LIVRE II, CHAP. XXXIII
aussi luy donna un moucheoir exquis en senteur et en ouvrage, duquel elle eust à se servir en leurs premières approches : meuble qu’elles n’y oublient gueres en ces quartiers là. Ce moucheoir, empoisonné selon la capacité de son art, venant à se frotter à ses chairs csmeues et pores ouverts, inspira son venin si promptement, qu’ayant soulxlain changé leur sueur chaulde en froide, ils expirèrent entre les bras l’un de l’aultre*.
Je m’en rcvoys à César. Ses plaisirs ne luy feirent jamais desrobber une seule minute d’heure ny destoumer un pas des occasionsqui se presentoient pour son aggrandissement : ceste passion regentaen luy si souverainement toutes les aultres et posséda son amc d’une auctorité si pleine qu’elle l’emporta où elle voulut. Certes, j’en suis despit, quand je considéré, au demourant, la grandeur de ce personnage et les merveilleuses parties qui estoient en luy ; tant de suflisanceen toute sorte de sçavoir qu’il n’y a quasi science en quoy il n’ayt eseript a: il cstoit tel orateur, que plusieurs ont préféré son éloquence à celle de Cicero ; et luy mcsme, à mon advis, n’estimoit luy debvoir gueres en ceste partie, et ses deux Anticatons feurent principalement escripts pour contrebalancer le bien dire que Cicero avoit employé en son Caton. Au demourant, feut il jamais ame si vigilante , si actifvc et si patiente de labeur que la sienne? et, sans doubtc, cncores estoit elle embellie de plusieurs rares semences de vertu, je dis vifves, naturelles et noncontrefaicles: ilcstoit singulièrement sobre, et si peu délicat en son manger qu’Oppius3 recite qu’un jour luy ayant esté présenté à table, en quelque saulse, de l'huile medecinée au lieu d’huile simple, il en mangea largement pour ne faire honte à son
(!) Pandolfe Collcnuccio rapporte ce (ait comme an bruit vulgaire, mais douteux, Mit. A cap., I. V, p. 9tti, 917, 6d. de Bile, 1579. Giannone, ltlùr. tl vif. dei regno di Kap., XXIV, 8, adopte une tradition differente. Montaigne a fait aussi des changements cl des additions aux circonstances fabuleuses de ce récit. Voyez les auteurs club par M. de Sismondi, Ilist. de» Républiques italiennes, t. VIII, p. 910. J. V. L.
(9) StET., dans la Fir de César, c. 55 et 56, parie de ses ouvrages de grammaire, d’éloquence, d'hUtoirc ; U elle scs Mire* au sénat, A Cicéron, A scs amis, il y a {oint des poèmes, une tragédie d'OEdfpc, des recueils d'apophihcgrocs, qu'AuguMe défendit de publier. On lui attribuait aussi des livres sur les Augures cl uuc Cosmographie, qui peut-être furent seulement composés par scs ordres. J. V. L.
(5) bans 8c et., César, c. 53. C.
hoste ; une aultre fois, il feit fouetter son bou- Icnger1 pour luy avoir servy d'aullre pain que celuy du commun. Caton mesme avoit accoustumé de dire de luy que e’estoit le premier homme sobre qui se feust acheminé à la ruyne de son pais1. Et quant à ce que ce mesme Caton l’appella un jour yvrongne, cela adveint en ceste façon : estants touts deux au sénat, où il se parloit du faict de la conjuration de Catilina, de laquelle César estoit souspeçonné, on luy veint apporter de dehors un brevet3, à cachetés : Caton, estimant que ce feust quelque chose de quoy les conjurés l’advertissent, le somma de le luy donner ; ce que César feut contrainct de faire pour éviter un plus grand souspeçon: c’estoit, de fortune, une lettre amoureuse que Servilia, sœur de Caton, luy escrivoit. Caton l’ayant leue, la luy rejccta en luy disant : * Tien, yvrongne*. » Cela, dis je, feut plustost un mot de desdaing et de cholere qu’un exprès reproche de ce vice; comme souvent nous injurions ceulx qui nous faschent des premières injures qui nous Tiennent à la bouche quoiqu'elles ne soyent nullement deues à ceulx à qui nous les attachons : joinct que ce vice que Caton luy reproche est merveilleusement voisin de celuy auquel il avoit surprins César; car Venus et Bacchus se conviennent volontiers , à ce que dict le proverbe ; mais chezmoy Venus est bien plus alaigre accompaignée de la sobriété.
Les exemples de sa doulceur et de sa clémence envers ceulx qui l’avoient offensés sont infinis ; je dis outlre ceulx qu’il donna pendant le temps que la guerre civile estoit encore en son progrès, desquels il faict luy mesme assez sentir, par ses escripts, qu’il se servoit pour amadouer ses ennemys et leur faire moins craindre sa future domination et sa victoire. Mais si fault il dire que ces exemples là, s’ils ne sont suffisants à nous tesmoigner sa naïfve doulceur3, ils jnous montrent au moins une mer-
(I) Dans Si’kt., César, c. 48. — chez les Romains, tous les artisans étaient des esclaves. E. J.
(1) In., Ibid., c. 53. C.
(3) Un billet.
