‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 317 sur 449 · LIVRE II, C.HÀL\ XXXVII · texte numérisé non relu

LIVRE II, C.HÀL\ XXXVII

beau commencement ils n’ont adjousté cecy , de rendre leurs assemblées et consultations plus religieuses et sécrétés : aulcun homme profane n’y debvoit avoir accès, non plus qu’aux sécrétés cerimonies d’/Esculapc; car il advient de ceste faulte que leur irrésolution , la foiblesse de leurs arguments, divinations et fondements, l’aspreté de leurs contestations1 *, pleines de baine, de jalousie , et de considération particulière , venants à estre descouvertes à un cbascun , il fault estre merveilleusement aveugle si on ne se sent bien hazardé entre leurs mains. Qui veid jamais médecin se servir de la recepte de son compaignon s8ns y retrenchcrou adjouster quelque chose? ils trahissent assez par là leur art, et nous font venir qu’ils y considèrent plus leur réputation, et par conséquent leur proufit, que l’interest de leurs patients. Ccluy là de leurs docteurs est plus sage qui leur a anciennement prescript qu'un seul se mesle de traieter un malade ; car s'il ne faict rien qui vaille, le reproche à l'art de la médecine n’en sera pas fort grand, pour la faulte d’un homme seul ; et , au rebours, la gloire en sera grande, s’il vient à bien rencontrer : là où, quand ils sont beaucoup , ils descrient à touts les coups le mestier; d'autant qu’il leur advient de faire plus souvent mal que bien. lisse debvoient contenter du perpétuel désaccord qui se treuve ès opinions des principaux maistres cl aucteurs anciens de ceste science, lequel n’est cogneuque des hommes versés aux livres, sans faire vcoir encores au peuple les controverses et inconstances de jugement qu’ils nourrissent et continuent entre culx.

Voulons nous un exemple de l’ancien débat de la medecine? Herophilus3 loge la cause originelle des maladies aux humeurs ; Erasistratus, au sang des arteres; Asclepiades, aux atomes invisibles s’escoulants en nos pores; Alcméon, en l’cxsuperance ou default des forces corporelles; Dioclès, en l’inequalité des éléments du corps et en la qualité de l'air que nous respirons; Strato, en l’abondance, crudité et corruption de l'aliment que nous prenons ; Hippocrates la loge aux esprits. Il y a l’un de leurs amis5, qu'ils cognoissent mieulx quemoy,

(I) i’um;, Sat. Ilisl., XXIX, t.C.

(ii celsi, préfecc du n, livre. On lirait ici dans toutes tes anciennes éditions : Ukrophilus. J. v. L.

(3) mm, Hat. uni; XXXI, 1, au commencement. C.

qui s’escrie à ce propos ; “ Que la science la plus importante qui soit en nostre usage, comme celle qui a charge de nostre conservation et santé, c’est, de malheur, la plus incertaine, la plustrouble, et agitée de plus dcchangemcnls.» Il n’y a pas grand dangier de nous mescompter à la haulteur du soleil, ou en la fraction de quelque supputation astronomique ; mais icy, où il y va de tout nostre estre, ce n’est pas sagesse de nous abandonner à la mercy de l’agitation de tant de vents contraires.

Avant la guerre peloponncsiaque ', il n'estoit pas grands nouvelles de ceste science. Hippocrates la meit en crédit; tout ce que cestuy-cy avoit cstably, Chrysippus le renversa; depuis, Erasistratus, petit-fils d’Aristote, tout ce que Chrysippus en avoit cscript; après cculx-cy survcindrcntlesempiriques, qui preindrenl une voye toute diverse des anciens au maniement decest art; quand le crédit de ces derniers commcncea à s’envieillir, Herophilus meit en usage une aultre sorte de medecine, qu’Asdepiadcs veint à combattre et anéantir à son tour; à leur reng gaignerent auctorité les opinions de Thcmison, et depuis de Musa; et encores après, celles de Vcctius Valens, médecin fameux par l’intelligence qu’il avoit avec Messalina; l’empire de la medecine tumba du temps de Néron à Thessalus, qui abolit et condamna tout ce qui en avoit esté tenu jusques à luy ; la doctrine de cestuy-cy feut abattue par Crinas de Marseille, qui apporta de nouveau de regler toutes les operations medccinales aux ephemerides et mouvementsdes astres, manger, dormir et boire, à l’heure qu’il plairoit à la lune et à Mercure; son auctorité feut bientost après supplantée par Charinus, médecin de ceste mesme ville de Marseille: cestuy-cy combattait non seulement la medecine ancienne, niais encores l’usage des bains chaulds, publicque, et tant de siècles auparavant accoustumé; il faisoit baigner les hommes dans l’eau froide, en hyver mesme, et plongeoit les malades dans l’eau naturelle des ruisseaux. Jusques aux temps de Pline, aucun Humain n’avoit encores daigné exercer la médecine ; elle se faisoit par des estrangiers et Grecs , comme elle se faict entre nous François par des latineurs ; car, comme dict un très

(I) Tous ces détails sur la médecine ancienne sont extraits de fint il suint do renvoyer une toi» au chapitre 1" de son tingt-ncut iéme livre. C,

