LIVRE II, Cil A P. XVII
<|ti'il reluise d’humanité ,dc vérité , de loyauté, de tempérance, et surtout de justice; marques rares, incogneues et exilées: c’est la seule volonté des peuples dequoy il pcull faire ses affaires; et nulles autres qualités ne peuvent attirer leur volonté comme celles là , leur estants les plus utiles : Nihil est lam populare quant boni las'.
Par ccsto proportion* , je me feusse trouve grand et rare; comme je me trouve pygmée et populaire , à la proportion d'aulcans siècles passés , auxquels il estoit vulgaire , si d’aultres plus fortes qualités n’y concurroient , de vcoir un homme modéré en ses vengeances", mol au ressentiment des offenses , rciigieux en l’observance de sa parole, ny double, nv soupple, ny accommodant sa foy à la volonté d’aultruy et aux occasions; plustost Inirrois je rompre le col aux affaires , que de tordre 1 ma foy pour leur service. Car, quant à cestc nouvelle vertu de feinctisc et dissimulation , qui est à cestc heure si fort en crédit, je la hais capitalcment; et de touts les vices, je n’en trouve aulcun qui lesmoigne tant de lascheté et bassesse de cœur. C’est une humeur couarde et servile de s’aller desguiser et cacher soubs un masque , et de n’oser se faire venir tel qu’on est ; par là nos hommes se dressent à la perfidie ; estants duicts à produire des paroles faulses, ils ne font pas conscience d’y manquer. Un cœur généreux ne doibt point desmentir ses pensées; il se vcult faire vcoir jusques nu dedans; tout y est bon , ou au moins tout y est humain. Aristote5 estime office de magnanimité haïr et aimer à descouvert; juger, parler nvecques toute franchise , et , au prix de la vérité, ne faire cas de l’approbation ou réprobation d’aultruy. Appollonius disoit 0 que ■* c’cstoit aux serfs de mentir, et aux libres dédire vérité: » c’est la première et fondamentale partie de la vertu; il la faull
(Il aicn u'rat si populaire que ta lionlc. etc., pro U. iar.,
(SJ Comparaison.
(3) Ici Montaigne a voulu so caractériser lui-méme, quoiqu’il ne le lasso pas d’une manière si directe et ci distincte que dans l'édition In- 1* de I.WH, fol. 227, ou U dit expressément : Par c ale, profforüon J'eusse ali moderéen mes raujeaners, etc.; fause plat tosl laisse rompre le col mue affaires, tpte de plier ma p»j fi ma consciente à leur service. C.
(4. ne plier , édition hi-fot. de 1306, mais effacé par Montaigne dans (‘exemplaire qu’il a corrigé. N, »
dû Morale A Xkomatjitc,U\\ g. C.
(G) I’nu.., p. 409, édit. d'Olcarius, 1709. C. ‘ •
aimer pour elle mesme. Celuy qui dict vray , parce qu’il y est d’ailleurs obligé, et parce qu’il sert*, et qui ne craint point à dire mensonge quand il n’importe à personne, il n’est pas veritablcsufiisamment. Mon ame,de sa complexion, rcfuvt la menterie, et hait mesme à la penser : j’ai un’ interne vergongne et un remords picquant , si parfois elle m’eschappe ; comme parfois clic m’eschappe , les occasions me surprenant et agitant impremeditement. Il ne fauit pas tousjours dire tout , car cc seroit sottise ; mais ce qu'on dict , il fault qu'il soit tel qu’on le pense; aultrement, c’est méchanceté. Je ne sçais quelle commodité ils attendent de sc feindre et contrefaire sans cesse, si ce n’est de n’en estre pas creus lors mesmes qu’ils disent vérité*; cela pcult tromper une fois ou deux les hommes; mais de faire profession de sc tenir couvert, et sc vanter, comme ont faict aulcuns de nos princes , que • ils jecteroient leur chemise au feu si elle estoit participante de leurs vrayes intentions, » qui est un mot de l’ancien Mctollus Macédoniens5; et publier, que «qui ne sçaitsc feindre ne sçait pasregner4,» c’est tenir advertis ceulx qui ont à les practiquer que cc n'est que piperie et mensonge qu’ils disent : Quo quis versutior et callidior est , hoc invisior et suspectior, detracla opinionc probitatis 5 : cc seroit une grande simplcsse à qui sc lairroit amuser ny au visage , ny aux paroles de celuy qui faict estât d’estre toujours aultre au dehors qu’il n’est au dedans , comme faisoit Tibere. Et ne sçais quelle part telles gcnls peuvent avoir au commerce des hommes, ne produisants rien qui soit rcccu pour comptant ; qui est déloyal envers la vérité l’est aussi envers le mensonge.
Ceux qui, de nostre temps, ont considéré, en l’eslablissemcnt du debvoir d’un prince, le bien de ses affaires seulement, et l’ont préféré au
(l: Parce que cela lai scrl, l i est ville. C.
(2. Un 1101111110 Ins nccoulunié à mentir racontait, devant madame GeofTrin , un fait assez singulier. File sc retourne, et dit, il voix liasse, ii celui qui était auprès dette: « je [tarie que cela n’est pas vrai. — Ob ! pour relie fois, lui nqxmdit l'homme à qui elle portail, je suis *dr qu'il ne incnl pas. » Alors madame r.cniïrin lui repartit vivement: « Si cela est vrai, pourquoi k* dit-il? » N.
(3j Ai rel. Victor, de Vir. illustr., c. GG. C.
