LIVRE II, CHAP. XXXIV
ceste grande battaille contre ceulx de dehors , rengea bientost à sa mercy ceulx qu’il tenoit enfermés. Il en adveint autant à Lucullus , au siégé de Tigranocerta contre le roy Tigranes ; mais d'une condition dispareillc , veu la mollesse des ennemis à qui Lucullus avoit h faire.
Je veulx ici remarquer deux rares événements et extraordinaires, sur le faict de ce siégé d'Alesia; l’un que les Gaulois s’assemblants pour venir trouver là César, ayants faict dénombrement de toutes leurs forces, résolurent en leur conseil de retrancher une bonne partie de ceste grande multitude, de peur qu’ils n’en tumbassent en confusion 1 * . Cest exemple est nouveau, de craindre à estre trop; mais à le bien prendre, il est vraysemblable que le corps d'une armée doibt avoir une grandeur modérée , et réglée à certaines bornes, soit pour la difficulté de la nourrir, soit pour la difficulté de la conduire et tenir en ordre. Au moins serait il bien aysé à vérifier, par exemple , que ces armées monstrueuses en nombre n’ont gucres rien faict qui vaille. Suyvant le dire de Cyrus, en Xenophon, ce n’est pas le nombre des hommes , ains le nombre des bons hommes, qui faict l’advantage ; le demourant servant plus de destourbier que de secours. Et Bajazet print le principal fondement à sa resolution de livrer journée à Tamburlan, contre l’advisde touts ses capitaines, sur ce que le nombre innombrable des hommes de son ennemy luy donnoit certaine esperance de confusion . Scanderberch , bon juge et très expert, avoit accoustumé de dire que dix ou douze mille combattants fidèles debvoient baster* à un suffisant chef de guerre pour garantir sa réputation en toute sorte de besoing militaire. L’aullre poinct, qui semble estre contraire et à l’usage et à la raison de la guerre , c’est que Vercingentorix , qui estoit nommé chef et general de toutes les parties des Gaules révoltées, print partv de s’aller enfermer dans Alesia3; car celuy qui commande à tout un pais ne se doibt jamais engager, qu’au cas de ceste extrémité qu’il y allast de sa dernière place, et qu’il n’y eust rien à espérer qu’en la deffense d'icelle ; autrement il sc doibt tenir libre, pour avoir moyens de pourveoir en general à toutes les parties de son gouvernement.
(1) Csua, de Belle Callico. vil, 71. J. V. !..
(II Suffire.
P) Césas, de Bell) Callico, VU, «s. |. v. L.
Pour revenir à'Cesar, 11 deveint, aveequea le temps, un peu plus tardif et plus considéré , comme tesmoigne son familier Oppius'; estimant qu’il ne debvoit ayséement hazarder Phonneur de tant de victoires, lequel une seule desfortune luy pourrait faire perdre. C’est ce que disent les Italiens, quand ils veulent reprocher ceste hardiesse téméraire qui se veoid aux jeunes gents, les nommants nécessiteux d’honneur, bùognnh d'onore ; et qu’estants encores en ceste grande faim et disette de réputation, ils ont raison de la chercher à quelque prix que ce soit, ce que ne doibvent pas faire ceulx qui en ont desjà acquis à suffisance. Il y peult avoir quelque juste modération en ce désir de gloire, et quelque satiété en cest appétit, comme aux aultres; assez de gents le practiquent ainsi.
Il estoit bien esloingné de ceste religion des anciens Romains, qui ne se vouloient prévaloir en leurs guerres que de la vertu simple et naïfve; mais encores y apportoit il plus de conscience que nous ne ferions à reste heure, et n’approuvoit pas toutes sortes de moyens pour acquérir la victoire. En la guerre contre Ariovistus, estant à parlementer avecqucs luy, il y surveint quelque remuement entre les deux armées, qui commences par la faulte des gents de cheval d’Ariovistus : sur ce tumulte , César se trouva avoir fort grand advantage sur ses ennemis ; toutesfois il ne s’en voulust point prévaloir, de peur qu’on luy peust reprocher d’y avoir procédé de mauvaise foy*.
Il avoit accoustumé de porter un accoustrement riche au combat, et de couleur esclatante, pour sc faire remarquer.
Il tenoit la bride plus estroictc à ses soldats, et les tenoit plus de court, estant près des ennemis5.
Quand les anciens Grecs vouloient accuser quelqu’un d’extreme insuffisance, ils disoient en commun proverbe, « qu'il ne sçavoit ny lire ny nager : -il avoit ceste mesme opinion, que la science de nager estoit très utile à la guerre et en tira plusieurs commodités; s’il avoit à faire diligence, il franchissoit ordinairement à la nage les rivières qu’il rencontrait; car ilaimoit à voyager à pied, comme le grand Alexandre. En .Egypte , ayant esté forcé , pour se sauver ,
lit Seét., Cisar. c. oo. c.
