CHAPITRE XXXVII
Ve la ressemblance des enfants auxperes.
Ce fagotage de tant de diverses pièces se faict en ceste condition, que je n’y mets la main que lors qu’une trop laschc oysifvcté me presse, et non ailleurs que chez moy ; ainsin il s’est basty à diverses poses et iutervallcs, C( mm: les occasions me détiennent ailleurs par fois plusieurs mois9. Au demourant, je ne corrige point mes premières imaginations par les secondes; ouy, à l’advcnturc, quelque mot, mais pour diversifier, non pour osier(I) * 3. Je veulx représenter le progrès de mes humeurs, cl qu’on veoye chaque piece en sanaissance. Jcprendroisplaisir d’avoir commencé plus tost, et à recognoistrc le train de mes mutations. Un valet qui me servoil à les cscrire soubs moy pensa faire un grand butin de m’en desrobber plusieurs pièces choisies à sa poste ; cela me console, qu’il n’y fera pas plus de gaing que j’y ay faict de perle. Je me suis envieilly de sept ou huict ans depuis que je commenceay ; ce n’a pas esté sans quelque nouvel acquest; j’y ay practiqué la cholique par la libéralité des ans ; leur commerce et longue con-
(I) Biod de Sicile, XV, 88 ; Cou*. Kéros, Épwiilmmlat , c. 10; Jmis, VI. 8, etc. J. Y. !..
(î) ce chapitre, cooimc plusieurs détails poncm à lecrotrc, fui écrit par Montaigne qnekiuL temps après son voyage en Suisse, en Allemagne cl en Italie. Montaigne avait ctè absent Un Hku lui plus de dit-sepl muis. J. V. !..
(3) Cependant, des les premières jiagés de ce chapitré, nous rtterous en note, d'après redilion de 1388, un assez long passage que fauteur supprima depuis. J. V. L.
versalion ne se passe avséement sans quelque tel fruict. Je vouldrois bien, de plusieurs aultres présents qu’ils ont à faire à ceux qui les hantent long temps , qu’ils en eussent choisi quelqu'un qui m’eut esté plus acceptable; car ils ne m'en eussent sceu faire que j’eusse en plusgrandc horreur, dès mon enfance; c’cstoit, à poinct nommé, de touts les accidents de la vieillesse celuy que je craignois le plus. J'avois pensé maintesfois, à part moy, que j’allois trop avant, et qu’à faire un si long chemin je ne fauldrois pas de m’engager (infin en quelque malplaisante rencontre ; je sentois et protestois assez qu’il estoit heure de partir et qu’il falloit trcncher la vie dans le vif et dans le sain, suyvant la réglé des chirurgiens, quand ils ont à couper quelque membre ; qu’à celuy quine la rendoità temps nature avoit accoustumé de faire payer de biens rudes usures. Il s’en falloit tant que j’en feussc prest lors, qu’en dix huict mois ou environ qu’il y a que je suis en ce malplaisant estât, j’ay desjà apprins à m’y accommoder ; j’entre desjà en composition de ce vivre choliqueux, j’y trouve dequov me consoler et dequoy esperer: tant les hommes sont accoquinés à leur estre misérable, qu’il n’est si rude condition qu’ils n’acceptent pour s’y conserver ! Oyez Mæccnas :
Debilem farito manu,
Dcbllnn pedt, cora ;
Lubricos quale déniés :
fl ta dum superest, bene est 1 :
et couvroit Tamburlan d’une sotte humanité la cruauté fantastique qu’il exorccoit contre les ladres9, en faisant mettre à mort autant qu’il en venoit à sa cognoissance, « pour, disoit il, les delivrerdc la vie qu’ils \ ivoient si pénible ; » car il n’y avoit nul d’culx qui n’eust miculx aimé estre trois fois ladre que de n’estre pas; et Antisthcncs le stoïcien3, estant fort malade cl s’es criant : - Qui me délivrera de ces mnulx ? » Diogcnes, qui l'estoit venu veoir, luy présentant un couteau: * Cesluy cy, si tu veulx. bicnlost. — Je ne dis pas de la vie, répliqua il, je dis des maulx. » Les souffrances qui nous touchent sim-
(t) Vers «le Jlttfoc, ronsoru’s par Sénèque, Fjd.%1. loi, et que La l'outaim’ traduit aiiuJ, Fables, F, 15:
Qu’au me rende impotent
Col-dc jjtte, goutlrux manchot, pourvu quoi tomme Je vint tôt ai» s : je tuia plut que roulent.
(2) Les Ityreus.
