LIVRE II, CHAP. XXXIV
et remeit en train de les appelter seulement soldats1.
A ceste courtoisie. César mesloit toutesfois une grande sévérité à les reprimer : la neufviesme légion s’estant mutinée auprès de Plaisance, il la cassa avecques ignominie, quoyque Pompeius feust lors encores en pieds, et ne la receut en grâce qu’avecques plusieurs supplications : il les rappaisoit plus par auctorité et par audace que par doulccur».
Là où il parle de son passage de la rivicre du Rhin, vers 1" Allemaignc, il dict qu’estimant indigne de l'honneur du peuple romain qu’il passast son armée à navire, il feit dresser un pont, à fin qu’il passast à pied ferme5. Ce feut là qu’il bastit ce pont admirable , dequoy il déchiffré particulièrement la fabrique; car il ne s’arrestc si volontiers en nul endroict de ses faicts qu’à nous représenter la subtilité de ses inventions en telle sorte d’ouvrages de main.
J’y ay aussi remarqué cela, qu’il faict grand cas de ses exhortations aux soldats avant le combat : car, où il veult montrer avoir esté surprins ou pressé , il allégué lousjours cela , qu’il n’eust pas seulement loisir de haranguer son armée. Avant ceste grande battaille contre ceulx de Tournay, * César, dict il4, ayant ordonné du reste, courut- soubdainement où la fortune le porta, pour exhorter ses gents; et rencontrant la dixiesme légion, il n’eut loisir de leur dire , sinon qu’ils eussent souvenance de leur vertu accoustumée ; qu’il ne s’estonnassent poinct, et soubteinssent hardicmcnt l’effort des adversaires; et parce que l’ennemy estoit desjà approché à un ject de traie! , il donna le signe de la battaille ; et de là estant passe soubdainement ailleurs pour en encourager d’aultres, il trouva qu’ils estoient desjà aux prinses. » Voilà ce qu’il en dict en ce lieu là. De vray, sa langue luy a faict en plusieurs lieux de bien notables services ; et estoit , de son temps mesme, son éloquence militaire en telle recommendation que plusieurs en son armée recucilioient ses harangues; et, par ce moyen, il en feut assemblé des volumes qui ont duré long temps après luy. Son parler avoit des grâces particulières, si que ses familiers ,
(t) SctT-, Awj\LUC, C. *3. c.
(a) Sctr., C cear, c. Gf>. c.
{31 Ces**, de Bell. Call, IV, t7. 1. V. L
(«)ID., (Wd-, ll.ll.j.V. L.
Moktaighb,
et entre aultres Auguste, oyant reciter ce qui en avoit este recueilly, recognoissoit, jusques aux phrases et aux mots, ce qui n’ estoit pas du sien1.
La première fois qu'il sortit de Rome avecques charge publicque, il arriva en huict jours à la rivière du Rhône, ayant dans son coche», devant luy, un secrétaire ou deux qui cscrivoient sans cesse; et derrière luy, celuy qui portoit son espée5. Et certes, quand on ne feroit qu’aller , à peine pourroit-on atteindre à ceste promptitude dequoy, toujours victorieux, ayant laissé la Gaule, et suyvant Pompeius à Srindes, il subjugua l’Italie en dix huict jours; reveint de Brindcs à Rome; de Rome il s’en alla nu fin fond de l’Espaigne, où il passa4 des difficultés extrêmes en la guerre contre Afranius et Petreius, et au long siégé de Marseille ; de là il s’en retourna en la Macedoine, battit l’armée romaine à Pharsalc ; passa de là, suyvant Pompeius , en .Egypte , laquelle il subjugua ; d’Ægyptc il veint en Syrie, et au pals de Pont, où il combattit Pharnaccs ; de là en Afrique, où il desfeit Scipion et Juba ; et rebroussa encores, par l’Italie, en Espaigne, où il desfeit les enfants de Pompeius :
Ocyor et call flammis, et tigride fœla s.
Ac reliai mouds saxum de v erdee prcrceps Quum mil avulsion venlo, seu lurbidus Imber Proluil, aul annis solvil aublapsa vclustas,
Ferlur in abruptum magno mons improbus aciu, Exsuliatque solo silva s, armenia , virosque tnvolvcns secum 6 .
Parlant du siégé d’Avaricum, il dict7 que c’ estoit sa couslumc de se tenir nuict et jour près des ouvriers qu’il avoit en besongne. En toute» entreprinses de conséquence, il faisoit
(Il Si'ÉT., Ct’tar, c. SS. 1. V. L.
ta) Édit. de 1588, sa cache. .
(5) Purr., César, c. IJ. C.
(4) Surmonta. C.
(5) Plus rapide que l'éclair, plus prompt que le tigre à^qul ou vient d'enlever scs petits. Lee., V, 405.
(Ci Ainsi lorsqu'un rocher dont la superbe cime Dominait le volcan et pcudail sur l'ablme,
De son lit, détrempé par les flots pluvicut.
Tout ft couple délad te ; ou des veut* furieux Quand le bruyant essaim conjure sa ruine ;
Ou quand l*âgc en silence a miné sa racine,
Du sommet escarpé do ses antiques monts, '
U croule, il tombe, U roule, il s'élance par bonds, Traîne avec ses débris, berger», troupeaux, étable».
virg./Em., xn,C84, tr. de DelWe.
