‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 301 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XXXII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XXXII

et prêteur de ceste grande république : mais, qui considérera la vérité de la chose, et les hommes par euh mcsmes, à quoy Plutarque a plus visé, et à balancer leurs mœurs, leurs naturels, leur suffisance que leur fortune, je pense, au rebours de Bodin, que Cicéron et le vieux Caton en doibvent de reste à leurs compagnons. Pour son desseing, j'eusse plustost choisi l’exemple du jeune Caton comparé à Phocion ; car en ce pair il se trouverait une plus vraisemblable disparité à l'advantage du Romain. Quant à Marcellus, Sy lia et Pompeius, je veois bien que leurs cxploicts de guerre sont plus enflés, glorieux et pompeux que ceulx des Grecs que Plutarque leur apparie : mais les actions les plus belles et vertueuses , non plus en la guerre qu'ailleurs, ne sont pas tousjours les plus fameuses ; je veois souvent des noms de capitaines estouffés sous la splendeur d’aultres noms de moins de mérité : tesmoing Labienus, Ventidius, Telesinus, et plusieurs aultres : et à le prendre par lé, si j’avois à me plaindre pour les Grecs, pourrais je pas dire que beaucoup moins est Camillus comparable à Themistoclcs, les Gracches à Agis et Cleomenes, Numa à Lycurgus? Mais c’est folie de vouloir juger d’un traict les choses à tant de visages.

Quand Plutarque les compare, il ne les eguale pas pourtant : qui plus disertement et consciencieusement pourrait remarquer leurs différences? Vient il à parangonner les victoires, les cxploicts d’urmes, la puissance des armes conduites par Pompeius, et ses triumphes avecques ceulx d’Agesilaus? « Je ne crois pas, dict il ', que Xenophon mesme, s’il estoit vivant, encores qu’on luy ayt concédé d’escrire tout ce qu’il a voulu à l’advantage d’Agesilaus, osast les mettre en comparaison. » Parle il de conférer Lysander à Sylla? » Il n’y a, dict il3, point de comparaison, ny en nombre de victoires, ny en haznrd de battailles; car Lysander ne gaigna seulement que deux battailles navales, etc. » Cela, ce n’est rien desrobber aux Romains: pour les avoir simplement présentés aux Grecs, il ne leur pcult avoir faict injure, quelque disparité qui y puisse estre: et Plutarque ne les contrepoise pas entiers; il n’y a en gros aulcune preference; il apparie les pièces et les circon-

tl) Dnra la Comparaison (le PouipCe avec Agésilas. C.

(1) Dan» la Comparaison de SyUa arec Lijsaudre. C.

stances l’une après l’aultre et les juge separéement. Parquoy, si on le vouloit convaincre de faveur, il falloit en espelucher quelque jugement particulier; ou dire, en general, qu’il auroit failly d’assortir tel Grec à tel Romain, d’autant qu’il y en auroit d’aultres plus correspondants pour les apparier et se rapportants mieulx.

L'histoire de Spurina.

La philosophie ne pense pas avoir mal employé ses moyens quand elle a rendu à la raison la souveraine maistrise de nostre amc et l’auctoritédetenir en bride nos appétits; entre lesquels ceulx qui jugent qu’il n’en y a point de plus violents que ceulx que l’amour engendre ont cela pour leur opinion qu’ils tiennent au corps et à l’ame et que tout homme en est possédé, en manière que la santé mesme en despend et est la mcdecine par fois conlraincte de leur servirde maquerellage : mais au contraire, on pourroit aussi dire que le meslange du corps y apporte du rabais et de l’affoiblissement ; car tels désirs sont subjects à satiété et capables de remedes materiels.

Plusieurs ayant voulu délivrer leurs âmes des alarmes continuelles que leur donnoit cest appétit se sont servis d’incision et destrenchement des parties esmeues et altérées; d’aultres en ont du tout abattu la force et l’ardeur par frequente application de choses froides , comme de neige et de vinaigre : les haires de de nos ay eulx estoient de cest usage ; c’est une matière tissuc de poil de cheval, dequov les uns d’entr’eulx faisoient des chemises et d’aultres des ccinctures à gehenner leurs reins. Un prince me disoit, il n’y a pas longtemps, que pendant sa jeunesse, un jour de festc solenne, en la court du roy François premier, où tout le monde estoit paré, il lui print envie de se vestir de la haire, qui est encores chez luy, de monsieur son porc ; mais quelque dévotion qu’il eust, qu’il ne sceut avoir la patience d’attendre la nuict pour se despouiller et en feut longtemps malade ; adjoustanl qu’il ne pensoit pas qu’il y eust chaleur de jeunesse si aspre que l’usage de ceste rccepte ne peust amortir: toutesfois à l’adventure ne les a il pas essayées les plus cuisantes; car l’experiencc nous faict

by Googh

veoir qu’une telle esmotion se maintient bien souvent soubs des habits rudes et marmiteux, et que les haires ne rendent pas tousjours Itérés1 * ceulx qui les portent.