(4) Maxime favorite tic Louis XI. C.
(5) Plus un homme est fin et adroit, plus il est odieux et suspect , lorsqu'il vient il perdre la réputation d’homme de bien. Cic., de Offic., U, 9.
soing de sa foy et conscience, diroient quelque cltosc1 à un prince de qui la fortune aurait ronge à un tel poinct les affaires que pour tout jamais il les peust establir par un seul manquequement et faulle à sa parole; mais il n'en va pas ainsin ; on reclieoit souvent en pareil marche; on faictplus d'une paix, plus d’untraicté en sa vie. Legaing qui les convie à la première desloyaulé, et quasi tousjours il s'en présenté, comme à toutes aullres meschancctés ; les sacrilèges, les meurtres, les rebellions, les trahisons, s’entreprennent pour quelque espece de fruict ; mais ce premier gaing apporte infinis dommages suyvants, jeelant ce prince hors de tout commerce et de tout moyen de négociation, par l'exemple deceste infidélité. Soliman, de la race des Ottomans , race peu soigneuse de l'observance des promesses et pactes4, lorsque, de mon enfanccr>, il feit descendre son armée à Otrante, ayant sceu que Mcrcurin de Gratinant et les habitants de Castro estoient détenus prisonniers après avoir rendu la place , contre ce qui avoit esté capituté par ses gents avecqucs eulx, manda qu'on les relaschast; et qu’ayant en main d'aullrcs grandes entreprinses en ceste contrée là, ceste desloyauté, quoyqu'elleeustquelqucapparcnce d’utilité présenté, luy apporterait pour l'advenir un descri et une dcsliancc d'infini préjudice.
Or, de moy, j’aime miculx estre importun et indiscret, que flatteur et dissimulé. J ’advoue qu’il se peult meslcr quelque poincte de fierté et d’opiniastreté à se tenir ainsin entier et ouvert comme je suis, sans considération d’aultruy ; et me semble que je deviens un peu plus libre où il le fauldroil moins estre , et que je m’cschauffe par l’opposition du respect : il peult estre aussi que je me laisse aller après ma nature, à faulte d’art. Présentant aux grands ceste inesme licence de langue et de contenance que j'apporte de ma maison , je sens combien elle décliné vers l'indiscrétion et incivilité: mais, oullrccc que je suis ainsi faict, je n’ay pas l’esprit assez soupple pour gauchir
(IJ pur liiinbme, alhiuhl dkerent ; c'e&l-ÎKlirc parleraient turc fjru l'/i'c apparence tic ration, donneraient un conseil de qncipte utHitf, de. Le son de celle tournure, assez fréquente dans les auteurs grecs et taliOft, a souvent échappé aux meilleurs interprètes. Yoy. mes notes sur C»c., de Miinat il, ta, etc. J. V. L.
(U Conditions, trait fs, d*où pactes.'
(3) £q 1537. Montaigne avait quatre ans.
à une prompte demande , et pour en escltapper par quelque destour, ny pour feindre une vérité , ny assez de mémoire pour la retenir ainsi fcincte , ny certes assez d'asseurance pour la maintenir, et foys le brave par faiblesse; par quoy je m’abandonne à la naïfvêlé, et à tousjours dire ce que je pense, et par complexion et par desseing, laissant à la fortune d'en conduire l’cvenement. Aristippus disoit ', « le principal fruict qu’il cust tiré de la philosophie, estre qu’il parloit librement et ouvertement à chascun. •>
C’est un outil de merveilleux service que la mémoire, et sans lequel le jugement faict bien à peine son office ; elle tnc manque du tout4. Ce qu’on me vcult proposer, il fault que ce soit à parcelles; car de respondre à un propos où il y cust plusieurs divers chefs, il n'est pas en ma puissance : je ne sçaurois recevoir une charge sans tablettes. El, quand j’ay un propos de conséquence à tenir, s’il est de longue haleine, je suis reduict à ceste vile et misérable nécessité d’apprendre par cour, mot à mot, ce que j’ay à dire ; aultrement je n’aurois ny façon, ny asscurancc, estant en crainte que ma mémoire veinst à me faire un mauvais tour. Mais ce moyen m’est non moins difficile ; pour apprendre trois vers, il m'y fault trois heures; cl puis, en un propre ouvrage, la liberté et auctorilé de remuer l'ordre, de changer un mot, variant sans cesse la matière, la rend plus malayséc à arrester en la memoirede son aucleur5. Or, plus je m’en desfie, plus elle se trouble; elle mesertmieulx par rencontre: il faultquejc la solicite nonchalamment ; car, si je la presse, elle s’estonne, et depuis qu'oll’ a commencé à chanceler, plus je la sonde, plus elle s’empestre et embarrasse : elle me sert à son heure, non pas à la mienne.
Cccy que je sens en la mémoire, je le sens en plusieurs aultres parties : je fuvs le commandement, l’obligation et la contraincte ; ce que je foys ayséemenl et naturellement, si je m’ordonne de le faire par une expresse et prescriptc ordonnance, je ne seais plus le faire.
ni Dtoe. Licnce n,GS. r..
•i. N'jlilniprif, liv. I, diap. P, s’csl (IrjA plaint etc h falidcve de sn icCmotrc. Voij. ta seconde noie du cbajiilrc indiqué. J. V. !.. I
(a) on lit dans IVdftinn do 1809 : td rend piio matayi.e à cornet oir; ce qui est inintelligible. J. v. t,