P) .De BcUq GaUico , VIT, *4. 1. V. k
tousjours la descou verte luy mesme, et ne passa jamais son armée en lieu qu'il n'eust premièrement recogneu ; et, si nous croyons Suétone 1 * , quand il feit l’entreprinse de trajecter en Angleterre, il feut le premier à sonder le gué.
Il avoit accoustumé de dire qu'il aimoit mieulx la victoire qui se conduisoit par conseil que par force ; et, en la guerre contre Petreius et Afranius, la fortune luy présentant une bien apparente occasion d'advantage, il la refusa , dict-il *, espérant, avecques un peu plus de longueur, mais moins de iioznrd, venir à bout de ses ennemis. Il feit aussi là un merveilleux traict, de commander à tout son ost de {tasser à nage la rivicre sans autcune nécessité :
ttapuitque mens in prrtlin mi/es,
Quod fuglens tlmnhsci lier : mox i ida recepii»
Membra foveni nrmls, gelidosquc a gurglle, curtu HeslUuuni arias *,
t Je le trouve un peu plus retenu et considéré en ses entreprinses qu’Alexandre ; car ccstuy cy semble rechercher et courir à force les dangiers, comme un impétueux torrent qui chocque et attaque sans discrétion et sans chois tout ce qu'il rencontre î
Sic tauriformis volvitur Au fi dus ,
Qui régna Daunl pcrfluli Appull,
Dtm sanil, horrendamque cultit Dilut ion medilalur agris *;
aussi estolt 11 embesongné en la fleur et première chaleur de son aage , là où César s’y print estant desjà meur et bien advancé : outre ce qu’Alexandre estoit d’une température plus sanguine, cholere et ardente , et si esmouvoit encores ceste humeur par le vin, duquel César eetoittrès abstinent.
~ Mais où les occasions de la nécessité se presentoient, et où la chose le requeroit, il ne feut jamais homme faisant meilleur marché de sa personne. Quant à moy, il me semble lire en plusieurs de ses exploicts une certaine resolution de se perdre, pour fuyr la honte d’estre vaincu. En ceste grande battaille qu’il eut con-
(1) Scét., César, c. 58. C.
(lj De ReUo chiU, l, 79. J. V. U
(3j Le soldat saisit, pour voler aux combat.», oetie routc'qu’il n’aurait o *6 prendre dans la fuite : tout mouillé, il se couvre de scs armes, et, dans une course rapide, retrouve la chaleur qu’il avait perdue. Lee., rv, 151.
(4; Ainsi l’Auflde, qui arrose le royaume de l'antique Daunus, roule scs eaux Impétueuses, et menace les moissons d’un horrible ravage, iloa., Od., IV, 14, *5.
tre cculx de Tournay, 11 courut' se présenter à la teste desennemis, sans bouclier , comme lise trouva, veoy&nt la poincte de son armée s'esbranler' ; ce qui luy est advenu plusieurs aultres fois. Oyant dire que scs gents estoient assiégés, il {tassa desguisé au travers l’armée ennemie pour les aller fortifier de sa presence*. Ayant traversé à Dyrrachium avecques bien petites forces, et vcoyant que le reste de son armée, qu’il avoit laissée à conduire à Antonius, tardoit à le suy vrc, il entreprint luy seul de repasser la mer, par une très grande torroentc3, et se dosrobba pour aller reprendre le reste de ses forces, les ports de delà et toute la mer estant saisie par Potnpeins. Et quant aux entreprinses qu’il a faictes à main armée, fl y en a plusieurs qui surpassent en hazard tout discours de raison militaire; car avecques combien foibles moyens entreprint il de subjuguer le royaume d’Ægypte ; et depuis , d’aller attaquer les forces de Scipion et de Juba, de dix parts plus grandes que les siennes? Ces gents là ont eu je ne sçais quelle plus qu’humaine confiance de leur fortune; et disoit il qu'il falloit executer, non pas consulter , les haultes entreprinses. Après la battaille de Pharsale, comme il eust envoyé son armée devant en Asie, et passast avecques un seul vaisseau le deatroict de l’Hellespont, il rencontra en mer Lucius Cassius, avecques dix gros navires de guerre ; il eut le courage non seulement de l’attendre, mais de tirer droict vers luy, et le sommer de se rendre ; et en veint à bout4.
Ayant entreprins ce furieux siégé d'Alesia, où il y avoit quatre vingt mille hommes de deffense, toute la Gaule s’estant eslevée pour luy courre sus et lever le siégé, et dressé une armée de cent neuf mille chevaux* et de deux cents quarante mille hommes de pied, quelle hardiesse et maniacle* confiance feut ce de n’en vouloir pas abandonner son entreprinse , et se resouldre à deux si grandes difficultés ensemble? lesquelles toutesfois il souhteint ; et après avoir gaigné
(I) Ctu*, de Bell. 0 aH„ n, «. I. V. L.
(9; Si'tT., César, c. M. C.
(3; Si et., César, c. 58; Plut. , passim; Ann en, O. ch., U, p. 463; Dion, XLI,46; Lee., V, 519, clc. I. V. L.
(4) Scét., César, c.TGi. C.
(5) César, de DcUo GaUico, VII, Gl. - César dit huit mille chevaux, et uon cent neuf mille. C’est sans, doute une erreur du copislcou de l'imprimeur.
(6) Furieuse.