‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 291 sur 449 · LIVRE II, CH A P. XXIX · texte numérisé non relu

LIVRE II, CH A P. XXIX

aullres vrayement philosophes , de faire respondre sa vie à sa doctrine. Et, parce qu’il maintenoitla foiblessc du jugement humain cstre si extrême que de ne pouvoir prendre party ou inclination, et le vouloit suspendre perpétuellement balancé , regardant et accueillant toutes choses comme indifférentes, on conte* qu’il se mainlenoit tousjours de mesme façon et visage: s’il avoit commencé un propos, fine laissoit pasde l’achever, bien que celuy à qui il parloit s'en feust allé ; s’il alloit, il ne rompoit son chemin pour empeschemcnl qui sc presentast, conservé des précipices, du heurt descharrettes, et aultres accidents , par scs amis a : car , de craindre ou éviter quelque chose , c’eust esté chocquer scs propositions, quiostoientaux sens mesmes toute eslect ion et certitude. Quelquesfois il souffrit d’estre incisé et cautérisé, d’une telle constance qu’on ne luy en voit pas seulement ciller les yeulx. C’est quelque chose de ramener l'ame à ces imaginations; c'est plus d’y joindre les cflects; toutesfois il n’est pas impossible : mais de les joindre avecques telle persévérance et constance, que d'en establir son train ordinaire, certes, en ces entreprinses si esloingnées de l’usage commun, il est quasi incroyable qu’on le puisse. Voylà pourquoy , comme il feut quclqucsfois rencontré en sa maison, tansant bien asprement avecques sa sœur, et luy estant reproché de faillir en cela à son indifférence : «Quov, dict il, faut il qu’encores ceste femmelette serve de tesmoignage à mes réglés? » Une aultre fois qu’on le voit se deffendre d’un chien : * 11 est, dict il, très difficile de despouillcr entièrement l’homme, et sc fault mettre en debvoir et efforcer de combattre les choses, premièrement par les effects, mais au pis aller par la raison et par les discours*. »

11 y a environ sept ou huict ans qu’à deux lieues d’icy, un homme de village, qui est oncores vivant, ayant la teste de long temps rom-

(0 Di ou, uuci, ix. m. c.

(SJ Dioc. I. ilfli.f., IX, 6a.— Montaigne du positivement aiiteureque ceux (pii peignent Pyrrtion « stupide et immobile, pre- « mm un train de vie farooelie et Inassociable, aitcndaut lo b heurt dos charrette», sc présentant aux précipices, refusant b do s'accommoder aux lois, , enchérissent sur sa doctrine, pyrrhoo, ajouie-t-tl, « n'a pas voulu sc faire pierre ou souche; « il a voulu se taire homme vivant, dbcourant cl raisonnant, b jouissant do louis plaisirs et commodités naturelles, etc.» L. D, c. I1C.'

(I) DIOC. UEBCE, IX, G6. C.

pue par la jalousie de sa femme, revenant un jour de la besongne, et clic le bienveignant * de ses criailleries accoustumécs, entra en telle furie que sur le champ, à tout la serpe qu’il tenoit encores en ses mains, s’estant moissonné tout net les pièces qui la mettoient en fiebvre, les luy jecta au nez. Et il sc dict qu’un jeune gentilhomme desnostres, amoureux et gaillard, ayant, par sa persévérance, amolli enfin lecœur d’une belle maistresse, désespéré de ce que, sur le poinct de la charge, jl s’estoit trouve mol luy mesme et desfailly, et que

JYom t hlliier

Intrs sentie pénis ejcmleral caput l,

il s’en priva soubdain revenu au logis, et renvoya, cruelle et sanglante victime, pour la purgation de son offense. Si c’eust esté par discours et religion , comme les presbtres de Cybcle.quenc dirions nous d’une si haultainc entreprise?

Depuis peu de jours, à Bergerac, à cinq lieues de ma maison, contrcmont la rivière de Dordoigne, une femme ayant esté tormentéc et battue, le soir avant, de son mary, chagrin et fascheux de sa complexion, délibéra d’eschapper à sa rudesse au prix de sa vie ; et s’estant, à son lever, accointée de ses voisines comme de coustumc, leur laissant couler quelque mot de recommendation de sesaffaires, prenant une sienne sœur par la main, la mena avecques elle sur le pont, et, après avoir prins congé d’elle, comme par manière de jeu , sans montrer aultre changement ou alteration, se précipita du hault en bas en la rivière, où elle sc perdit. Ce qu’il y a de plus en cccy, c’est que ce conseil incurit une nuict entière dans sa teste.

C’est bien aultre chose des femmes indiennes ; car estant leur coustumc, aux maris, d’avoir plusieurs femmes, et à la plus chere d’elles de se tuer après son mary, chascune, par le desselng de toute sa vie, vise à gaigner ce poinct et cest advantage sur ses compaignes ; et les bons offices qu’elles rendent à leur mary ne

(I) Vaecuclllani pour sa bienvenue. — Bienvcigner, comilcr escipcrc aliqtum. Xicot.

(3) La partie dont il attendait le plus de service n'avait donné aucun signe de vigueur. Tra., Prkip,, carrn. M. — Montaigne inet ici cjndcrat au lieu d'&rtuM qui est dans l'original. Ces fragments ou ces Prktp&s ont été recueillis et publiés U la suite du Pétrone vartonm, édit do iww. c.

regardent aultre recompense que d’estre préférées à la compaignie de sa mort.