ESSAIS DE MONTAIGINE,

grand médecin, nous ne recevons pas ayséemcnt la médecine que nous entendons, non plus que la drogue que nous cueillons. Si les nations desquelles nous retirons le gayac, la salsepcrillc1 *, et le bois d’osquine3, ont des médecins, combien pensons nous, parccstemesmc recommendation de l'estrangeté, la rareté et la eberté, qu’ils facent feste de nos choulx et de noslrc persil? car qui oseroit mespriser les choses recherchées de si loing, au hazard d’une si longue pérégrination et si périlleuse? Depuis ces anciennes mutations de la medecine, il yen a eu infinies aultresjusques à nous ; et, le plus souvent, mutations entières et universelles, comme sont celles que produisent, de noslrc temps Paracelse, l'ioravanti et Argenterius3; car ils ne changent pas seulement une receptc, mais, à ce qu’on me dict, toute la contexture et la police du corps de la medecine, accusants d’ignorance et de piperie ceulx qui en ont faict profession jusques à eulx. Je vous laisse à penser où en est le pauvre patient.

Si encores nous estions asseurés, quand ils se meseomptent, qu’il ne nous nuisist pas, s’il ne nousproufitc, ceseroit une bien raisonnable composition de se bazarder d’acquérir du bien, sans se mettre endangierdeperte. Æsopc faict ce conte4, qu’un qui avoit acheté un More esclave, estimant que ceste couleur luy feust venue par accident et mauvais traictement de son premier maislre, le feit medeciner de plusieurs bains et bruvages, avecques grand soing; il adveint que le More u’en amenda aulcuncment sa couleur basanée, mais qu'il en perdit entièrement sa première santé. Combien de fois nous advient-il de veoir les médecins imputants les uns aux aultres la mort de leurs patients? Il me souvient d'une maladie populaire

(I) Aujourd'hui salsepareille. C.

fi) Jonc des Indes.

p; Nous avons parlé ailleurs de Paracelse. Quant h Léonard Fioraixuill, c’était un meilcdn et un alchimiste, ou plutôt un charlatan né A Bologne, assez longtemps célèbre eu Italie, et mort en ISM. Il semble qu'il est permis de le juger sur les titres de scs ouvrages: le Trésor de la vie humaine ; T Abrégé des secrets rationnels concernant la médecine, la chirurgie cl l'alcliimle ; le 3 tiroir de la science mamelle , r|r. I.c troisième de ces médecins, Jean Argentier, homme plus estimable, né 5 Quîcrs, ville de Piémont, en 1513, mourut à Turin en 1572. Le recueil «le ses œuvres. In fol., a clé publié plusieurs fois. Il sc distingua surtout par ses vives attaques contre Galien. J. V.L.

(4) Fable 70, CtlMapkn. C.

I qui feut aux villes de mon voisinage, il y a quelques années, mortelle et très dangereuse; cest orage estant passé, qui avoit emporté un nombre infiny d'hommes, l’un des plus fameux médecins de toute la contrée veint à publier un livret touchant ceste matière, par lequel il se radvisc de ce qu'ils avoyent usé de la saignée, et confesse que c’est l'une des causes principales du dommage qui en estoit advenu. Dadvantage, leurs auctcurs tiennent qu’il n’y a aulcunc medecine qui n’ait quelque partie nue sible ; et si celles mesmes qui nous servent noos offensent aulcunement, que doibvcnt faire celles qu’on nous applique du tout hors de propos? De moy, quand il n'y aurait aullre chose, j’estime qu'à ceulx qui haïssent le goust de la medecine, cesoit un dangereux efTort, et de préjudice, de l’aller avallcr à une heure si incommode, avecques tant de contrecœur; et crois que cela essaye* merveilleusement le malade en une saison où il a tant besoing de repos ; oultre ce, qu’à considérer les occasions sur qooy ils fondent ordinairement la cause de nos maladies, elles sont si legieres et si délicates que j’argumente par là qu’une bien petite erreur en la dispensation de leurs drogues peult nous apporter beaucoup de nuisance. Or, si le tnescompte du médecin est dangereux, il nous va bien mal ; car il est fort malaysé qu’il n’y retumbe souvent; il a besoing de trop de pièces, considérations et circonstances, pour affuster1 justement son desseing ; il fault qu’il cognoisse la complexion du malade, sa température, ses humeurs, ses inclinations, ses actions, scs pensemcnls mesmes, et ses imaginations; il fault qu’il se respondc des circonstances externes, de la nature du lieu, condition de l’air et du temps, assiette des planètes et leurs influences; qu’il sçache, en la maladie, les causes, les signes, les affections, les jours critiques; en la drogne, le poids, la force, le pais, la figure, l’aage, la dispensation; et fault que toutes ces pièces il les sçache proportionner et rapporter l’une à l'aultre, pour en engendrer une parfaicte symmetrie; à quoy s’il fault3 tant soit peu, si de tant de ressorts il y en a un tout seul qui tire à gan chc, en voyià assez pour nous perdre. Dieu sçait de quelle difficulté est la cognoissance de

(1) Eprouve.

(2) Ajuster. ). V. L.

(3) S'il n anquc

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