‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 270 sur 449 · LIVRE U, CU A P. XVII · texte numérisé non relu

LIVRE U, CU A P. XVII

avoir assez de sens pour sa provision. Nous rceognoissons ayséement nus aullres l’advanlagc du courage, de la force corporelle, de l’cxporicncc, de la disposition.de la beauté: mais l’advantage du jugement, nous ne le cédons à personne ; et les raisons (|ui partent du simple discours naturel en aullruy, il nous semble qu’il n’a tenu qu’à regarder de ce costé là que nous ne les ayons trouvées. La science, le style et telles parties que nous vcoyons ès ouvrages estrangiers, nous touchons1 bien ayséement si elles surpassent lesnostres: mais les simples productions de l’entendement, chascun pense qu’il estoit en luy de les rencontrer toutes pareilles; et en apperccoit malavséement le poids et la difficulté , si ce n’est, et à peine, en une extrême et incomparable distance; et qui verrait bien à clair la haulteur d’un jugement estrangier, il y arriverait et y porterait le sien. Ainsi, c’est une sorte d’excrcitation, de laquelle on doibt espérer fort peu de recommendation et de louange, et une manière de composition de peu de nom. Et puis, pour qui escrivcz vous? Les sçavanls, à qui appartient la jurisdiction livresque, ne cognoissent aultre prix que de la doctrine, et n’advoucnt aultre procédé en nos espritsque celuy de l’érudition et de l’art ; si vous avez prins l’un des Scipions pour Paullre, que vous reste il à dire qui vaille? qui ignore Aristote, scion culx, s’ignore quand et quand soy mesme : les âmes communes et ]xipulaircs ne veoient pas la grâce et le poids d'un discours haultain et deslié. Or, ces deux especes occupent le monde. La tierce, à qui vous tumbez en partage, des aines réglées et fortes d’elles mesmes, est si rare que justement clic n’a nv nom ny reng entre nous : c’est à demy temps perdu d’aspirer et de s’efforcer à luy plaire.

On dict communément que le plus juste partage que nature nous ayt faict de ses grâces, c’est celuy du sens ; car il n’est aulcun qui ne se contente de ce qu’elle luy en a distribué : n’est ce pas raison? qui verrait au delà, il verrait au delà de sa veue. Je pense avoir les opinions bonnes et saines; mais qui n’en croit autant des siennes? L’une des meilleures preuves que j’en aye, c’est le peu d’estime que je

(l) Vont tenions, comme 11 ; .Vdans l'édition Ja-i de IMS, foi. s» I. v. U

foys de moy; car si elles n’eussent esté bien asseurées, elles se feussent ayséement laissé piper à l’affection que je me porte, singulière, comme celuy qui la ramené quasi toute à moy et qui ne l'espands gueres hors de là : tout cc que les aullres en distribuent à une infinie multitude d'amis et de cognoissanls, à leur gloire, à leur grandeur, je le rapporte tout au reposde mon esprit et à moy ; cc qui m’en eschappe ailleurs, cc n'est pas proprement de l'ordonnance de mon discours :

Mihl i icmjte valcre cl tri tare tloclus '.

Or, mes opinions, je les treuve infiniment hardies et constantes à condamner mon insuffisance. De vray, c’est aussi un subject auquel j’exerce mon jugement autant qu'à nul aultre. Le monde regarde tousjours vis à vis: moy, je replie ma veue au dedans; je la plante, je l’amuse là. Chascun regarde devant soy : moy, je regarde dedans moy; je n'ay affaire qu’à moy, je me considéré sans cesse, je mecontreroolle, je me goust c. Les aullres vont tousjours ailleurs, s’ils y pensent bien; ils vont tousjours avant;

Xemo In sese icnlai descendre J.

moy, je me roule en moy mesme. Cestc capacité de trier le vray, quelle qu’elle soit en moy, et ccsl’ humeur libre de n’assuhjectir ayséement ma creance, je la doibs principalement a moy ; caries plus fermes imaginations que j’aye, et generales, sont celles qui, par maniéré de dire, nasquirent avecques moy : elles sont naturelles et toutes miennes. Je les produisis crues et simples, d’une production hardie et forte, mais un peu trouble et imparfaietc: depuis, je lesayestabliesct fortifiées par l’auctorité d’aultruy et par les sains exemples des anciens ausqucls je me suis rencontre conforme en jugement ; ceux là m’en ont asseuré la prinse et m’tn ont donné la jouissance et possession plus claire. La recommendation que chascun cherche de vivacité et promptitude d’esprit, je la prétends du reglement : d’une action esclatantc et signalée ou de quelque particulière suffisance; je la prétends de l’ordre, correspondance et tranquillité d’opinions et de mœurs: Omnino si quidquam est décorum, nihil est

(i) Vitre , me bien porter , voJJà ma science. Lrcn. , V , 060.

