‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 266 sur 449 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

voovons sc trouver plus facilement encores en la disette qu’en l’abondance; d’autant, à l’advenlure, que, selon le cours de nos aullres passions, la faim des richesses est plus aiguisée par leur usage que par leur disette, et la vertu de la modération plus rare que ccllede la patience ; et n’ay eu besoing que de jouir doulcemcnt des biens que Dieu, par sa libéralité, m’avoit mis entre mains. Je n’ay goustc auleunc sorte de travail ennuyeux; je n’ay eu gucrcs en maniement que mes affaires, ou, si j’en aveu, ce a esté en condition de les manier à mon heure et à ma façon, commis par gents qui s’en fioienl a mov, et qui ne me pressoient pas, et me cognoissoient ; car encores tirent les experts quelque service d’un cheval restif et poulsif.

Mon enfance mesme a esté conduite d’une façon molle et libre, et exempte de subjection rigoureuse. Tout cela m’a formé une complexion délicate et incapable de solieitude; jusques là que j’aime qu'on me cache mes pertes, et les desordres qui me touchent . Au chapitre de mes mises, je loge ce que ma nonchalance me coustc à nourrir et entretenir ;

Ilæc tiempe sitpertiuil,

Quœ domiunm f ilium , qnœ prosunl furibus 1 ;

j’aime à ne seavoir pas le compte de cequej’ay, pour sentir moins exactement ma perte; je prie cculx qui vivent avecqucs mov, où l'affection leur manque et les bons effects, de me piper et payer de bonnes apparences. A faultc d’avoir assez de fermeté pour souffrir l’imporlunitc des accidents contraires ausquels nous sommes sul>jeets, et pour ne me pouvoir tenir tendu à régler et ordonner les affaires, je nourris, autant que je puis, en moy cest’ opinion, m’abandonnant du tout à la fortune, - de prendre toutes choses au pis; et ce pis là, me resouldrc à le porter doulecment et patiemment : » c’est à cela seul que je travaille, et le but auquel j’achemine touts mes discours. A un dangier, je ne songe pas tant comment j’en eschapperay que combien peu il importe que j’en échappé ; quand j’y demeurerois, que seroit-cc? Ne pouvant régler les événements, je me réglé moy mesme, et m’applique à eulx, s’ils ne s’ap-

(IJ Surplus qui échappe aux y eux du maître, ci dont les voleurs s'accommodent, lion., F.pist, I, G, 4î». — Jri Montaigne détourne 1rs paroles d'Iloracc de leur vrai sens pour les adapter A sa pousse. C,

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pliquent à moy. Je n’ay gueres d’art pour sçavoir gauchir la fortune et luy esehapper ou la forcer, et pour dresser et conduire par prudence les choses à mon poinet ; j’ay encores moins de tolérance pour supporter le soing aspre et pénible qu’il fault à cela; et la plu* pénible assiette pour moy, c’est estre suspens es choses qui pressent, et agité entre la crainte et l'esperanee.

Le délibérer, voire es choses plus legieres, m’importune, et sens mon esprit plus cmpcsché à souffrir le hransle et les secousses diverses du double et de la consultation qu’à se rasseoir et resouldre à quelque party que ce soit, après que la chance est livrée. Peu de passions m’ont troublé le sommeil ; mais, des deliberations, la moindre me le trouble. Tout ainsi que des chemins, j'en évite volontiers les costés pendants et glissants, et tac jectc dans le battu le plus boueux et enfondrant, d’où je ne | uisse aller plus lias, et y cherche seureté ; aussi j’aime les malheurs touts purs, qui ne m’exercent et tracassent plus après l’incertitude de leur rabillnge, et qui du premier sault me poulscnt droiclement en la souffrance.

Dubtapltii loiqiient mata *,

Aux événements, je me porte virilement ; en la conduiclc puérilement : l’horrcurdc la clicute me donne plus de fiebvre que le coup. Le jeu ne vault pas la chandelle : l’avarieicux a plus mauvais compte de sa passion que n’a le pauvre, et le jaloux que le cocu; et y a moins de mal souvent à perdre sa vigne qu’à la plaider. La plus liasse marche est la plus ferme ; c’est le siégé de la constance; vous n’y avez besoing que de vous ; elle se fonde là et appuyé toute en soy. Cest exemple d’un gentilhomme que plusieurs ont cogneu , a il pas quelque air philosophique? 11 se maria bien avant en l’aagc , ayant passé en bon compaignon sa jeunesse, grand diseur, grand gaudisseur4. Se souvenant combien la matière de cornardisc luy avoit donne de quoy parler et se mocquer des aultres , pour sc mettre à couvert , il espousa une femme qu'il print au lieu oùchascun en trouve pour son argent, et dressa avecqucs elle ses

(1) Ce sont les maux Incertains qui me tourmentent le plus. Sèi., Agamemi.taci. ni, sc. I, v. 20.

(2) Crawl railleur .— Car.dir, railler, sc réjouir aux dépens do quelqu'un.

alliances : « Bonjour, putain ; — Bonjour cocu ;• et n'est chose de quov plus souvent et ouvertement il entretinst chez luy les survenants que île ce sien desseing ; par où il bridoit les occultes cacquets des mocqucurs , et esmousseoit la poincic de ce reproche.

