‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 315 sur 449 · LIVRE IF, CH AP. XXXVII · texte numérisé non relu

LIVRE IF, CH AP. XXXVII

assez? quand ce sera le bout de ma carrière, elle est des plus longues.

Mes ancestres avoient la médecine à contrecœur par quelque inclination occulte et naturelle; car la veue niesme des drogues faisoit horreur à mon pore. Le seigneur de Gaviac, mon oncle paternel, homme d’Eglise, maladif dès sa naissance, et qui feit toutesfois durer ceste vie debile jusques à soixante sept ans, estant tumbé aultrefois en une grosse et vehemente fiebvre continue, il feut ordonné par les médecins qu'on luy dcelarcroit, s’il ne se vouloit ayder (ils appellent secours ce qui le plus souvent est empeschement), qu’il estoit infailliblement mort. Ce lion homme, tout effrayé comme il feut de ceste horrible sentence , si respondit il: « Je suis doneques mort.» Mais Dieu rendit lantost apres vain ce prognostique. Le dernier des frères, ils estoient quatre, sieur de Bussaguet, et de bien loing le dernier, sc soubmeit seul à ccst art, pour le commerce, ce croy je, qu’il avoit avecques les aultres arts, car il estoit conseiller en la cour de parlement; et luy succéda si mal qu’estant, par apparence, de plus forte complexion, il mourut pourtant longtemps avant les aultres, sauf un, le sieurde Sainct Michel.

Il est possible que j’ay receu d'eulx ccstcdyspathie 1 naturelle à la médecine : mais s’il n’y cust eu que ceste considération, j’eusse essayé de la forcer ; car toutes ces conditions qui naissent en nous-sans raison, elles sont vicieuses; c’est une espece de maladie qu’il fault combattre. 11 peult estre que j’y avois ceste propension ; mais je l’ay appuyée et fortifiée par les discours, qui m'en ont eslably l’opinion que j’en ay : car je hais aussi ceste considération de refuser la médecine pour l'aigreur de son goust ; ce ne seroit ayséement mon humeur, qui treuve la santé digne d’estre rachetée par touts les cautères et incisions les plus pénibles qui se facent : et, suyvant Epicurus », les voluptés me semblent à éviter, si elies tirent à leur suitte des douleurs plus grandes, et les douleurs à rechercher, qui tirent à leur suitte des voluptés plus grandes. C’est une precieuse chose que la santé, et la seule qui mérite, à la

(I) CeUefiierslon. — Le mot dyspattiie «t emprunté du grec. C.

(i) Cic., Tiur. qwest., V, 33; Dfoc. L.verce, X, 1®. C.

Montaigne.

vérité, qu'on y employé,' non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encores la vie à sa poursuitte ; d’autant que sans elle la vie nous vientà estre pénible et injurieuse ; la volupté, la sagesse, ta science et la vertu, sans elle, sc ternissent et esvanouïssent : et aux plus fermes et tendus discours que la philosophie nous vueillc imprimer au contraire , nous n’avons qu’à opposer l’image de Platon estant frappé du hault mal ou d’une apoplexie , et, en ceste presupposition, le desfier d’appeller à son secours les riches facultés de son ame. Toute voye qui nous meneroit à la santé ne se peult dire, pour moy, ny aspre, ny chere. Mais j’ay quelques autres apparences qui me font estrangement desfier de toute ceste marchandise. Je ne dis pas qu’il n’y en puisse avoir quelque art ; qu’il n’y ayt, parmy tant d’ouvrages de nature, des choses propres à la conservation de nostre santé, cela est certain : j’entends bien qu’il y a quelque simple qui humecte, quelque aullrc qui asseiche; je sçais, par expérience, et que les raiforts produisent des vents, et que les feuilles du séné laschent le ventre; je sçais plusieurs telles expériences, comme je sçais que le mouton me nourrit , et que le vin m’eschauffe ; et disoit Solon1 que le manger estoit, comme les aultres drogues, une médecine contre la maladie de la faim; je ne desadvoue pas l’usage que nous tirons du monde, ny ne doubte de la puissance et uberté de nature, et de son application à nostre besoing ; je veois bien que les brochets et les arondes* sc trouvent bien d’elle : je me desfie des inventions de nostre esprit, de nostre science et art, en faveur duquel nous l’avons abandonnée et ses réglés, et auquel nous ne sçavons tenir modération ny limite. Comme nous appelions justice le pastissage* des premières loys qui nous tumbent en main, et leur dispensation et practique, très inepte souvent et très inique ; et comme ceulx qui s’en mocquent, et qui l’accusent, n’entendent pas pourtant injurier ceste noble vertu, ains condamner seulement l’abus et profanation de ce sacré liltre : de mesme, en la mcdccine, j’honore bien ce glorieux nom, sa proposition, sa promesse, si utile au genre

(I) Ccst Plut, qui le fait dire ù Solon, dans le Banquet (les sept Sages, c. 19, version d'Ain yot. C.

(i) Hirondelles. C.

(3) Mélange.

humain; mais ce qu’il désigne1 * * 4, entre nous, je ne l’honore ny l’estime».