(4) Plût., Caton tri'ilque,c.l.C •
(5) Montaigne, liv. Il, c. Il (t. II, p. 479), parle avec plus do Justesse de celle prétendue clémence de César. Suétone même, c. 75, compte dans la vie de César quelques actes de cruauté* et U n'a pas tout dit. h'éiail-cc poiut, par exempte, une tyrannie que de condamner sans jugement A un exil étemel, el de priver ainsi de tous leurs droits de citoyen, les piandu», les
veilleuse confiance et grandeur de courage en ce personnage: il toy estadvenu souvent de renvoyer des armées toutes entières à sonennemy après les avoir vaincues, sans daigner seulement les obliger par serment sinon de le favoriser au moins de se contenir sans luy faire la guerre : il a prins trois et quatre fols tels capitaines de Pompeius et autant de fois remis en liberté' : Pompeius declaroit sesennemys touts ceulx qui ne l’accompaignoient à la guerre ; et luy, feit proclamer qu’il tenoit pour amis touts cculx qui ne bougeoient et qui nes’armoient effectuellement contre luy*: A ceulx de ses capitaines qui se desrobboient de luy pour aller prendre aultre condition, il renvoyoit encores les armes, chevaulx et équipages : les villes qu’il avoit prinses par force, il les laissoit en liberté de suyvre tel party qu’il leur plairoit, ne leur donnant aultre garnison que la mémoire de sa doulceur et clemence : il deffendit, le jour de sa grande battaille de Pharsaie, qu’on ne meist qu’à toute extrémité la main sur les citoyens romains3. Voylàdes traicts bien haiardeux, selon mon jugement : et n’est pas merveille si, aux guerres civiles que noos sentons, ceulx qui combattent comme luy l’estât ancien de leur pais n’en imitent l’exemple ; ce sont moyens extraordinaires et qu’il n’appartient qu’à la fortune de César et à son admirable pourvoyance de heureusement conduire. Quand je considéré la grandeur incomparable de ceste ame, j’excuse la victoire de ne s’estre peu despestrer de luy , voire en ceste très injuste et très inique cause.
Pour revenir à sa clemence, nous en avons plusieurs naïfs exemples au temps de sa domination, lorsque, toutes choses estant reduictes en sa main, il n’avoit plus à se feindre. Caius Memmius avoit escrlpt contre luy des oraisons très poignantes auxquelles il avoit bien aigrement respondu; si ne laissa il bientost après d’ayder à le faire consul *. Caius Calvus, qui avoit faict plusieurs epigrammes injurieux contre luy, ayant employé de ses amis pour le reconcilier, César se convia luy mesme à luy es-
Nigidiu.*, les Ctk ina, qui o’avaicnl d’autre tort que d’avoir défendu le w'nal et les loi»? J. V.
(t) Cn. Maglus, L. VîbuUlus Rufus, cto. César, de I kll. civ., I, 2t; 111, 10, etc- J. V. L.
(21 SctT., César, c. 73. C,
(3) la, ibid.
(4] II., ibid. , C.73.C.
crlre le premier; et nostre bon Catulle, qui l'avoit testonné si rudement sous le nom de Mamurra ', s’en estant venu excuser à luy, il le feit ce jour mesme soupper à sa table*. Ayant estéadverty d’auleuns qui parloient mal de luy, il n’en feit aultre chose que déclarer, en une sienne harangue publlcque, qu’il en estolt adverty 3. Il craignoit encores moins ses ennemis qu’il ne les halssoit : aulcunes conjurations et assemblées qu’on faisoit contre sa vie ayant esté descouvertes, Il se contenta de publier, par edit, qu'elles luy estoient cogneues, sans aultrement en poursuyvre les aucteurs*. Quant au respect qu'il avoit à ses amis, Caius Oppius voyageant aveeques luy et se trouvant mal, il luy quita un seul logis qu’il y avoit et coucha toute la nuict sur la dure et au descouvert5. Quant à sa justice, il feit mourir un sien serviteur qu’il aimolt singulièrement, pour avoir couché aveeques la femme d’un chevalier romain , quoyque personne ne s'en plaignis! ». Jamais homme n’apporta ny plus de modération en sa victoire, ny plus de resolution en la fortune contraire.
Mais toutes ces belles inclinations feurent altérées et estouffées par ceste furieuse passion ambitieuse à laquelle il se laissa si fort emporter qu'on peult ayséement maintenir qu’elle tenoît le timon et le gouvernail de toutes ses actions : d’un homme liberal, elle en rendit un voleur publieque pour fournir à ceste profusion et largesse, et luy feit dire ce vilain et très injuste mot, que si les plus meschants et perdus hommes du monde luy avoient esté fidcles au service de son aggrandissement, il lescheriroit et advanceroit de son pouvoir, aussi bien que les plus gents de bien1; l’enyvra d’une vanité si extreme qu’il osoit se vanter, en presence de ses concitoyens, “d’avoir rendu ceste grande republicque romaine un nom sans forme et sans corps;» et dire «que ses responses debvoient meshuy servir de loixB;»et recevoir assis le corps du sénat venant vers luy9; et souffrir
(I) Cat., Carm. 29. J. V. L.
(J) SctT., Ct'mr , e. 75. C.
(5) Id., ibid., c. 78. C.
(4) Id., ibkt. C.
(5) Id., ibid-, c. 72. C.
(G) Id., ibki., c. 48. C.
(7) Io., Ibid., c. 72. C.
(8) Io., ibid., c. 77. C.
(9) Id., ib kl. C. 78. C.