LIVRE II, CHAP. XXIII
d’oser de diverses sortes de purgation. Tantost on donne congé & une grande multitude de familles pour en descharger le pais, lesquelles vont chercher ailleurs où s’accommoder aux despens d’aultruy : de ceste façon nos anciens Francons, partis du fond d’AIIemaigne, veindrent se saisir de la Gaule et en deschasscr les premiers habitants; ainsi se forgea ceste infinie marée 1 d'hommes, qui s’eseoula en Italie sous lirennus et aullres ; ainsi les Goths et Vandales, comme aussi les peuples qui possèdent à présent la Grece, abandonnèrent leur naturel paîs pour s’aller loger ailleurs plus au large ; et à peine est il deux ou trois coings au monde qui n’aycnt senti l’effect d’un tel remuement. Les Romains bostissoient par ce moyen leurs colonies ; car sentants leur ville se grossir oultre mesure, ils la deschargeoient du peuple moins necessaire, et l’envoyoient habiter et cultiver les terres par eulx conquises ; par fois aussi ils ont à escient nourry des guerres avec aulcuns de leurs ennemis , non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de peur que l’oisifveté, mere de corruption, ne leur apportast quelque pire inconvénient ,
El patimur longœ pacte mala ; sœvior armis
Lnxuria iitcutubit a ;
mais aussi pour servir de saignée à leur république, et esventer un peu la chaleur trop véhémente de leur jeunesse, cscourtcr et esclaircir le branchage de ce tige foisonnant en trop de gaillardise ; à cest effccl se sont ils aultrefois ^servis de la guerre contre les Carthaginois.
Au traité de ltretigny, Edouard troisiesme, roy d’Angleterre, ne voulut comprendre, en ceste paix generale qu’il feit avec nostre roy, le différend du duché de Bretaignc, afin qu’il cust où sc descharger de ses hommes de guerre, et que ceste foule d'Anglois, dequoy il s'esloit servy aux affaires de deçà, ne se rejectast en Angleterre3. Ce feut l’une des raisons pourquoy
(l) Man'e veut dire ici /bute. Ce mot ne se trouve point en ce sons-là dons nos vieux dictionnaires, il répond, en quelque manière, ù celui de (lot, fort tisilé pour aiguiller quantité, multitude, comme dans ces vers de Boileau :
CmIu, à te* »«t mon» traînant toute la lorr*.
Pend le* fiel * d'indilcur* pour aller à m ebairo.
(i) Nota subissons les maux Inséparables d'une trop longue poix , plus terrible que les ormes, le luxe nous O domptes . lin., W, KM.
P) vopes Froissant, 1. 1. MmknU vaMi. dit-U, ci pis) prou-
nostre roy Philippe consentit d’envoyer Jean son fils à la guerre d’oultrcmer, afin d’emmener quand et luy un grand nombre de jeunesse bouillante qui estoit en sa gendarmerie.
Il y en a plusieurs en ce temps qui discourent de pareille façon, souhaitants que ceste esniotion chaleureuse, qui est parmy nous, se peust dériver à quelque guerre voisine, de peur que ces humeurs peccantes qui dominent pour ceste heure nostre corps , si on ne les escoule ailleurs , maintiennent nostre fiebvre toujours en force, et apportent enfin nostre eutiere ruyne : et de vray, une guerre estrangiere est un mal bien plus doulx que la civile. Mais je ne crois pas que Dieu favorisast une si injuste entreprinse, d'offenser et quereller aullruy pour nostre commodité.
Ml mihi tant valde placeat, Rhamnusla virgo ,
Quod lemere invitls suscipiatur herii*.
Toutesfois la foiblesse de nostre condition nous poulse souvent à ceste nécessité, de nous servir de mauvais moyens pour une bonne lin ; Lycurgus, le plus vertueux et parfaict législateur qui feust oneques, inventa ceste très injuste façon, pour instruire son peuple à la tempérance, de faire enyvrer par force les Elotes qui estuient leurs serfs, à fin qu’en les veoyant ainsi perdus et cnscpvelis dans le vin les Spartiates priassent en horreur le desbordement de ce vice*. Ceulx là avoient encores plus de tort, qui pcrmcltoicni anciennement que les criminels, à quelque sorte de mort qu’ils feussent condamnés, feussent déchirés tout vifs par les médecins, pour y vcoir au naturel nos parties intérieures et en establir plus de certitude en leur art3 : car, s’il se fault desbancher, on est plus excusable le faisant pour la santé de l’ame que pour celle du corps ; comme les Romains dressoient le peuple à la vaillance et au mespris des dangiers et de la mort par ees furieux spectacles de gladiaicurs et escrimeurs à oultrancc
lilabU e Mail que ce* ijmmymri cl ptilcurt « reliraient en la duché de Brciaujne ( qui est un des gros pOU du momie, et bon jxtur tenir gent d'armes), que qu’Us vendissent en Angleterre; car leur pais en pourroit estre perdu et robé. Ed. tlu Panthéon.
