LIVRE II, C11AI». XVII
ccs traicts do ma confession, on en peult imaginer d’aullrcs à mes despens. Mais quel que je me fasse cognoistre, pourveu que je me fasse cognoistrc tel que je suis, je foys mon effect; et si ne m’excuse pas d’oser mettre par escript des propos si bas et frivoles que ceulx cy , la bassesse du subject m’y conlrainct ; qu’on accuse si on veult mon project, mais mon progrès non : tant y a que, sans Padverlissement d'aultruy, je veois assez le peu que tout cecy vaull et poise et la folie de mon desseing; c’est prou que mon jugement ne se desferre point, duquel ce sont ici les essais.
y a sh las sis ttsquc liai , sis denique va sus ,
Quantum noluertl ferre rognius Allas ,
Kl passif ipsum lu dcr'tdere l.aiiuum,
Kon potes ii i nugas diccrc piura taras,
Ipse ego quam disci : quid dénient dente juvaüit r.adcre f carne opus esi, si salur esse relis.
Ke perdus opemm: qui se mirant ur, in U/os Virus hâte; nos hœc novimus esse nihll*.
Je ne sois pas obligé à ne dire point de sottises, pourveu que je ne me trompe pas à les cognoistrc ; et de faillir à mon escient, cela m’est si ordinaire que je ne faulx gueres d’aultre façon; je ne faulx gueres fortuitement. C’est peu de chose de prester à la témérité de mes humeurs les actions ineptes, puisque je ne me puis pas delfendre d’y prester ordinairement les vicieuses.
Je veis un jour, à barleduc’, qu’on presentoit au roy François second , pour la recommendation de la mémoire de René, roy de Sicile, un pourtraiet qu’il avoit luy mesme faict de soy. Pourquoi n’est il loisible de mesme à chascun de se peindre de la plume comme il se peignoit d’un creon? Je neveulx donequespas oublier cncorcs cestc cicatrice, bien mal propre
(I) Soyez le |>his fin critique du momie ; confondez, par vos
pfcii«n literie?, Lallitos lul-mAmc : voua ne Muriez jamais dire I* île re«t bagatelles que ee que j’en ai dit mot-mémo. Pourquoi vous tourmenter pour y trouver de quoi mordre ? Attaquez quelque chose do plus solide. Si voqs ne voulez pas |>erdre votre peine, remaniiez voire venin sur ceu v qui s’admirent euxinPines; car, pour moi, je sais que tout ccri n’esl rien. HART.,
II, 13. — On sc contente Ici tic faire entendre le sens de l’éplgraramc ; l’afTectation bizarre de ce style n’csl certainement pas & rcfjretler.
(i) An mois de septembre 1559. Le roi François II conduisait alors en I-orraiiir Claude de France, sa soeur, mariée ft Cliarlcs
III, duc de Lorraine. On voit, en cITel, daus le Jotirnul du voyage de ilontalpne , en IS80, h ItirUclc Bar , totn. I, p. 18, qn'H tj aroil rxie atdirrsfaii. J. V. !..
à produire en public; c’est l’irrésolution : défailli très incommode a la négociation des affaires du monde. Je ne sçaispas prendre party ès entreprises doubteuses:
Xe si, ne no, ntl cor mi suona iniero 1 :
je sais bien soubtenir une opinion, mais non pas la choisir. Parce qu’es choses humaines, à quelque bande qu’on penche, il se présenté force apparences qui nous y confirment (et le philosophe Chrysippus disoit2 * * qu’il ne vouloit apprendre, de Zenon et Cloanthes ses maislres, que les dogmes simplement; car quant aux preuves et raisons qu’il en foumiroit assez de luy mesme), de quelque costé que je me tourne, je me fournis tousjours assez de cause et de vrayscmblancc pour m’y maintenir; ainsi j’arreste chez moy le doubte et la liberté de choisir jusqu’à ce que l’occasion me presse; et lors, à confesser la vérité, je jectc le plus souvent la plumeau vent, comme on dict, et m’abandonne à la merey de la fortune ; une bien Icgiere inclination et circonstance m’emporte;
Dum in dubio est animas , paulo momento hue atque
llluc impellUHr 5.
L’incertitude de mon jugement est si egualcment balancée en la pluspart des occurrences, que je compromettrois volontiers à la decision du sort et des dés ; et remarque, avccques grande considération de nostre foiblesse humaine, les exemples que l'histoire divine mesme nous a laissés de cest usage de remettre à la fortunccl au haznrd la détermination des cslectionsès choses douhtcuses: Sors cecidit super Mathiam*. La raison humaine est un glaive double et dangereux ; et en la main mesme de Socrates, son plus intime et plus familier amy, voyez à quant de bouts c’est un baston0! Ainsi, je ne suys propre qu’à suyvre et me laisse ayséement emporter à la foule: je ne méfie pas assez en mes forces pour entreprendre de commander ny guider ; je suis bien aysc de trouver mes pas tracés par les aultres. S’il fault courre le hazard
(I) Le «car ne me dit ni oui, ni non. Petrarca , p. 308, édition de Gobe. GiolUo, Venise, 1557.
<3) Moc. LaercS, Vn,M79. C-!
