m’en pouvoir servir à parler ; ouv, et à escrire : en quov aultresfois je me faisois appeler maislre Jehan. Voylà combien peu je vaulx de cc coslé là.
La beauté est une picee de grande recommendat ion au commerce des hommes ; c’est le premier moyen de conciliation des uns aux aultres, et n’est homme si barbare et si rechigné qui ne se sente aucunement frappé de sa doulceur. Le corps a une grande part à nostre estre, il y tient un grand reng; ainsi sa structure et composition sont de bien juste considération. Ceulx qui veulent desprendre nos deux pièces principales, et les séquestrer l’une de l’aultre, ils ont tort : au rebours, il les fault r’aceouplcr et rejoindre; il fault ordonner à Pâme, non de sc tirer à quartier, de s’entretenir à part, de mespriscr et abandonner le corps (aussi ne le seauroit elle faire que |iar quelque singerie conirefaicte), mais de se r’allier à Iuy, de l’embrasser, le chérir, lui assister, le conlrcroollcr, le conseiller, le redresser, et ramener quand il fourvoyé, l’espouser en somme, et Iuy servir de mary , à ce que leurs effccts ne paroissent pas divers et contraires, nins nceordanlsctuniformcs. Leschresliens ont une particulière inslruction de eeste liaison: car iis sçavent que la justice divine embrasse eeste société et joincture du corps et de Paine, jusques à rendre le corps capable des récompenses éternelles, et que Dieu regarde agir tout l’homme, et veult qu’entier il roccoivc le chasticment ou le loyer, selon ses démérites. La secte peripatetique, de toutes sectes la plus sociable, attribue à la sagesse ce seul soing, de pourveoir et procurer en commun le bien de ces deux parties associées : et montrent les
(!) I.tvhe,tau<jul*sant. l' rôtie, en oc km, csl un lonnc ptir.nnmi gascon. C.
(2} Voyez liv. 1 des Enu'-f/c. 2‘i