(i) Personne ne cherche à descendre en soi xùnc. Peaie , IV, 33.

profectn magis, quant æquabilitas unitersœ vitæ, tum singularum aciionum ; quant conscrvarc nonpossis, ti, aliurum naturam imitant, omittai tuam'.

Voylà doncques jusques où je me sens coulpable de cestc première partie que je disois estre au vice de la presumption. Pour la seconde, qui consiste à n’estimer point assez aultruy, je ne sçais si je m’en puis si bien excuser; car, quoy qu’il inc coustc, je délibéré de dire ce qui en est. A l’advcnture que le commerce continuel que j’ay avecques les humeurs anciennes et l’idée de ces riches âmes du temps passé me desgouste et d’aullruy et de moy mesme; ou bien qu’à la vérité nous vivons en un siecle qui ne produict les choses que bien médiocres : tant y a que je ne cognois rien digne de grande admiration. Aussi ne cognois je gueres d’hommes avecques telle privaulé qu’il fault pour en pouvoir juger ; et ceulx ausquels ma condition me mesle plus ordinairement sont, pour la pluspart, gents qui ont peu de soing de la culture de l’ame et ausquels on ne propose, pour toute béatitude, que l'honneur, et pour toute perfection, que la vaillance.

Ce que je veois de beau en aultruy, je le loue et l’estime très volontiers; voire j’eneberis souvent sur ce que j’en pense elmc permets de mentir jusques là, car je ne sçais point inventer un subject fauls : je tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que j’y trouve de louable, et d’un pied de valeur j’en fovs volontiers un pied etdemy; mais de leur prester les qualités qui n’y sont pas je ne puis, ny les delTendrc ouvertement des imperfections qu’ils ont : voire à mes ennemis, je rends nettement ce que jedoibs de tesmoignage d’honneur; mon affection se change, mon jugement non, et ne confonds point ma querelle avecques aullrcs circonstances qui n’en sont pas : et suis tant jaloux de la liberté de mon jugement que malaysécment la puis je quitter pour passion que ce soit; je me foys plus d’injure en mentant que je n’en fovs à ccluy de qui je ments. On remarque cestc louable et généreuse coustumc de la nation persienne, qu’ils parloient de leurs mortels

(I) S’il y a quelque chose de bienséant et d’honorabic , c C3t, sans contredit, une conduite uniforme et conséquente dans toutes les actions de h vie; ce qui ne peut se trouver dans tin hoiuino qui, se dépouillant de son caractère, s’attache à imiter les autres. Cic., de 1, 5t.

ennemis, et à qui ils faisoient guerre à oultrance, honorablement et équitablement, autant .que portoit le mérite de leur vertu.

Je cognois des hommes assez qui ont diverses parties belles, qui l’esprit, qui le cœur, qui l’adresse, qui la conscience, qui le langage, qui une science, qui un’ auitre ; mais de grand homme en general, et ayant tant de belles pièces ensemble, ou une en tel degré d’excellence qu’on le doihvc admirer ou le comparer à ceulx que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m’en a faict veoir nul ; et le plus grand que j’aie cogncu au vif, je dis des parties naturelles de l’ame, elle mieulx nay, c’ estaient Esticnne de la Boétie ; c’estoit vrayement un’ aine pleine, et qui montrait un beau visage atout sens ; un' ame à la vieille marque, et qui eust produict de grands effccts si sa fortune l'cust voulu , ayant beaucoup adjoustc à cc riche naturel par science et estude.

Mais je ne sçais comment il advient, et si advient sans double , qu’il se treuve autant de vanité et de foiblessc d’entendement en ceulx qui font profession d’avoir plus de suffisance , qui se mcslcnt de vacations lettrées et de charges qui despendent des livres, qu’en nulle aultre sorte de gents ; ou bien parccquc l’on requiert et attend plus d’eulx , et qu'on ne pcult excuser en culx les fautes communes ; ou bien , que l’opinion du sçavoir leur donne plus de hardiesse de se produire et de se descouvrir trop avant, par où ils se perdent et se trahissent. Comme un artisan tesmoigne bien mieulx sa bestise on une riche matière qu’il ayt entre ses mains, s’il l’accommode et mesle sottement et contre les réglés de son ouvrage , qu’en une matière vile; et s'offense l’on plus du default en une statue d’or qu’en celle qui est do piastre: ceulx cy en font autant lors qu’ils mettent en avant des choses qui d’elles mesmes , et en leur lieu, seraient bonnes; car ils s’en servent sans discrétion, faisants honneur à leur mémoire aux despensde leur entendement, et faisants honneur à Ciccro, à Galien, à Llpian , et à sainct Hicrosmc, pour se rendre culx ridicules.

Je retumbe volontiers sur cc discours de l’ineptie de nostre institution1 ; elle a eu pour sa fin de nous faire, non bons et sages, mais sça-

(I) Voyez surtout tir. !,c. s».

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