(1) o puissante Némésis! puissé-jc ne jamais rien désirer si vivement que j’en I reprenne de l'avoir malgré les légitimes possesseurs! CAT., LXVU!, 77.
(i) PiOT.t Lycurgue, C. M» C.
(B) A. Coas. Ceisi Uedicbia, fnefat., pag. 7, édit. Th. i. al» Almelovcn, Amst., 1713. C.
ESSAIS DE MONTÂIGME,
qui se combattoient, detailloicnt et entrctuoient en leur présence :
Quid veaani aliud slbi vu lt ara impia ludl ,
Qi tld mortes juvenum, quid sanguine pasta i olupiaa'r
et dura cest usage jusque* à Tkeodosius, l’empereur :
Arrlpe dilatant tua, du J, ht tempora famam,
Quodque patria auperest, suecessor laudia hubeiû ... Kullna in urbe codai, cujua ali puma voluptaa ...
Jam solia contenta ferla, iufamia arena Nulla cruenlatla homlcidla ludat in armla
C’cstoit, à la vérité, un merveilleux exemple, et de très grand fruietpour l’institution du peuple, de vcoir tout» les jours en sa présence cent, deux cents, voire mille couples d’hommes, armés les uns contre les aultres, se hacher en pièces, avecqucs une si extreme fermeté de courage qu’on ne leur veit lascher une parole de foiblessc ou commisération, jamais tourner le dos, ny faire seulement un mouvement lasche pour gauchir au coup de leur adversaire, ains tendre le col à son espee, et se présenter au coup ; il est advenu à plusieurs d’entre eulx , estants blccés à mort de force playes, d’envoyer demander au peuple s’ilestoit content de leur dehvoir avant que se coucher pour rendre l’esprit sur la place. 11 ne falloit pas seulement qu’ils combattissent et mourussent constamment .mais encores alaigrement; en maniéré qu’on les hurloit et mauldissoit, si on les vcoyoit estriver3 à recevoir la mort; les filles mesmes les incitoicnt :
Consurglt ad ictus,
El, quoties Victor ferrum jugulo inscrit, ilia Deliria s ait esse suas, pectusqut jaccntis Virgo modesta Jubet convcrso polllce rttmpii .
Les premiers Romains employoient à cest exemple les criminels ; mais depuis on y employa des
(f) Autrement, quel «croit le but UcTart insensé des gladiateur*, de ccs jeux barbares, de ces fêtes de la mort, de ccs plahirs sanguinaires ?
(i; Saisissez, grand prince, bue gloire fésèr-to h vetre régne: ajoute* à l'héritage de «loire de votre pire la seule louange qui vous reste A mériter... Que le sang humain ne coule [plus pour le plaisir du peuple... Que r arène se contente du sang des bétes, et que des jeux homicides ne souillent plus. nos veux. l’Ri'D., contre Symmaque, II, 613.
(3j Résister, témoigner de la répugnance. C.
(4) La vierge modeste sc lève à chaque coup ; et toutes les lois que le vainqueur égorge son adversaire, die est cliarmcc, ravie, cl, d'un signe fatal, elle ordouocquc le vaincu périsse. I'bcd., contre Symmaque, ii,6I7.‘
serfs innocents, cl des libres mesmes qui se vendoient pour cest eiTect, jusques à des sénateurs et chevaliers romains, et encores des femmes :
ITuhc capta In mort cm vendant, et funus arentr , Atquehostem sibl qulsquc parai , quum bcllu quiescent';
I/o s inter frémi tu s novosqve lu sus...]
Stat sexus radia insciusque ferri.
Et pugnaa capit improbus viriles * :
ce que je trouverais fort estrange et incroyable si nous n’estions accoustumés de venir touts les jours , en nos guerres , plusieurs militasses d’hommes eslrangiers, engageants, pourdc l’argent, leur sang et leur vie à des querelles où ils n’ont aulcun interest.