LIVRE II, CHAP. XXIX
de mesmes ( car tout luy estant présent il veoit plustost qu’il ne preveoit), ce n’est pas la forcer d'advenir; voire, nous vooyons à cause que les choses adviennent, et les choses n’adviennent pas à cause que nous veoyons ; l’advenement fait la science, non la science I’advcnement. Ce que nous veoyons advenir advient ; mais il pouvoit aultrement advenir; et Dieu, au registre des causes des advenements qu'il a en sa prescience, y a aussi celles qu’on appelle fortuites, et les volontaires qui despendent de la liberté qu’il a donnée à nostre arbitrage, et seait que nous fauldrons, parce que nous aurons voulu faillir. »
Or, j’ai veu assez de gents encourager leurs troupes de ceste nécessité fatale ; car si nostre heure est attachée à certain poinct, nv les harquebusades ennemies, ny nostre hardiesse, ny nostre fuyte et couardise, ne la peuvent advaneer ou reculer. Cela est beau à dire ; mais cherchez qui l'effectuera; et s’il est ainsi qu'une forte et vifvc creance tire après soy les actions de mesme, certes ceste foy, de quoy nous remplissons tant la bouche, est merveilleusement legiere en nos siècles, sinon que le mespris qu’elle a des œuvres luy face desdaigner leur compaignie. Tant y a qu’à ce mesme propos le sire de Jouinvillc, tesmoing croyable autant que tout aultre, nous raconte des Bedoins, nation mesléc aux Sarrasins, auxquels le roy sainct Louys eut affaire en la terre saincte, qu’ils crovoientsi fermement, en leur religion, les jours d’un chascun eslrede toute éternité prefix et comptés, d’une preordonnance inévitable, qu’ils alloient à la guerre nuds, sauf un glaive à la turquesque, et le corps seulement couvert d'unlinge blanc: efpour leur plusextreme mauldisson, quand ils se courrouceoient aux leurs, ils avoient tousjours en la bouche : « Mauldict sois tu comme celuy qui s’arme de peur de la mort 1 ! « Voylà bien aultre preuve de creance et de foy que la nostre. Et de ce reng est aussi celle que donnèrent ces deux religieux de Florence, du temps de nos pores3 : Estants en quelque controverse de science, ils s’accorde-
(il Mémoires de Jobn iüe,c. 30.
(*; Le 7 avril 1498. Voyez Tbislolre du fameux Jérôme Savonnrole, dans lesJ hinoires de Philippe deC.ommimf-s, Hv. VIH, c, 19; Guicciardim, llv. III, ver» la fil» ; Bayle, au mol Savouarola; il. Sismondi, lit'imUiques italiennes du moyen ùtje, c. 98, t. XH, p. 404, clc. J. V. L.
Moxtaicke,
rent d’entrer touts deux dans le feu, en présence de tout le peuple, et en la place publicque, pour la vérification chascun de son party: et en estoient déjà les apprests touts faicts, et la chose justement sur le poinct de l’execution, quand elle feut interrompue par un accident improuveu.
Un jeune seigneur turc, ayant faict un signalé faict d’armes de sa personne, à la veue des deux battailles d’Amurath et de l’Huniade prestes à se donner, enquis par Amurath qui l’avoit, en si grande jeunesse et inexpérience (carc’cstoit la première guerre qu’ilcust veu ), remply d’une si gencreuse vigueur de courage , respondit « qu’il avoit eu pour souverain précepteur de vaillance un lievre; quelque jour, estant à la chasse, dict il, je descouvris un lievre en forme * ; et cncores que j’eusse deux excellents lévriers à mon costé, si me sembla il, pour ne le faillir point, qu’il valloit mieulx y employer cncores mon arc; car il me faisoit fort beau jeu. Je commenceay à descocher mes fléchés, et jusques à quarante qu’il y en avoit en ma trousse, non sans l’assener seulement, mais sans l’esveiller. Après tout, je deseouplay mes lévriers après, qui n’y peurent non plus. J’apprins par là qu’il avoit esté couvert par sa destinée ; et que ny les traicts ny les glaives ne portent que par le congé de nostre fatalité, laquelle il n’est en nous de reculer ny d’advanccr. - Ce conte doibt servir à nous faire veoir en passant combien nostre raison est flexible à toute sorte d’images. Un personnage , grand d’ans, de nom, de dignité et de doctrine , se vantoit à moy d’avoir esté porté à certaine mutation très importante de sa foy par une incitation estrangiere, aussi bizarre, et au reste, si mal concluante que je la trouvois plus forte au revers : luy l’appelloit miracle, et moy aussi, à divers sens. Leurs historiens disent que la persuasion estant populairement semée entre les Turcs de la fatale et impitoyable prescription de leurs jours, ayde apparemment à les asscurer aux dangiers. Et je cognois un grand prince qui en faict heureusement son proufict, soit qu'il la croyc, soit qu’il la prenne pour excuse à se hazarder extraordinairement :
(I; célèbre Jean Corvln Iluuiado, vayvode de Transylvanie, général de» armée» de Ladislas, roi do Hongrie, et J*uu des plus grands capitaines de son siècle. C. t . -
(31 Au yüe, terme de chasse, i
ponrveu que fortune ne se lasse trop tost de luy faire espaule !