(lî César, (k DcU ) Callico, I, 4’j. J. V. L.
f3) ScÉT., César, c. 05. C
by Googli
de se mettre dans an petit battcau, et tant de gents s’y estants lancés quand et luy, qu’il estoit en dangicr d'aller à fonds , il aima mieulx se jecter en la mer, et gaigna sa flotte à nage , qui estoit plus de deux cents pas au delà, tenant en sa main gauclie ses tablettes hors de l’eau , et traisnant à belles dents sa cotte d’armes , afin que l’ennemy n’en jouïst, estant desjà bien advancé sur l’a&ge*.
Jamais chef de guerre n’eut tant de creance sur ses soldats : au commencement de ses guerres civiles, les centeniers luy offrirent de souldoyer, cbascun sur sa bourse, un homme d’armes ; et les gents de pied, de le servir à leurs despens, ceulx qui esloient plus aysés entreprenants encores à desfrayer les plus nécessiteux*. Feu monsieur de Chastillon3 nous feit veoir dernièrement un pareil cas en nos guerres civiles ; car les François de son armée fournissoient de leurs bourses au payement des estrangiers qui l’accompaignoient. Il ne se trouveroit gueres d’exemples d’affection si ardente et si preste parmy ceulx qui marchent dans le vieux train, soubs l’ancienne police des loix ; la passion nous commande bien plus vifvement que la raison : il est pourtant advenu en la guerre contre Annibal qu’à l’exemple de la libéralité du peuple romain en la ville, les gents d’armes et capitaines refusent leur paye; et appelloit on au camp de Marcellus mercenaires ceulx qui en prenoient. Ayant eu du pire auprès de Dyrrachium*, ses soldats se veindrent d’eulx mesmes offrir à estre chasliés et punis, de façon qu’il cul plus à les consoler qu’à les tanser : une sienne seule cohorte soubteint quatre légions de Pompeius plus de quatre heures , jusques à ce qu’elle feut quasi toute desfaicte à coups de traicts, et se trouva dans la trenchée cent trente mille fléchés’’ : un soldat, nommé Scaeva, qui commandoit à l’une des entrées, s’y mainteint invincible, ayant un ceil crevé, une espaule et une cuisse percées, et eon escu faulsé enjdeux cents trente lieux s. U
(I) Sctr., Crsar, c. et. C.
(ij Id., ibhL, c. 08. c.
Çt) oasparil de Coligny II (!u nom, comte de Coligny, scignror de cliSlilton-sur-Uiing, amiral de France, assassiné le St aoOt ts?s, cl une des plus illustres victimes de la Saint-BortliCJemy. 1. V. !..
(S) ScÉr., Ci’jor, c. 68. C.
(S) la., 1081. ; cessa, de Bcilo cft'W/m,5S. ;. V. 1. I
(8) cessa, de Bru» cirai, III, IR ; Fûmes, IV, t ; Val. Mas, JH, s, Î3 ; ScÈl , Ceju r, c. 68. C. J
est advenu à plusieurs de ses soldats, prins prisonniers, d’accepter plustost la mort que de vouloir promettre de prendre aultre party * : Cranius Pelronius prins par Scipion en Afrique, Scipion, après avoir faict mourir ses com peignons, luy manda qu’il luy donnoit la vie, car il estoit hommede reng et questeur : Petronius respondit « que les soldats de César avoient accoustumé de donner la vie aux aultres, non la recevoir ; « et se tua tout soubdain de sa main propre *.
Il y a infinis exemples de leur fidelité : il ne fault pas oublier le traict de ceulx qui feurent assiégés à Salone, ville partisane pour César contre Pompeius, pour un rare accident qui y adveint. Marcus Octavius les lenoit assiégés; ceulx de dedans estants reduictsen extreme nécessité de toutes choses, en maniéré que, pour suppléer au deffault qu’ils avoient d’hommes, la plus part d’entre eulx y estants mort et blccés, ils avoient mis en liberté touts leurs esclaves, et pour le service de leurs engins avoient esté contraincts de couper lescheveux de toutes les femmes à fin d’en faire des chordes, oultre une merveilleuse disette de vivres ; et ce neanlmoins, résolus de jamais ne se rendre, après avoir traisné ce siégé en grande longueur, d’où Octavius estoit devenu plus nonchalant et moins attentif à son entreprinse, ils choisirent un jour sur le midy, et, comme ils eurent rengé les femmes et les enfants sur leurs murailles pour faire bonne mine, sortirent en telle furie sur les assiégeants qu’ayant enfonce le premier, le second et tiers corps de garde, le quatriesme, et puis le reste, et, ayant faict du tout abandonner les trenchées, les chassèrent jusques dans les navires ; et Octavius mesme se sauva à Dyrrachium, où estoit Pompeius3. Je n'ay point mémoire pour cesl’ heure d’avoir veu aulcun aultre exemple, où les assiégés battent en gros les assiégeants et gaignent la maistrise de la campaigne ; ny qu’une sortie ayl tiré en conséquence une pure et entière victoire de battaille.
(1) Sitét., César , c. 6$. C.
(S) Plct., César, c. 5. C.
^ P) César, de BeUo civüi, III, 0. J. V. L.