Quant à l’ambition , qui est voisine de la presui.iption, ou lille plustost, il eust fallu, pour m’advancer, que la fortune me feust venue quérir par le poing ; car , de me mettre en peine pour un’ espérance incertaine , et me soubmettre à toutes les difficultés qui aceompaigncnt ceux qui cherchent à se poulser en crédit sur le commencement de leur progrès , je ne l’eusse sceu fairq :

Spart pretln von emo l *.

je m'attache à ce que je ’ecls et que je liens, et ne m’esloingnc gucres du (tort ;

Aller remus aqnas,'aUtr llbl rri4.il arasas* ;

et puis, on n’arrive peu à ces advaneements qu'en bazardant premièrement le sien; et je suis d’advis que, si ce qu’on a suffit à maintenir la condition en laquelle on est nay et dressé, c’est folie d’en laschcr la prinsc sur l’incertitude de l’augmenter. Ccluy à qui la fortune refuse de quoy planter son pied , et establir un estre tranquille et reposé, il est pardonnaîile s’il jectc au hazard ce qu’il a, puis qu’ainsi comme ainsi la nécessité l'envoyc à la queste : Capienda rebas in ma lis prœceps vin est 3 ;

et j’excuse plustost un eabdet de mettre sa légitime au vent que celuy à qui l’honneur de la maison est en charge , qu’on ne peult point venir nécessiteux que par sa faulle. J’ay bien trouve le chemin plus court et plus aysé.avecques le conseil de mes bonsamis du temps passé, do me desfaire de ce désir, et de me tenir coy ;

Cul sll conditla Julcls sine /mleere ftalmœ V :

jugeant aussi birn sainement de mes forces , qu’elles n’estoient pas capables de grandes choses; et me souvenant de ce mot du feu chan-

(I) Je n'aclièie pas l'espérance argent comptant, térexce, Adelph., aci. II, sc. 3, v. il.

(*) Qu'une rame fende le» (loi», cl l'autre les sables du rivage.

PltOP.,111, 3,2V

(3) Dans le malheur, clionissons les résolutions téméraires. Sé.v, Agamctwi., net. il, sc. t, v. 47.

(t) Quelle plus douée condition que celle de vaincre sans avoir combattu! IIur., EplsL,l, f v si.

celier Olivier , » que les François semblent des guenons , qui vont grimpant contrcmont un arbre , de branche en branche , et ne cessent d’aller jusques à ce qu’elles soyent arrivées à la plus haultc branche, et y montrent le cul quand elles y sont1. »

Turpe est, i/uod uegucos, cajùii commltterc pondus,

Et pression bifiexo inox dure ter g a g mu • :

Les qualités mesmes qui sont en moy non rcprochablcs , je les trouvois inutiles en ce siècle: la facilité de mes mœurs , on l’cust nommée laseheiéclfoiblesse; la foy et la conscience s’y feussent trouvées scrupuleuses et superstitieuses; la franchise et la liberté , importune , inconsidérée et téméraire. A quelque chose sert le malheur : il fnict bon naistreen un siècle fort dépravé ; car, par comparaison d’aultruy, vous estes estimé vertueux à bon marché: qui n’est que parricide en nos jours et sacrilege , il est homme de bien et d’honneur :

N une, si déposition non infidatur a mien s.

Si reddat vétéran cum Iota œrnginc follem, Prodigiosa fi des, et Ittscis digna libelUs,

(Jnœijuc coroneita lustrari dcbcat agnai :

et ne feul jamais temps cl lieu où il y eust, pour les princes, loyer plus certain et plus grand proposé à la bonté et à la justice. Le premier qui s’advisera de se poulser en faveur et en crédit par ceslc voyc là, je suis bien deccu si à bon compte il ne devance ses compaignons : la force, la violence, peuvent quelque chose, mais non pastousjours tout. Les marchands, les juges de village, les artisans, nous les veoyons aller à pair de vaillance et science militaire avecquos la noblesse ; ils rendent des combats honorables et publicques et privés, ils battent, ils deffendent villes en nos guerres présentes : un prince csloyffe sa recommendation emmy cestc presse :

(I) Dan» l'édition de Lyon, 1533, chez Fr. l-cfévre, ou n supprimé ce mot comme injurieux à la nation, l’n avocat au pnrmcul de Paris, nommé l'.tmiliicres , ou latin Gtiihcrius , dans son traité de Jure itanium, 11, »», attribue celle ciHiiparnitton, non pas A Olivier, mais h sou ami le cba occlirr Michel L'Hospital. K.

(i) Il osi honteux «le se charger la télé d’un poids qu’on no* saurait porter, pour {•lier ensuite, cl sc soustraircau fardeau. l'ROI’., III. !>, S.

(3) Maintenant, si ton ami ne nie point Ion dépôt, s’il te rend Ion vieux sac et ton argent noirci par le lemps, c’c>i un trait de probité «ligne d’étre inscrit dans les livres dos pontifes, c’est un prodige qu’il but expier par le sang d’une brebis.

JCV., XIII, ou.

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