Il n’est point advenu de nostre mémoire un plus admirable effect de résolution que de ces deux qui conspirèrent la mort du prince d’Orange*. C’est merveille comment on peut eschauffer le second qui l’exccuta à une entreprinsc en laquelle il estoit si mal advenu à son compaignon, y ayant apporté tout ce qu il pouvoit, et, sur cestc trace et de mesmes armes, aller entreprendre un seigneur, armé d une si freschc instruction de desfiance, puissant de suitte, d’amis et de force corporelle, en sa salle, parmy ses gardes, en une ville sans dévotion. Certes, il y employa une main bien déterminée et un courage esmeu d’une vigoreuse passion Un poignard est plus seur pour assener ; mais d’autant qu’il a besoing de plus de mouvement et de vigueur de bras que n’a un pistolet, son coup est plus subjeet à estre gauchy ou troublé. Que celuy là ne courust à une mort certaine, je n’y foys pas grand doubte ; car les esperanees de quoy on eust secu l’amuser ne pouvoient loger en entendement rassis, et la conduicte de son exploict montre qu’il n'en avoit pas faultc, non plus que de courage. Les motifs d’une si puissante persuasion peuvent estre divers, car nostre fantasic faict de soy et de nous ce qu’il luy plaist. L’execution qui l'eut feicte près d’Orléans5 n’eut rien de pareil ; il y eut plus de hazard que de vigueur ; le coup n’ estoit pas à la mort, si la fortune ne 1 eust rendu tel; etl’entreprinse de tirer, estant achevai, et de loing, et à un qui se mouvoit au bransle de son cheval, feut l’cntreprinse d’un homme qui aimoit mieulx faillir son effect que faillira se sauver. Ce qui suy vit après le montra , car il se transit et s’eny vra de la pensée de si haulte execution , si qu’il perdit entièrement son sens et à conduire sa fuicte, et à conduire sa langue en ses responses. Que luy failli lo fondateur de la république de Hollande. En 1588, le 18 mars ce prince lui assassiné d'un coup de pl-lolel J Anvers, au sortir de table, par un habitant de la Biscaye, nomme Tean de Jaureguy, et guérit de celte blessure; tnalsen 1084, le 1» Juillet, Il lut tuûd-un coup de pistolet, dans sa maison à Dulfl, en Hollande, par Ballliazar Gérard, ualilde la Franche- Comté. C.
{i| par poltrot, qui assassina le due de Guise, uu soir que ce duc s'en retournait li cheval S son logis, roijez tes UOnofret de nawTôtiv, a rartldc de Jl. de Cube, t. m, p. 113, lia, 1 IS. C.
loit il que recourir à ses amis au travers d’une rivière? c’est un moyen où je me suis jecté à moindres dangiers, et que j’estime de peu de hazard, quelque largeur qu’ait le passage, pourveu que vostre cheval trouve l’entrée facile, et que vous prévoyiez au delà un bord aysc, selon le cours de l’eau. L’aullre ', quand on lui prononcea son horrible sentence : « J’y eslois préparé, dict il ; je vous estonnerai de ma patience. »
Les Assassins* , nation despendante de la Phœnicie, sont estimés, entre les mahumetans, d’une souveraine dévotion et pureté de mœurs. Ils tiennent que le plus court chemin à gaigner paradis, c’est de tuer quelqu’un de religion contraire. Parquoy on l’a veu souvent entreprendre à un ou deux, en pourpoinct, contre des ennemis puissants, au prix d’une mort certaine, et sans aulcun soing de leur propre dangier. Ainsi feut assassiné (ce mot est emprunté de leur nom ) nostre comte Raymon de Tripoli, au milieu de sa ville5, pendant nos entre prinses de la guerre saincle ; et pareillement Conrad, marquis de Montferral *: les meurtriers eonduicts au supplice, touts enllés et Gers d’un si beau chef d’œuvre.