Xenocrates procéda plus rigoureusement; car scs disciples, pour essayer sa continence, luy ayant fourré dans son lict Lais, cestc belle et fameuse courtisane, toute nue, sauf les armes de sa beauté et folastres appas, ses philtres, sentant qu’en despit de ses discours et de ses réglés le corps revescho commenceoit àsc mutiner, il se feit brusler les membres qui avoient presté l’aureillc à eeste rébellion*. Là où les passions qui sonltoules en l’ame, comme l’ambition, l'atarice et aultres, donnent bien plus à faire à la raison, car elle n’y peult estre secourue que de ses propres moyens ; nv ne sont ces appétits là capables de satiété, voire ils s’aiguisent et augmentent par la jouissance.

Le seul exemple de Julius César peult suffire à nous montrer la disparité de ces appétits ; car jamais homme ne feut plus addonné aux plaisirs amoureux. Le soing curieux qu’il avoit de sa personne en est un tesmoignage, jusques à se servir à cela des moyens les plus lascifs qui feussent lors en usage, comme de se faire pinccter tout le corps et farder de parfums d’une extreme curiosité 3 : et de soy il estoit beau personnage, blanc, de belle et alaigrc taille, le visage plein, les yeulx bruns et vifs, s’il en fault croire Suetone ; car les statues qui se veoient de luy à Rome ne rapportent pas bien par tout à ceste pcineture. Oultrc ses femmes , qu’il changea quatre fois, sans compter les amours de son enfance avecqucs le roy de Bithynie Nicomede, il eut le pucelage de ceste tant renommée royne d’ /Egypte Cleopatra, tesmoing le petit Cosarion qui en nasquit* : il feit aussi l’amour3 à Eunoé , royne de Mauritanie, et à Rome, à Postumia, femme de Servius Sulpitius ; à Lollia, de Gabinius ; à Tertulia , de Crassus; et à Mutia mesme, celle du grand Pompcius, qui feut la cause, disent les historiens romains, pourquoy son mary la répudia, ce que Plutarque confesse avoir ignoré; et les Curions pere et fds reprochèrent depuis à Pom-

(I) nommex.

(3) Dioc. La face, IV, 7. C.

(SJ SrtT , Vie de J. César, C. 47. C.

(4) Plct., Vie de César, c. 15. C.

(:.) Suer., César, c. t»0, Si, etc. C.

peius, quand il espousa la fdle de César, qu’il se faisoit gendred’un homme qui l’avoit faict cocu, et que luy mesme avoit accoustumé d’appeller Ægisthus: il entreteint, oultre tout ce nombre, Servilia, sœur de Caton et mere de Marcus Brutus, dont chascun tient que procéda ceste grande affection qu’il portoit à Brutus, parce qu’il estoit nay en temps auquel il y avoit apparence qu’il feust vssu de luy. Ainsi j’ay raison, ce me semble, de le prendre pour homme extrêmement addonné à ceste desbauche et de complexion très amoureuse 4 : mais l’aultrepassion de l’ambition, dequov il estoit aussi infiniment blccé, venant à combattre celle là, elle luy feit incontinent perdre place.

Me ressouvenant, sur ce propos, de Mehemed, ccluy qui subjugua Constantinople et apporta la finale extermination du nom grec, je ne sçache point où ces deux passions se trouvent plus cgualement balancées ; pareillement indefatigable ruffien et soldat : mais, quand en sa vie elles se présentent en concurrence l’une de l’aultre, l’ardeur querelleuse gourmande tousjours l’amoureuse ardeur ; et ceste cy, encores que ce feust hors sa naturelle saison, ne regaigna pleinement l’auctorité souveraine que quand il se trouva en grande vieillesse incapable de plus soubtenir le faix des guerres.

Ce qu’on recite pour un exemple contraire de Ladislaus, roy de Naples, est remarquable ; que, bon capitaine, courageux et ambitieux, il se proposoit, pour fin principale de son ambition, l’execution de sa volupté et jouissance de quelque rare beauté. Sa mort feust de mesme : ayant rongé, par un siege bien poursuyvi, la ville de Florence si àdestroict que les habitants estoient après à composer de sa victoire, il la leur quita, pourveu qu’ils luy livrassent une fille de leur ville, dequoy il avoit ouï parler, de beauté excellente : force feut de la luy accorder, et garantir la publicque ruyne par une injure privée. Elle estoit fille d'un piedecin fameux de son temps, lequel, se trouvant engagé en si vilaine nécessité, se résolut à une haulte entreprinse. Comme chascun paroit sa fille et l’attournoit d’ornemens, et joyaux qui la peussent rendre agréable à ce nouvel amant, luy

(») lorsqu'il entra dans Rome sur son char de triomphe, tes soldats criaient :

irl'ani, servafe turorct : nxvchum rat non adduetmus.

Voyez Sc et-. César, c. St. J. V. I.

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