‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 31 sur 449 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Par divers moyens on arrive à pareille fin.

La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceulx qu’on a offensés, lorsqu’ayants la vengeance en main ils nous tiennent à leur mercy , c’est de les esmouvoir par soubmission à commisération et&pitié; toutesfois la braverie, la constance et la resolution, moyens tout contraires, ont quelquesfois servy à ce mesme effect .

Edouard1, prince de Galles, celuy qui régenta si long temps nostre Guienne, person-

(I) Que le* Angto’t nomment coiniuuiicnient (ht black prlttct, ftfo.NTAlGNB.

] nage duquel les conditions et la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur, ayant este bien fort offensé par les Limosins et prenant leur ville par force, ne peut estre arresté par les cris du peuple et des femmes et enfants abandonnés à la boucherie, luy criants mercy et se jectants à ses pieds, jusqu’à ce que, passant tousjours oultre dans la ville, il apperecut trois gentilshommes françois qui, d’une hardiesse incroyable, soustenoient seuls

le prince noir. Sla iTMouarri III, roi d'AnKlenrrc, cl pi n- <lc rmforluuc BiclianlII. le Irait die dam le le» le «e trouve dam Froi&sart, vol I, llv. I, part. Il, cliap. CCCXX, p. nia de mon édition, dan. le VaMIieon.

l'effort de son armée victorieuse. La considération et le respect d'une si notable vertu rebroucha premièrement la poinetc de sa cbolerc, et commencea par ces trois à faire miséricorde à touts les aullres habitants de la ville.

Scanderberrh, prince de l’Epirc, suyvant un soldat des siens pour le tuer, ce soldat, ayant essayé par toute espèce d'humilités et de supplications de l’appaiser, se résolut à toute extrémité de l'attendre Tespée au poing ; ceste sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre, qui, pour luy avoir veu prendre un si honnorable partv, le reeeut en grâce. Cest exemple pourra souffrir aultre interprétation de ceulx qui n’auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce prince là.

L’empereur Conrad troisiesme, ayant assiégé Guelphe, duc de Bavicres', ne voulut condescendre à plus doulces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu’on luy ofTrist, que de permettre seulement aux grntilsfemmes5 qui estoient assiégées avecques le duc, de sortir, leur honn ’Ur sauve, à pied, avecques ce qu’elles pourroient emporter sur elles. Et elles, d'un coeur magnanime, s'adviscrent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfants, et le due mesme. L'empereur print si grand plaisir à veoir la gentillesse de leur courage qu’il en pleura d’ayse et amortit toute ceste aigreur d’inimitié mortelle et capitale qu’il avoit portée à ce duc; et dès lors en avant traieta humainement luy cl les siens.

L’un et l'aullrc de ces deux moyens m’emporteroit ayséement ; car j’ay une merveilleuse lascheté vers la miséricorde et mansuétude. Tant y a qu’à mon advis je serois pour me rendre plu; naturellement à la compassion qu'à l'estimation; si est la pitié passion vicieuse aux stoïcques ; ils veulent qu’on secoure les affligés, mais non pas qu’on fléchisse et compatisse avecques eulx. Or ces exemples me semblent plus à propos, d'autant qu’on veoit ces âmes, assaillies et essayées par ces deux moyens, en sottstenir l’un sans s'eshranler et courber soubs l’aullre. Il se peult dire que, de rompre son cœur à la commisération, c’est l'eflect de la facilité, débonnaireté et mollesse, d’où il advient que les natures plus foibles, comme celles des

(i) en ma, dan» xveinftîrj, «tltode ta Haute-Bavière. c.

(-V aux femmes de gcuiildiunimc*.

femmes, des enfants et du vulgaire, y sont plus suhjectes; mais ayant eu à desdaing les larmes et les pleurs, de se rendre à la seule reverencc de la sainetc image de la vertu, que c’est l'effect d'une aine forte et imployable, ayant en affection et en honneur une vigueur maslc et obstinée. Toutesfois, ès antes moins généreuses, l'cstonnemcnt et l'admiration peuvent faire naistre un pareil cffect ; tesmoing le peuple thebain, lequel, ayant mis en justice d'accusation capitale ses capitaines pour avoir continué leur charge oullre le temps qui leur avoit esté prescript et preordonné, absolut à toute peine 1 Pelopidas qui plioit soubs le faix de telles objections et n’employoil à se garantir que requestes et supplications; et au contraire Epaminondas, qui veinl à raconter magnifiquement les choses par luy faictes et à les reprocher au peuple d’une façon fiere et arrogante, il n'eut pas le cœur de prendre seulement les balotes1 en main; et se départit rassemblée, louant grandement la haultesse du courage de ce personnage5.

Dionysius le vieil, après des longueurs et difficultés extrêmes, ayant prins la ville de Kcgge, et en icelles le capitaine Phylon, grand homme de bien, qui l'avoit si obslinéement deffcnduc, voulut en tirer un tragique exemple de vengeance. Il luy dict premièrement comme le jour avant il avoit faict noyer son fils et touts ceulx de sa parenté; à quoy Phyton respondit seulement : •• Qu’ils en estoient d'un jour plus heureux que luy. » Après il le feit despouiller et saisir à des bourreaux, et le traisner par la ville en le fouettant très ignominieusement et cruellement, et en oultre le chargeant de félonnes paroles et contumelicuses ; mais il eut le eourage tousjours constant, sans se perdre; et, d'un visage ferme, alloit au contraire ramentevant* à haultc voix l'honnorablc et glorieuse cause de sa mort, pour n’avoir voulu rendre son pais entre les mains d'un tyran, le tnenaecant d'une prochaine punition des dieux. Dionysius, lisant dans les yeulx de la commune de son armée, que, au lieu de s’animer des bravades

(!) Avec beaucoup de peine,

(3) Petites balles ou bulletins employés pour aller aux voit dans les jugements ou les élections.

W PttTARQOs, Comment on peut te touer »#- m/me, chop. 5. c.

[*i Rappelant, remémorant.

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