‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 289 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XXVII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XXVII

Et ces deux aultres : Crœsus', ayant faict prendre nn gentilhomme, favori de Pantaleon, son frere, le mena en la boutique d'un foullon, où il le feit gratter et carder à coups de cardes et peignes de ce mesticr jusques à ce qu’il en mourut. George Scclicl*, chef de ces païsans de Poloigne, qui, soubs tiltre de la croisade, feirent tant de maulx, dcsfaict en battaillc par le vayvode dc-Transsylvanie, et prins, feut trois jours attaché nud sur un chevalet, exposé à toutes les manières de torments que chascun pouvoit apporter contre luy ; pendant lequel temps on fit jeusner plusieurs aultres prisonniers. Enfin, luy vivant et veoyant,on abbruva de son sang Lucat, son cher frere, et pour le salut duquel seul il prioit, tirant sur soy toute l’envie1 2 3 de leurs mesfaicts : et feit l’on paistre vingt de ses plus favoris capitaines, deschirants a belles dents sa chair et en engloutissants les morceaux. Le reste du corps et parties du dedans, luy expiré, feurent mises bouillir , qu’on feit maDger à d’aultresde sa suitte.

Toutes choses ont leur saison.

Ceulx qui apparient Caton le Censeur au jeune Caton, meurtrier de soy mesme, apparient deux belles natures et de formes voisines. Le premier cxploicta la sienne à plus de visages, et precelle en exploicts militaires et en utilité de ses vacations publicques ; mais la vertu du jeune, oultre ce que c’est blasphémé de luy en apparier null’ aultre en vigueur, feut bien plus nette; car qui desehargeroit d’envie et d’ambition celle du censeur, ayant osé chocquer l’bonneur de Scipion, en bonté et en toutes parties d’excellence de bien loing plus grand , et que luy, et que tout aultre homme de son siecle?

Ce qu’on dict3, entre aultres choses, de luy, qu'en son extrême vieillesse il se meit à apprendre la langue grecque, d’un ardent appétit, comme pour assouvir une longue soif, ne me

(1) lltnon., T, M; Pur., de lallaligiilU d'IIcrodolc, p. 858. 1. V. L.

(2) Vous trouverez ce fait, avec toutes scs circonstances, dans la Chronique ite Carton, refondue par Mclaivclithon et Gaspard Peuccr, son gendre, I. IV, p. 700, et dans les Annales tte Slh'sle, compilées en la lin par Joaduu» Cureus, p. 233. C.

(x) La haine.

(4) Plut., Calou le Censeur,, c. I. C.

semble pas luy estre fort honnorable: c’est proprement ce que nous disons ; « Uetumber en enfantillage. » Toutes choses ont leur saison , les bonnes et tout ; et je puis dire mon patenostre hors de propos; comme on déféra T. Quintius Flaminius de ce qu’estant general d’armée on l’avoit veu à quartier, sur l’heure du conflict, s’amusant à prier Dieu, en une battaillc qu’il gaigna*.

Imponlt /mari sapiens cl rebus hoiicstts ».

Eudemonidas, vcoyant Xcnocrales fort vieil s’empresser aux leçons de son escbolc : « Quand sçaura ccstuy cy , dict il, s’il apprend encores3 ! - Et Philopœmen , à ceulx qui bault louoient le roy Ptolem.-cus de ce qu’il durcissoit sa personne touts les jours à l’exercice des armes : « Ce n’est, dict il, pas chose louable à un roy de son aage de s’y exercer; il les debvroit hormais 4 rellécment employer3. Le jeune doibt faire ses apprests: le vieil en jouir, disent les sages0 ; et le plus grand vice qu’ils remarquent en nous, c’est que nos désirs rajeunissent sans cesse ; nous reeommcnceons tousjours à vivre.

Nostrc estude et nostre envie debvroient quelquesfois sentir la vieillesse. Nous avons le pied à la fosse; et nos appétits et poursuitles ne font que naistre ;

Tu seconda marmora Locas sut ipsum faims, et, scpulcrl Immemor, struis domos ?.

Le plus long de mes desseings n’a pas un an d’estenduc ; je ne pense désormais qu’à finir , me desfoys de toutes nouvelles espérances et ent reprinscs, prends mon dentier de congé touts les lieux que je laisse, et me despossede touts les jours de ce que j’ay : Olim jam nec péril quidquam mihi, nec acquiritur plus super-

est viatici quant vile*.

(I) Put., Comparaison de T. Q. riamlnlus avec Philopxmen

(*) Même dans la vertu, le sage sait «'arrêter. Juv.,VI 4 h. - Ici Montaigne détourne les paroles de ce |ioèlc du' sens qu’dlcs ont dans l’original, où elles signifient tout autre cliosc. C.

(XJ Put., Apophlhtym^s des Lactïlnnonicns.

(4) Désormais.

(5) Plut., PhHopa'tncn, c. U. C.

(6) SÉN , Eplst. 30. J. V. L.

(7) V, ms faites Uiillcr lira marbres 5 la vrille do mourir ; *oos Mtisscî une maison, et il faudrait soujer b un lombeau llo« (XI., II, 1 h, 17.

. P) ttepuB longtemps je ne périls ni ne gagne ;... il me reste

rlxl, il, qum tolérai nirnrai fortuna , pereq I

C’est enfin tout le soulagement que je treuve en nia vieillesse, qu’elle amortit en moy plusieurs désirs et soings de quoy la vie est inquiétée; le soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy. Cestuy cy apprend à parler lors qu’il luy fault apprendre à se taire pour jamais. On peult continuer à tout temps l’estude, non pas î’escholage : la sotte chose qu’un vieillard abécédaire 3 !

Divertos dlvcrsa juvant ; non omnibus oimlt Omnia convenitnil 5.

S’il fault estudier, esludions un estude sortablc à nostre condition, à fin que nous puissions respondre, comme celuy à qui, quand on demanda à quoy faire ces estudes en sa décrépitude : » A m’en partir meilleur, et plus à mon aysc, » respondict il. Tel estude feut celuy du jeune Caton, sentant sa fin prochaine, qui se rencontra au discours de Platon, de l'elernité de l’amc ; non comme il fault croire, qu’il ne feust de longtemps garny de toute sorte de munitions pour un tel deslogement ; d’asseurance, de volonté ferme et d’instruction, il en avoit plus que Platon n’en a en ses escripts; sa science et son courage estoient, pour ce regard, au dessus de la philosophie : il peint cestc occupation, non pour le service de sa mort; mais comme celuy qui n’interrompit pas seulement son sommeil en l’importance d’une telle deliberation, il continua aussi sans chois et sans changement ses estudes avec les aultres actions accoustumécs de sa vie. La nuict4 qu’il veint d’estre refusé delà prêt ure, il la passa à jouer; celle en laquelle il debvoit mourir, il la passa à lire : la perte ou de la vie ou de l’ofiiee, tout luy feut un.

plus d6 provisions que de chemin 5 faire. Sfex., F.pist. 77.

(1) j’ai vécu, fai fourni la carrière que ui’avail donnée la fortune. Vint.. Enéide, IV, C?î3.

(î) Montaigne traduit Sénkqce, Epis/. 50: Turpls et rhticula rci csi cLmenlarhu scnes. J. V. L.

(r,j j/s hommes aiment des choses diverses : toute chose ne convient pas A tout âge. Atcudn-GALU's, 1, 101.

(i) Ce* mots, jutqu'A la (In du chapitre, sont traduits de S t- Nfcgtn, F fit si. 71 et 101. C.

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