LIVRE II, CHAP. XVII
vunls ; clic y est arrivéo ; elle ne nous a pas apprins de suy vrc et embrasser la vertu et la prudence, maisclle nousen a imprimé la dérivation et l'ctymologie ; nous sçavons décliner vertu , si nous ne sçavons l'aimer ; si nous ne sçavons que c’est que prudence par effect et par expérience, nous le sçavons par jargon et par cœur; de nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en seavoir la race, les parcntclles et les alliances, nous les voulons avoir pour amis, et dresser avecques culx quelque conversation et intelligence; loulcsfois elle nous a apprins les définitions, lesdivisionset partitions de la vertu, comme des surnoms et branches d’une généalogie, sans avoir aultre soing de dresser entre nous et elle quelque practique de familiarité et privée accointance; clic nous a choisis, pour nostre apprentissage, non les livres qui ont les opinions plus saines et plus vrayes , mais ceulx qui parlent le meilleur grec et latin, et parmy scs beaux mots nous a faict couler en la fantasic les plus vaines humeurs de l'antiquité.
Une bonne institution, elle change le jugement et les mœurs : comme il adveint à Polernon 1 * , ce jeune homme grec dcsbauché , qui , estant allé ouïr par rencontre une leçon de Xen ocrâtes ,nc remarqua pas seulement l’eloqucnce et la suffisance du lecteur3, et n’en rapporta pas seulement en la maison la science de quelque belle matière, mais un fruict plus apparent et plus solide, qui feut le soubdain changement et amendement de sa première vie. Qui a jamais senti un tel effect de nostre discipline?
Faclatne , guod olim
y utatus Polemon ? potins inslgnla morbi,
Faselolas, cubital, focalla; potus ut llle Déeitur ex collo furtim carpslste coronas,
Postquam est Impraml corrcplus voce maglslrl sf
La moins dcsdaignable condition de gents me semble estre celle qui par simplette tient le dernier reng, et nous offrir un commerce plus réglé : les mœurs et les propos des païsans, je les trouve communément plus ordonnes selon
(I) Dtoc. I.AEncR, IV, 10, Vie de PoUmtM; Val. Maxime, VI, 9, est. I; lion., St U., fll, 3, i53; Suidas, au mot ücXffiwv, etc. l. V. L.
(1) Professeur.
(3) Ferez-vous ce que fit autrefois Polemon converti T rcuoncurrz-vou» ù toute» les marque» de votre folie, aux vêlement* efféminé», aux ridicule» parure», comme ce Jeune débauche qui, assUlant |var hasard aux leçon» de l'austère Xéuocralc, rougit de Jui-iuême, cl Jeta U la dérober scs couronnes cl scs lions, liou., üut., Il, 5, SU.
la prescription de la vruyo philosophie que no sont ceulx de nos philosophes : Plussapil ntlgus, quia tantum, quantum opus est, sapil'.
Les plus notables hommes que j’ayc jugij par les apparences externes (car , pour les ju. ger à ma mode, il les fauldroit csclaircrdc plus près), cc ont esté, pour le faict de la guerre et suffisance militaire, le duc de Cuysc, qui mourut à Orléans, et le feu marcsehal Slrozzi ; pour gents suffisants et de vertu non commun*;, Olivier et L’Hospital, chanceliers de France. Il me semble aussi de la pocsic qu’elle a eu sa vogue cil nostre siècle; nous avons abondance de bons artisans decc mestier là, Aurai *, lîeze, Buchanan, L’Hospital, Mont-doré3, Tumehus: quant aux François, je pense qu’ils l’ont montée au plus haut degré où elle sera jamais ; et aux parties en quoy Ronsard et du Bellay excellent, je ne les trouve gucres esloignés de la perfection ancienne. Adrianus Turnchus sçavoit plus, et sçavoil miculx ce qu’il sçavoit, qu'homme qui feust de son siècle, ny loing au delà. Les vies du duc d’Albc, dernier mort, et de nostre conneslablc de Montmorency, ont esté des vies nobles, et qui ont eu plusieurs rares ressemblances de fortune; mais la beauté et la gloire de la mort de eesluy cy, à la veue de Paris et de son roy, pour leur service, contre ses plus proches , à la teste d'une armée victorieuse par sa conduictc, et d’un coup de main, en si extrême vieillesse, me semble mériter qu’on la loge entre les remarquables événements de mon temps; comme aussi, la constante bonté, doulceur de
(I) Le vulgaire est plus sage, parce qu’il n’est sage qu'autant qu’il le faut. I.act., pic. Institut ., III, 3.