£5) Lorsque l'esprit est dans le doulc, le moindre poids le fait pencher de l’un ou de l’autre côté. Térexce ; Atulr acL I, sc. G, v. Si.
(4) I-c sort tomlffi sur Mathias. Acl. Aposl. , I ,
(?0 ComMcn. C.
d’un chois incertain, j'aiir.c miculx que ce soit souhs tel qui s’asseurc plus de ses opinions et les espousc plus que je ne fovs les miennes ausquelles je treuve le fondement et le plant glissant.
Et si ne suis pas trop facile pourtant au change; d’autant que j’appcrceois aux opinions contraires une pareille loiblessc ; ipsa ronsuetudo assentiendi periculosa esse videtur, et lubrica 1 2 ; notamment aux affaires politiques, il y a un heau champ ouvert au bransle et à la contestation :
Jnsta pari premitur vcltui quum pondère libra
Prôna, née hacpitis parle sedet, née surgit ab ilia *.
Les discours de Machiavel, pour exemple, estoient assez solides pour le suhject; si y a il eu grand’ aysancc à les combattre, et cculx qui l’ont faict n’ont pas laissé moins de facilité à combattre les leurs : il s’y trouverait tousjours, à un tel argument, de quoy fournir responscs, dupliques, répliqués, tripliques, quadrupliques, et ceste infinie contexture de débats que nostre chicane a alongée tant qu’elle a peu en faveur des procès ;
Ctcdimur , et lotidcm pUujis comumiums hosim 1 ;
les raisons n’y ayant guercs aultre fondement que l’cxperiencc, et la diversité des événements humains nous présentant infinis exemples à toutes sortes de formes. Un sçavant personnage de nostre temps dict qu’en nos almanacs, où ils disent chauld qui voudra dire froid, et au lieu de sec humide, et mettre tousjours le rebours de ce qu’ils prognostiquent , s’il dehvoit entrer en gageure de l’evcnement de l’un ou l’aullre, qu’il ne se soulcieroit pas quel party il prinst; sauf ès choses où il n’y pcult eschcoir incertitude , comme de promettre à Noël des chaleurs extrêmes et à la Sainct Jean des rigueurs de l’hiver: j’en pense de mesme de ces discours politiques ; à quelque roolle qu’on vous mette, vous avez aussi beau jeu que vostre eompaignon, pourvu que vous i.o veniez à chocquer les principes trop grossiers et appa-
(1) Lltnbilutlc meme de donner son assentiment parait entraîner bien des erreurs et des dangers. Cic.. Acrnt., Il, »l.
(2) Ainsi , lorsque les liassins de la balance sonl chargés d'un poids égal, elle ne penclie ni no s'élève d'aucun cOlc. Tiscll- , IV, 41.
p) L'ennemi nous bal , et nous le ballons 4 noire lour, Utao, fpM., II , 9, 07.
rents : et pourtant, selon mon humeur, ès affaires puhlicqucs, il n’est autcun si mauvais train, pourveu qu’il aye de l’aagc et de la constance, qui ne vaille inieulx que le changement et le remuement. Nos moeurs sont extrêmement corrompues et ponclicnt d'une merveilleuse inclination vers l’cmpiroment; de nos loix et usances, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses: loutcsfois, pour la difficulté de nous mettre en meilleur estât et le dangier de ce croullcment, si je pouvois planter une cheville à nostre roue et l'arrester en ce poinct, je le ferais de bon cœur:
Sunqttam adeo fædis, adeoqnc jmdcmlis L'iimur remplis , tu non pejnra snperslnt
Le pis que je treuve en nostre estât, c’est l’instabilité; et que nos loix, non plus que nos veslemcnts, ne peuvent prendre aulcunc forme arrestéc. Il est bien aysé d'accuser d’imperfection une police, car toutes choses mortelles en sont pleines; il est bien aysé d’engendrer à un peuple le mespris de sesaneienr.es observances; jamais homme n’enlrcprint cela qui n’en veinst à bout : mais d’y restablir un meilleur estât en la place de celuy qu’on a ruyné, à cccy plusieurs se sont morfondus de cculx qui l’av oient entreprins. Je foys peu de part à ma prudence de ma conduicte; je inc laisse volontiers mener à l’ordre publicquc du monde. Heureux peuple qui faict ce qu’on commande miculx que cculx qui commandent, salisse tormenter des causes ; qui se laisse mollement rouler après le roulement celeste! L'olielssancc n’est jamais pure n y tranquille en celuv qui raisonne et qui plaide.
Somme, pour revenir à moy, ce seul par où je m'estime quelque chose, c’est ec en quoy jamais homme nés’ estima defaillant : ma recommendation est vulgaire, commune et populaire; car qui a jamais cuidé avoir faulte de sens? ce serait une proposition qui impliquerait en soy de la contradiction : c’est une maladie qui n’est jamais où elle se vcoid; elle est bien tenace et forte, mais laquelle pourtant le premier rayon de la veue du patient perce et dissipe, comme le regard du soleil un brouillas opaque : s'accuser, ce serait s’excuser en ec suhject là ; et se condamner, ce serait s’absouldrc. Il ne feut jamais crochelcur ny femmelette qui ne pensast
fl) Citez l'action In plus honteuse, la plus Infante , il en est de pires encore. Je»., vin, 183,