LIVRE II, CHAP. XXXVII
cruauté de requérir de nous une desmarclie si composée ; si nous avons beau jeu, c’est peu que nous ayons mauvaise mine; si le corps se soulage en se plaignant, qu'il le face; si l’agitation lui plaist, qu'il se lourncboule et tracasse à sa fantaisie; s’il luy semble que le mal s'évapore aucunement ( comme aulcuns médecins disent que cela ayde à la délivrance des femmes cnccinctcs), pour poulser hors lu voix avecqucs plus grande violence, ou s’il en amuse son lorment, qu’il crie tout à faicl. Ne commandons point à ccstc voix qu’elle aille, mais permettons le luy. Epicurus* ne pardonne pas seulement à son sage de crier aux torments, mais il le luy conseille : PugiUs eliam, quum feriunt , m jactandis cœslibus ingemiscunt, quia profundenda voce omne corpus intendilur, venilquc plaça v chementior1. Nous avons assez de travail du mal sans nous travailler à ses réglés superllucs.
Ce que je dis pour excuser ceulx qu’on veoid ordinairement se tempesler aux secousses et assaults de ccste maladie: car pour moy, je l’ay passée jusques à ccstc heure avecqucs un peu meilleure contenance, et me contente de gémir sans brailler ; non pourtant que je me mette en peine pour maintenir ceste deccnce extérieure, car je fois peu de compte d’un tel advantage, je preste en cela au mal autant qu'il veull ; mais, ou mes douleurs ne sont pas si cxcessifves, ou j’y apporte plus de fermeté que le commun. Je me plains, je me despitc, quand les aigres poineturcs me pressent ; mais je n’en viens point au desespoir comme ccluy là,
F.julutu, quel ni, gemitu , fremitlbux hesonando, mutiuin flebUet vous rcferl s :
je me tastc au plus espès du mal ; et ay lousjours trouvé que j’estois capable de dire, de penser, de respondre aussi sainement qu’en une aultre heure, mais non si constamment, la douleur me troublant et destournant. Quand on me tient le plus atterré et que les assistants m’espargnent, j’essaye souvent mes forces, et leur entame moy mesme des propos les plus csloingnés de mon
(t) Di oc. Laerce, X, 118. C.
(i: Les lutteurs aussi, tout en frappant leur adversaire, lait en agitant leurs ccsies, funt entendre i)uelt]ucs gémissements : c'est qu'en poussant un eri tous les nerfs sc raidissent, et te coup s'élance et tombe avec plus île fermeté. Cic., Tusc. , fl, 33.
(3} Qui, par ses pleurs, scs cris, scs longs gémissements, népandalt dans les airs rtmrrcur de scs tourments.
Vers du Phgbyicte cTAtiius, ctiés deux fois par Ck.lt.os, dt finit)., U, *>; ruse., Il, 14. j. v. L.
estât. Je puis tout par un soubdain effort ; mais osiez en la durée. Oit ! que n’ay je la faculté de cc songeur de Ciccro1, qui , songeant embrasser une garse, trouva qu'il s’estoit deschargé de sa pierre emmy ses draps ! les miennes me desgarsenl J estrangement. Aux intervalles de ceste douleur excessifve, lorsque mes uretères7’ languissent sans me ronger, je me remets soubdain en ma forme ordinaire, d'autant que mon ame ne prend aultre alarme que la sensible et corporelle; ce que je doibs certainement au soing que j’ay eu à me préparer par discours à tels accidents :
Lcborum
Huila mlhi nova mine fades inopinave surgit : omnia pnveepi, aigue animo memm ame pcreyl
Je suisassayé2 pourtant un peu bien rudement pour un apprenti, et d’un changemeul bien soubdain et bien rude, estant cheu tout à coup d’une très doulce condition de vie et très heureuse à la plus douloureuse et pénible qui se puisse imaginer ; car, oultrc ce que c’est une maladie bien fort à craindre d’elle mesme , elle faicl en moy scs commencements beaucoup plus aspres et difficiles qu’elle n’a accoustumé ; les accès me reprennent si souvent que je ne sens quasi plus d’cntierc santc. Je maintiens toutesfois, jusques à ceste heure, mon esprit en telle assiette que, pourveu que j’y puisse apporter de la constance, je me trouve en assez meilleure condition de vie que mille aultres, qui n’ont ny fiebvre ny mal que celuy qu'ils se donnent eux inesmes par la faulte de leur discours.
Il est certaine façon d’humilité subtile , qui naist de la presumption, comme ceste c.y. Que nous recognoissons nostre ignorance en plusieurs choses, et sommes si courtois d’advoucr qu'il y ayt ès ouvrages de nature aulcunes qualités et conditions qui nous sont imperceptibles, et desquelles nostre suffisance ne peult descouvrir les moyens et les causes : par ccste honneste et consciencieuse déclaration, nous espérons
(I) Cto, de Divin., Il, O. C.
(£) Je crois que le mot desgarser, dont b signification est ici fort aisée à deviner, a été forgé par Montaigne. C.
p) Uri'ire.
(4) De mon Irislc avenir ces terribles tableaux,
Ces aspects menaçants ne ine sont pas nouveaux.
Cent fois anticipant ma pénible carrière.
J’ai tout prévu.
vmc., Enéide, VI, Jûo, Irad. de Dclüie.