(3) Ou plutOl l: cynique. Voyez ce irait dans D:oc. Lveiice, VI, 18. C.
plement p»r l’ame m’affligent beaucoup moins qu’elles ne font la pluspart des aultres hommes ; partie par jugement, car le monde estime plusieurs choses horribles, ou evitables au pris de la vie, qui me sont à peu près indifferentes ; partie par une complexion stupide et insensible que j’ay aux accidents qui ne donnent à moy de droictlil; laquelle complexion j’estime l'une des meilleures pièces de ma naturelle condition; mais les souffrances vrayement essentielles et corporelles, je les gouste bien vifvement. Si est ce pourtant, que, les prévoyant aultrefois d’une veue foible, délicate et amollie par la jouissance de ccste longue et heureuse santé et repos que Dieu m’a preste, la meilleure part de mon ange, je les avois conceues, par imagination, si insupportables qu'à la vérité j’en avois plus de peur que je n’y ay trouvé de mal ; par où j’augmente tousjours ceste creance, que la pluspart des facultés de nostre ame, comme nous les employons, troublent plus le repos de la vie qu’elles n’y servent.
Je suis aux prinscs avecqucs la pire de toutes les maladies, la plus soubdainc, la plus douloureuse, la plus mortelle et la plus irrémédiable; j’enay desjà essayé cinq ou six bien longs accès et pénibles; loutcsfois, ou je me flatte , ou cncorcs y a il en ccst estât dequoy se soubtenir, à qui a l’ame deschargéedc lacraintcde la mort, et deschargée des menaces, conclusions et conséquences dequoy la médecine nous entcslc; mais l'elfect mesme de la douleur n’a pas ceste aigreur si aspre et si poignante, qu’un homme rassis en doibve entrer en rage et en desespoir. J’ay au moins ce proulit de la choliquc, que, ce que je n’a vois encorcs peu sur moy, pour me concilier du tout et m’accointer à la mort, elle le parfera ; car, d’autant plus elle me pressera et importunera, d’autant moins me sera la mort à craindre. J’a vois desjà gaigné cela, de ne tenir à la vie que par la vie seulement; elle desnouera cncores ceste intelligence ; et Dieu veuille qu’enfin, si son aspreté vient à surmonter mes forces, elle ne merejecteà l’aultrc extrémité, non moins vicieuse, d'aimer et désirer à mourir!
Summum nec metuas diem, nec optes 1 :
ce sont deux passions à craindre, mais l'une a son remede bien plus prest que l’aultre.
(I) Ne craignez ni nu désirez voire dernier Jour, mahti.u,
Au demourant, j’ay tousjours trouvé ce précepte cerimonieux, qui ordonne si rigoureusement et exactement de tenir lionne contenance et un maintien dosdaigneux et posé, à la souffrance des maulx. Pourquoy la philosophie, qui ne regarde que le vif et les effects, se va elle amusant à ces apparences externes1? Qu’elle laisse ce soing aux farceurs et maistres de rhétorique, qui font tant d’estat de nos gestes ; qu’elle condonne hardiement au mal ceste lascheté voyelle, si elle n’est ny cordiale, ny stomacbale, et preste ces plainctes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations, paslissements que nature a mis hors de nostre puissance ; pourveu que le courage soit sans effrov, les paroles sans desespoir, qu’elle se contente ; qu’importe que nous tordions nos bras, pourveu que nous ne tordions nos pensées? elle nous dresse pour nous, non pour aultruy ; pour estre, non pour sembler; qu'elle s’arreste à gouverner nostre entendement qu’elle a prins à instruire; qu'aux efforts de la cholique elle maintienne l’aine capable de se recognoistre, de suyvrc son train accouslumé, combattant la douleur et la soubtenant, non se prosternant honteusement à ses pieds ; esmeue et eschauffée du combat, non abbattue et renversée; capable de commerce, capable d’entre tien, et d’aultre occupation, jusques à certaine mesure. En accidents si extrêmes, c’est
(l) Edition de 1588, fol. 3i8 verso : « Comme *4 eUedrcstoIl les hommes aux actes d'une comedie, ou ronuno s’il estolt en sa juridiction dYnipctchcr lo# mouvements et ait ont lions que nous sommes naturellement coutraincu de recevoir. Qu'elle empesclK* donrqtirs Socrates do rougir d'affection ou de honte, fie cligner les yculx U ia menasse d’un couip, de trembler et de suer aux secousses «le la flebrre : la princturc de la ivoosie, qui est libre et volontaire, n’ose priver des larmes menues Ins personnes quelle vcult représenter accomplies et parfuiclcs :
F. se n'affliyc tanto,
Chc si morde le niait , morde le lahbla,
Spttrje le gitane le dl routinuo planta : elle dd)vroit laisser code charge A reulx qui font profession de régler nostre mainlicn et nos mines : qu’elle s'arrête ft gouverner nostre entendement, qu’elle a prias A Instruire: qu’elle luy ordonne ses pas, cl le tienne cil bride ci office : qu’aux efforts de ta cholique, etc. » Nous conservons en note celte longue variante, ou l’on voit tout ce que Montaigne a supprimé, et qui, par son étendue, pool donner une Idée de» invaux successifs de l’auteur sur s«m ouvrage, et du soin qu’i! prenoit de le perfectionner. Il éloit donc moins Insouciant du mérite littéraire qu'il ne veut le faire croire, cl ce n'est point en se Jouant qu’il a donné A son style tant de force , d'originalité, et A la longue françoisc tant de richesses nouvelles. J. V. L.