LIVRE II, CHAP. XXI
mais, les Syraeusains se rangeants autour de sa galcre pour l'investir, ayant faict grands faicts d'armes de sa personne pour se desvclopper , n’y espérant plus de ressource, s’osta de sa main la vie, qu’il avoit si libéralement abandonnée, et frustratoircment ', aux mains ennemies1 2 * *.
Moley Moluch, roy de Fez, qui vient de gaigner5, contre Sébastian, roy de Portugal, cestc journée fameuse par la mort de trois roys, et par la transmission de cestc grande couronne à celle de Castille, se trouva gricfvemcnt malade dès lors que les Portugais entrèrent à main armée en son estât ; et alla tousjours depuis en empirant vers la mort, et la prévoyant. Jamais bomme ne se servit de soy plus vigoreusenient et bravement. Il se trouva foiblc pour soustenir la pompe cerimonieusc de l’entrée de son camp, qui est, scion leur mode, pleine de magnificence, et chargée de tout plein d'action ; et resigna cest honneur à son frère ; mais ce feut aussi le seul office de capitaine qu'il résigna ; touts les aultres necessaires et utiles, il les feit très laborieusement et exactement, tenant son corps couché , mais son entendement et son courage debout et ferme jusques au dernier souspir, et aulcunement nu delà. Il pouvoit miner scs ennemis, indiscrètement advancés en ses terres; et luy poisa merveilleusement qu’à faulle d'un peu de vie, et pour n’avoir qui substituer à la conduictc de reste guerre et aux affaires d’un estât troublé, il eust à chercher la victoire sanglante et hasardeuse, en ayant une nultre pure et nette entre ses mains ; tnutcsfoisilmesnngca miraculeusement la duree de sa maladie à faire consumer son ennemy, et l’attirer loing de l’armée de mer et des places maritimes qu'il avoit en la costc d’Afrique, jusques au dernier jour de sa vie, lequel , par desseing, il employa et réserva à cestc grande journée. II dressa sa ballaiilc en rond , assiégeant de toutes parts l’ost des Portugais ; lequel rond venant à se courlter et ser ror, les cmpescha non seulement au conllict (qui feut très aspre par la valeur de ce jeune roy
(1) luuiiUmnit, <lc frustra.
(2) Plct., Vie (le Dion , c. 8. — Tout ce long passage, depuis les mois, Fortune ne (icbvoH pas, etc., manque dans l'exemplaire sur lequel n été fai U* lY-dilion (les Essais publiée en 1802 par
Nnigeon. LViHlcur lui-même eu fait l'areu. J. V. L— r
(X) Eu 1578. Voy. V Histoire du président de Tiior, I. UT, p. 218, êd. de Genève, 1020. C.
Mostàichi.
assaillant), veu qu’ils avoient à montrer visage à touts sens, mais aussi les cmpescha à la fuyte après leurroupte ; et, trouvants toutes les yssues saisies et closes, ils feurent contraincts de se rejectcr à eulx mrsmes : Coacervanlurque non tolum cœde, ted cliam fuga 1 , et s’amonccller les uns sur les aultres, fournissant aux vainqueurs une très meurtrière victoire et très entière. Mourant, il se feit porter et tracasser1 où le besoing l’appelloit , et, coulant le long des files, enhortoit scs capitaines et soldats, les uns après les aultres ; mais un coing de sa baitaillc se laissant enfoncer, on ne le peut tenir qu’il ne montast à cheval l’espéc au poing ; il s’efforcoit pour s’aller mesler, scs gents l’arrestants, qui par la bride, qui par sa robbe et par ses estriers. Cest effort acheva d’accabler ce peu de vie qui luy restoit:on le recoucha. Luy, se resuscitant comme en sursault de cestepasmoison, toute aultre faculté luy defaillant pour advenir qu’on tcust sa mort, qui estoit le plus necessaire commandement qu’il eust lorsàfairc, afin de n’engendrer quelque desespoiraux siens par cestc nouvelle, expira tenant le doigt contre sa bouche close, signe ordinaire de faire silence5. Qui vescut oneques si longtemps, et si avant en la mort? qui mourut oneques si debout?
L’cxtreme degré de traicter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la vcoir, non seulement sans estonnement, mais sans soing, continuant libre le train de la vie jusques dedans elle, comme Caton, qui s’amusoit à estudicr et à dormir, en ayant une violente et sanglante présente en sa teste et en son cœur, et laTénant en sa main.
Des posiei.
Je n’ay pas esté des plus foibles en cest exercice, qui est propre à gents de ma taille, ferme
(1) En lassés non-feulement par le carnage, mais aussi par La fuite.
(2) Mener çà et là.