..,.CW tnortlfero jacta est foi iitilma leclo, l connu fusil sial plu luria coatis :

El cérumen liaient Iclhl, quœ wll'fl sequatur Conjuguait : jntrior est non liciiistemorl.

ÂriUnil vlctrices, et flammie peclora pnebeut, lmponuutque suis ora pcrusla l'iris ' .

Un homme escrit cncores en nos jours avoir veu en ces nations orientales cestc couslumc en crédit, que non seulement les femmes s'enterrent après leurs maris, mais aussi les esclaves desquelles il a eu jouissance ; ce qui se faiet en ceste maniéré : Le mary estant trespassé, la veufve peult, si clic veult (mais peu le veulent), demander deux ou trois mois d’espace à disposer de scs affaires. Le jour venu , elle monte à cheval, parée comme à nopces, et d’une contenance gave, va, dict elle, dormir avecques son cspoiix, tenant en sa main gauche un iniroucr, une flesehe en l’aultre; s'eslant ainsi promenée en pompe, accompaignéc de ses amis et parents et de grand peuple en fesle, elle est tanlost rendue au lieu publicquc destiné à tels spectacles : c’est une grande place, au milieu de laquelle il y a une fosse pleine de bois, et joignant icelle, un lieu relevé de quatre ou cinq marches, sur lequel elle est conduicte, et servie d’un magnifique repas, après lequel elle se met à baller et à chanter, et ordonne, quand bon luy semble, qu'on allume le feu. Cela faiet, elle descend, et, prenant par la main le plus proche des parents de son mary, ils vont ensemble à la riviere voisine, où elle se despouille toute nue, et distribue ses joyaux et vestements à ses amis, et se va plongeant dans l’eau, comme pour y laver scs péchés; sortant de là, elle s’enveloppe d’un linge jaune de quatorze brasses de long; et, donnant derechef la main à ce parent de son mary, s’en revont sur la motte, où clic parle au peuple et recommendc ses enfants, si elle en a. Entre la fosse et la motte on tire volontiers un rideau, pour leur oster la veue de cestc fornaisc ardente, ce qu’aulcunes deffendent, pour tesmoigner plus de courage, l'iny qu’elle a de dire, une femme luy présente un vase

(l) Lorsque la lorchc funèbre esl lancée sur le bûcher, on volt ù Tentour les épousa échevelées sc disputer l'Itouneur do mourir et de suivre leur époux : survivre est une lionlc pour elles. Celle qui sort victorieuse de ce combat sc précipite daus les flammes, et, d une bouche ardente , embrasse en mourant son époux qui n’est plus, frop., lu, 13, 17.

plein d’huile à s’oindre la teste et tout le corps, lequel elle jectc dans le feu quand elle en a faiet , et en l’instant s’y lance clic inesme. Sur l’heure, le peuple renverse sur clic quantité de busches pour i’empeschcr de languir, et se change toute leur jove en dueil et tristesse. Si ce sont personnes de moindre estoffe, le corps du mort est porté au lieu où on le veult enterrer, et là mis en son séant, la veufve, à genoux devant luy, l’embrassant csüoictemcnt, cl se tient en ce poinct pendant qu’on bastit autour d’eulx un mur, qui, venant à se haulser jusques à l’cndroict des espaules de la femme, quelqu’un des siens, par le derrière, prenant sa teste, luy tord le col; et rendu qu’elle a l’esprit, le mur est soulxlain monté et clos, où ils demeurent cnsepvelis.

En ce mesme pais il y avoit quelque chose de pareil en leurs gvmnosophistes , car, non par la contrainte d’aultruy, non par i’impctuosité d’un’ humeur soubdaine, mais par expresse profession de leur réglé, leur façon estoit, à mesure qu’ils avoient attainct certain $age, ou qu’ils se vcoy oient menacés par quelque maladie, de se faire dresser un buchier, et au dessus un licl bien paré; et après avoir festoyé joyeusement leurs amis et cognoissants, s’aller planter dans ce lict en telle resolution que, le feu y estant mis, on ne les veist mouvoir nv pieds, ny mains1 ; et ainsi mourut l’un d’euLx, Calanus, en présence de toute l’armée d’Alexandre le Grand1. Et n’estoit estimé entre euLx, ny sainct, ny bienheureux, qui ne s’estoit ainsi tué, envoyant son amc purgée et purifiée par le feu, après avoir consommé tout ce qu'il y avoit de mortel et terrestre. Cestc constante préméditation de toute la vie, c’est ce qui faiet le miracle.

Parmy nos aultres disputes, celle du Fatum s’y est meslée; et, pour attacher les choses advenir et nostre volonté mesmes à certaine et inévitable nécessité, on est encorcs sur cest argument du temps passé : « Puisque Dieu preveoit toutes choses debvoir ainsin advenir, comme il faiet sans double, il fault doneques qu’elles adviennent ainsin. » A quoy nos maistres respondent : « Que le veoir que quelque chose advienne, comme nous faisons, et Dieu

(I) QrrtTS-Cmcs, vm, 0; Sthahos , lit. XV, p. 1015, t. II, édil.'d* Amsterdam, 1707. C.

;a> Plut., Alexandre, c. 8J.C.

Page 1