En premier lieu, l'experience me le faict craindre ; car, de ce que j'ay de cognoissance, je ne veois nulle race de gents si tost malade, et si tard guarie, que celle qui est soubs la jurisdiction de la medecine : leur santé mesmo est altérée et corrompue par la contrainctc des régimes. Les médecins ne se contentent point d’avoir la maladie en gouvernement ; ils rendent la santé malade, pour garder qu’on ne puisse en aulcune saison eschapper leur auctorilé : d’une santé constante et entière, n’en tirent ils pas l’argument d’une grande maladie future ï J’ay esté assez souvent malade; j’av trouvé, sans leur secours , mes maladies aussi doulccs à supporter (et en ay essayé quasi de toutes les sortes), et aussi courtes qu’à nul aultre ; et si n’y ay point meslé l’amertume de leurs ordonnances. La santé, je l’ay libre et entière, sans règle, et sans autre discipline que de ma eoustumeet démon plaisir : tout lieu m’est bon à m’arrester ; car il ne me fault aultres commodités, estant malade, que celles qu’il me fault estant sain : Je ne me passionne point d’estre sans médecin, sans apotiquaire et sans secours; dequoy j’en veois la piuspart pins affligés que. du mal. Quoy ! eulx mesmes nous font ils veoir de l’heur et de la durée, en leur vie, qui nous puisse tesmoingner quelque apparent effect de leur science?

Il n’est nation qui n’ayt esté plusieurs siècles sans la medecine, et les premiers siècles, c’est à dire les meilleurs et les plus heureux ; et du monde la dixiesme partie ne s’en sert pas encores à ccstc heure ; infinies nations ne la cognoissent pas, où l’on vit et plus sainement et plus longuement qu’on ne faict icy ; et parmy nous le commun peuple s’en passe heureusement : les Romains avoient esté six cents ans

(1) Prescrit.

(i) Montaigne, se trouvant pour sa taillé aux bail» delta Y Ma, près do Lucques, en 1581, laisse échapper cette exclamation ( Voyage, t 11, p. 170) : la vaine chose que c'est que la médecine! Tout ce qui suit prouve que ce mot partait du fond de l'Ame. n fut cependant, A la même époque, invité A une consultation Importante par do savants médecins, dont le malade était résolu de s’en tenir A sa décision. [Ibid., p. 9G1.) « J'en rlolâ en moi mesme, dit-il, me ne rldeva fra me stesso. » Il ajoute que plus d’une fois les médecins de Rome lui avaient

aussi donné ce plaisir. On voit qu'il no parie pas Ici sans ex-

périence et sans réflexion. J..v L.

avant que de la recevoir ; mais, après l'avoir essayée, ils la chassèrent de leur ville, par I entremise de Caton le censeur, qui montra combien avséement il s’en pouvoit passer, ayant vescu quatre vingls et cinq ans, et faict vivre sa femme jusqu’à l'cxtrcme vieillesse, non pas sans medecine, mais ouy bien sans médecin*; car toute chose qui se treuve salubre à nostre vie, se pcull nommer medecine : il entretenoit, ce dict Plutarque», sa famille en santé par l’usage, ce me semble, du lievre : comme les Arcades, dict Pline3, guarisscntloutes maladies avecques du laict de vache; et les Libyens, dict Hérodote4, jouissent populairement d’une rare santé, par ccstc coustume qu’ils ont, après que leurs enfants ont atleinct quatre ans, de leur cautériser et brusler les veines du chef et des temples, par où ils coupent chemin, ponr leur vie, à toute delluxion de rheume; et les gents de village de ce pays, à touts accidents, n’employent que du vin le plus fort qu’ils peuvent, mcslc à force safran et cspice : tout cela avecques une fortune pareille.

Et à dire vray, de toute ceste diversité et confusion d’ordonnances, quelle aultre fin et effect après tout y a il, que de vuider le ventre? ce que mille simples domestiques peuvent faire: et si ne sçais si c’est si utilement qu’ils disent, et si nostre nature n'a point besoing de la résidence de ses excrements jusques à certaine mesure, comme le vin a de sa lie pour sa conservation ; vous veoyez souvent des hommes sains tumber en vomissements ou (lux de ventre par accident estrangier, et faire un grand vuidange d’excrcments sans besoing aucun precedent, et sans aulcune utilité suyvante,

(1) Montaigne a forl bien pu assurer, sur l'autorité de Pline, XXIX, 1, que les Romains ne reçurent la médecine que six cents ans après la fondation de Rome, et qu'après en avoir fail l’épreuve, ils condamnèrent cet art et chassèrent les médecins de leur ville; mais, quant A ce qu'il ajoute, qu'lit ta chassèrent de leur vtUe par f entremise de Caton te Censeur, Pline est si éloigné de l’autoriser, qu’il dit expressément, dam le même chapitre, que les Romains ne bannirent les médecins de Rome que longtemps après la mort de Caton. Plusieurs écrivains modernes ont commis la même faute que Montaigne, comme on peut voir dans le Dictionnaire de Bayle, remarque II de l'article Porcius C.

(2) Dans la Vie de Caton le Censeur, c. 13. C.

{7>) Sol. lit si., XXV, 8. C.

(4, i,jv. IV, c. 187. Hippocrate dit A peu près la même chose des Scythes, traité des Airs, d;s Eaux et de* . ieux, p. 3».

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