(5) Mis à l'epreuvc .
gaigner qu'on nous croira aussi de celles que nous dirons entendre. Nous n’avons que faire d’aller trierdes miracles et des difficultés estrangiercs ; il me semble que parmy les choses que nous veoyons ordinairement, il y a des estrangetés si incompréhensibles qu'elles surpassent toute la difficulté des miracles. Quel monstre est ce que ccstcgouttc de semence, dequoy nous sommes produicts, porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensements et des inclinations de nos peres? ccste goutte d’eau, où loge elle ce nombre inliny de formes ? et comme portent elles ces ressemblances, d’un progrès si temeraire et si desrcglé, que l’arriere fils respondra à son bisaveul, le nepvcu à l’oncle? En la famille de Lcpidus, à Rome, il y en a eu trois, non de suitte, mais par intervalles, qui nasquirent un mesme œuil couvert de cartilage '. A Tlicbes il y avoit une race qui porloit dès le ventre de la merc la forme d’un fer de lance, et qui ne le porloit estoit tenu illégitime3. Aristote dict qu’en certaine nation où les femmes estoient communes , on assignoit les enfants à leurs peres par la ressemblance3.
Il est à croire que je doihs à mon perc cestc qualité pierreuse; car il mourut merveilleusement affligé d’une grosse pierre qu’il avoit en la vessie. Il ne s’apperceut de son mal que le soixante septiesme an de son aage ; et avant cela il n’en avoit eu aulcune menace ou ressentiment aux reins, aux costés ny ailleurs ; et avoit vescu jusques lors en une heureuse santé, et bien peu subjectc à maladie ; et dura cncores sept ans en ce mal , traisnant une fin de vie bien douloureuse. J’eslois nay vingt cinq ans, et plus, avant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estât, le troisiesme de scs enfants en rengde naissance. Où se couvoit tant de temps la propension à ce default? et, lorsqu’il estoit si loing du mal, ccste legicrc piece de sa substance, dequoy il me bas-
(l| Puxc, Val. Bill., Ml, 13. C.
(3J IS.LT., dans son Irailc : De ceux donc Dieu cUffC.e la punilioi i, c. 10; maU Plutarque ne dit point qu'on eût jamais tenu pour illégitimes ceux qui, dans celle rare, ne (lortniciil pas la figure d’uoc lance sur leur corps, Xôyyr,; tvxtv w tw aoi'j-xn, puisqu'il remarque expressément que la figure d'une lance n'avait paru de nouveau qu ‘après un long intervalle de temps, sur le dernier des enfants d’un certain Python, qu'un di ait descendre de la race des premiers fondateurs dcThèbcs, Xif-uLivcy tcï; ÏJrxprot; npcvmin. C.
(3) c’est ce que raconte üéaod. d’un peuple de Libye, Jnr. IV, c. 180. h V. L.
lit, comment en portoit clic pour sa pari une si grande Impression? et comment cncores si couverte, que quarante cinq ans après j’ayc commencé à m’en ressentir, seul jusques à ccste heure entre tant de freres et de sœurs, et touls d’une incre? Qui m’csclairciradc ce progrès, je le croiray d'autant d’aultres miracles qu’il vouldra, pourveuque, comme ils font, il nemedonne pas en payement une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique que n’est la chose mesme.
Que les médecins excusent un peu ma liberté; car, par ccste mesme infusion et insinuatiuu fatale, j’ay reccu la haine et le mespris de leur doctrine ; ccste antipathie que j’ay à leur art m’est héréditaire. Mon pere a vescu soixante et quatorze ans, mon aycul soixante et neuf, mon bisaveul près de quatre vingts, sans avoir goustc aulcune sorte de medecine; et, entre eulx, tout ce qui n’estoit de l’usage ordinaire tenoit lieu de drogue. La medecine se forme par exemples et expérience; aussi faict mon opinion. Yoylà pas une bien expresse expérience, et bien advanlagcuse? je ne sçais s’ils m’en trouveront trois en leurs registres, nays, nourris et trespassés en mesme fouyer, mesme toiet, ayants autant vescu par leur eonduicte. Il fault qu’ils m’advouent en cela que, si ce n’est la raison, au moins que la fortune est de mon party ; or, chez les médecins, fortune vault bien mieulx que la raison. Qu’ils ne me prennent point à ccste heure à leur advantage, qu’ils ne me menacent point, atterré comme je suis; ce seroit supercherie. Aussi, à dire la vérité, j’ay assez gaigne sur eulx parûtes exemples domestiques, cncores qu’ils s’arrestent là. Les choses humaines n’ont pas tant de constance ; il y a deux cenls ans, il ne s’en fault que dix huict, que ccsl essay nousdure, carie premier nasquit l’an mil quatre cents deux; c’cst vrayement bien raison que ccste expérience commence à nous faillir. Qu’ils ne me reprochent point les maulx qui me tiennent à ccste heure à la gorge ; d’avoir vescu sain quarante sept ans pour ma part1, n’est ce pas
(I) Peut-être faut-il conclure de celle phrase, non cpie Montaigne écrivit ce chapitre à quarante-sept ans, mais qu’il avait CCI âge quand il commença à souffrir sérieusement de la gravelk, dont il avait ressenti las premières atteintes A quarante* cinq. Il n'y aura pas alors de contradiction. Comme il dit luimémo plus haut que c’est depuis dix-huit mois, ou environ, qu'il est en ce watptaisarit estai, il avait, en écrivant rc chapitre, & peu près quarante-neuf ans. C'était en !58â ou 83, pendant sa mairie de Uordcaux. J. V. L.