(il Mort en On tilt plutôt Paîtrai, ou poral, en latin Aura tut. Ces Tonnes latines ont mb de la r»nfu>ioii dam les nouw propres. Dorât, le poêle léger, descendait de cc poêle érudit qui avait fait, suivant Joseph Scnligcr, plus de cinquante mille vers français, grecs ou latins. J. V, L. .
(3; Pierre Mondoré, le moins connu de ceux qui sont nommés Ici, fut maître de* requêtes cl blhtlutLérairc du roi. I.’flospital eu fait mention dans ses poésk» latines (|>ag. 9t et ?£|, éd. de lui'.), cl Saillie-Marthe dans scs Eloges. I.rs rigoriste», qui faisaient un rriinc b Montaigne d’avoir cité le calviniste Théodore «le nèze, auraient pu lui reprocher aussi ce qu'il dit «le Mondoré; car ce savant homme, versé dans la philosophie d'Aristote, et habile mathématicien, Tut persécuté vers Fan IS«7, et chassé d'Orléans, sa patrie, comme .marié aux nouvelles opinions. Il se retira à Sanccrre, dam le Dcrri, où il mourut en 1.771, cc qui fait dire à L'IlotpUal :
Musw, v ester honos, cl g finis florin nostrrr, Coitccss.'l (mis, pairia Vontaureus essai .
mœurs, et facilité consciencieuse de monsieur de la Noue, en une telle injustice de parts armées (vraye escliolc de trahison, d’inhumanité et de brigandage), où tousjours il s'est nourrv, grand homme de guerre et très expérimenté’.
J’ay prins plaisir à publier, en plusieurs lieux , l’cspcrance que j’ay de Marie de Gournay le Jars, ma fille d’alliance4, et certes aimée de moy lieaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraicte et solitude comme l’un , des meilleures parties de mon propre cstre; je ne regarde plus qu’elle au monde. Si l’adolescence peult donner présagé, eostc amc sera quelque jour capable des plus lie! les choses , et entre aullres de la perfection de ccstc très sainctc amitié, où nous ne lisons point que son sexe ayt peu monter encores : la sincérité cl la solidité de scs mœurs y sontdesjà bastantes3; son affection vers moy, plus que surabondante, et telle, en somme, qu’il n’y a rien à souhaiter , sinon que l'appréhension qu’elle a de ma fin , par les cinquante et cinq ans auxquels elle m’a rencontré, la travaillas! moins cruellement. Le jugement qu’elle frit des premiers Essais, cl femme , et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier; cl la véhémence fameuse dont elle m’aima et me desira longtemps, sur la seule estime qu’elle en print de moy, longtemps avant m’avoir veu , sont des accidents de très digne considération.
'|j Dans l'édition do 1588, Montaigne ne pnrlail Ici ni de Jj N «h jp, le célèbre liérus calviniste, dont les Itiseanrs politiques ci militaires Turent publié* en 1587, ni de mademoiselle de Gournay, dont l’éloge suit, et qu’il ne Alt j»our la première fols que pendant le séjour qu’il Ut à Paris, ru I.»88, pour surveiller cette nouvelle édition. Dans celle que douai mademoiselle de Gournay * eu iGô5,sa modestie lui n fait tronquer toute la fiu de ee chapitre, et elle en convient dans les dernières pages de sa préface. Il faut donc s’en tenir ici, comme partout, û IVtlilion tic 1305, où elle n’avait osé rien changer ni retrancher. Elle se contentait de dire eu Caboul allusion à ce passage: Lecteur, n'aenue ;w.t de témérité le favorable ptetnenl qu'il a faicl de moy, quand lu considérera », en cesi eseril inj, combien je suis loiiuj <te le mériter. Lorsqu'il me touoil, fe le possédais : moy avec luy, cl moy sans Itty , w.i-mci absolument deux. Cette excuse lui suffit alors, et elle Rechange» rien. C’était comprendre beaucoup mieux ses devoirs d’éditeur. J. V. t.
(2! Sur ce qu’emportent ces mots, ma /iUe d'alliance, voycx raiildc Covrnay dans le Dictionnaire de Bayle, où il est dit, d’après le témoignage de celte demoiselle même, que le jugement qu’elle fit des premiers Essai» de Montaigne donna lieu à celle sorte d’alliance longtemps avant qu’elle eût vu l’auteur. Née en 15W», elle mourut en IG45. C.
(5) Su fixantes, de l’italien bayiare.
Les aultres vertus ont eu peu ou point de mise en ccst aage; mais la vaillance, elle est devenue populaire par nos guerres civiles ; et en cestc partie, il se treuve parmy nous dos âmes fermes jusques à la perfection, et en grand nombre , si que le triage en est impossible à faire. ■
Yoylà tout ce que j’ay cogneu, jusques à cestc heure, d’extraordinaire grandeur et non commune.