(X) m. de Tliou remarque, lir. LXV, p. 248, qu’on disait que Chartes de Rourtioi) avait fait la même chose en expirant au pied des murailles de Rome, qui, peu après sa mort, fut prise d'assaut par ses troupes. C.
et courte ; mai* j’en quitte le raestier ; il nous essaye 1 * * trop pour y durer longtemps. Je lisois s, à cestc heure, que le roy Cyrus, pour recevoir plus facilement nouvelles de touts les costés de son empire, qui estoit d’une fort grande estendue, felt regarder combien un cheval pouvoit faire de chemin en un jour, tout d'une traictc ; et, à ceste distance, il establit des hommes qui avoient charge de tenir des chcvaulx prcsls pour en fournir à ceulx qui viendraient vers luy ; et disent aulcuns que] ceste vistessc d’aller revient à la mesure du vol des grues.
César dictque Lucius Yihullius Rufus, ayant hastc de porter un advertissement à Pompeius, s'achemina vers luy jour et nuict, changeant de chevaulx, pour faire diligence* : et luy mesme , àcequedict Suctonc4 5 6, faisoit cent milles par jour sur un coche de louage ; mais c'estoit un furieux courrier; car, où les rivières luy trenchoient son chemin, il les franchissoit à la nage, et ne se destoumoit du droict pour aller quérir un pont ou un gué. Tiberius Fiera, allant veoir son frere Drusus malade en Allemaigne, feit deux cents milles en vingt quatre heures, ayant trois coches*. En la guerre des Romains contre le roy Antiochus, T. Sempronius Gracchus, dict Tite-Live, per disposilos rquos prope incredibili ccleritate ab Amphitsa tertio die Pellam pervertit* : et appert, à veoir le lieu, que c'estoient postes assises, non ordonnées frcachemcnt pour ceste course.
L’invention de Cecina à r’envoyer des nouvelles à ceulx de sa maison avoit bien plus de promptitude : il emporta quand et soy des arondelles, et les relaschoit vers leurs nids quand il vouloit r’envoycr de ses nouvelles, en les teignant de marque de couleur propre à signifier ce qu’il vouloit, selon qu’il avoit concerté avecques les siens’.
Au théâtre à Rome, les maistres de famille avoient des pigeons dans leur sein, ausquels ils attachoient des lettres, quand ils vouloient
(I) Fa ligne. O.
(4 Inns U CyropAHe do Xfetom., Vin, fl, 9. C. '
(5) De Beüo ctvM, ni, il : mutaiii ad cttcrtialem fumerais. J. V. L.
(4) fie de Ct*tr, C. BT. C.
(5) Pline, N al. Hlst., Ail, 90. C.
(6) Se rendit en irais Jours d'Amphtac ft Pefia, §ur des Hic- Ttnx de relate, avec nnc rapidité presque Incroyable. Titf. Lite, xxx vn, t.;
Cl) Plis*, /Wf. BUt., X, t». C.
mander quelque chose à leurs gents au logis , et estoient dressés k en rapporter rcsponsc. D. llrutus en usa, assiégé à Mutine4 ; et aultres ailleurs.
Au Peru, ils couraient sur les hommes, qui les chargeoient sur les cspaulcs à tout des portoires, par telle agilité que, tout en courant, les premiers porteurs rejectoient aux seconds leur charge, sans arrester un pas.
J’entends que les Yalachi, courriersdu Grand Seigneur, font des extremes diligences, d’autant qu'ils ont loy de desmonter le premier passant qu'ils treuvent en leur chemin, en luy donnant leur cheval recreu; et que, pour se garder de lasser, ils se serrent à travers le corps bien estroictement d’une bande large, comme font asseï d'aultres. Je n’ay trouvé nul sejour’àccst usage.
Des mauvais moyens employés à bonne fin.
Il se trouve une merveilleuse relation et correspondance en cestc universelle police des ouvrages de nature, qui montre bien qu’elle n’est ny fortuite, ny conduictc par divers maistres. Les maladies et conditions de nos corps se veoient aussi aux estais et polices : les royaumes, les républiques naissent, fleurissent, et fanissent de vieillesse, comme nous. Nous sommes subjects à une repletion d’humeurs, inutile et nuysiblc; soit de bonnes humeurs (car cela mesme les médecins le craignent ; et, parce qu’il n’y a rien de stable chez nous, ils disent que la perfection de santé trop alaigre et vigoreuse, il nous la fault essimer* cl rabattre par art, de peur que nostre nature, ne se pouvant rasseoir en nulle certaine place, et n'ayant plus où monter pour s'améliorer, ne se recule en arrière en desordre et trop à coup ; ils ordonnent pour cela aux athlètes les purgations et les saignées, pour leur soustraire ceste superabondancc de santé) ; soit repletion de mauvaises humeurs, qui est l’ordinaire cause des maladies. De semblable repletion sc voient les estats souvent malades, et a l’on accoustumé
(Il Pline, Nat. ttlst., X, Tl.— Mutine, ou Nodïnc, comme on dit aujourd'hui C.
(i) ticjm, r essai Ion.
(■T) Essaimer, tailler comme tm essaim, amaigrir, diminuer. E. J.