‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 318 sur 449 · LIVRE II, CH A P. XXXVII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CH A P. XXXVII

la plusp&rt de ces parties; car, ponr exemple, comment trouvera il le signe propre de la maladie, chascune estant capable d’un iniiny nombre de signes? combien ont-ils de débats entre eulx et de doubles sur l'interpretation des urines ? aultrement d’où viendrait ccstc altercation continuelle que nous vcoyons entr’eulx sur la cognoissance du mal? comment excuserions nous ceste faulle où ils tumbent si souvent, de prendre martre pour renard? Aux maulx que j’ay eu, pour peu qu’il y eust de difficulté, je n’en ay jamais trouvé trois d’accord ; je remarque plus volontiers les exemples qui me touchent. Dernièrement, à Paris, un gentilhomme feut taillé par l’ordonnance des médecins, auquel on ne trouva de pierre non plus à la vessie qu’à la main ; et là mcsinc, un evesque, qui m’estoit fort amy, avoil esté instamment solicité, par la pluspart des médecins qu’il appeiloit à sonconseil.de se faire tailler; j’aidois moy mesme, souhs la foy d'aultruy, à le luy suader'; quand il feust trespassé et qu’il feut ouvert, on trouva qu’il n’avoit mal qu’aux reins. Us sont moins excusables en ceste maladie, d’autant qu’elle est aucunement palpable. C’est par là que la chirurgie me semble beaucoup plus certaine, parce qu’elle vcoid et manie ce qu’elle faict ; il y a moins à conjecturer et à deviner; là où les médecins n'ont point de spéculum malricis qui leur descouvre noslre cerveau, nostre poulmon et nostre foye.

Les promesses mesmes de la medecine sont incroyables ; car, ayant à prouveoir à divers accidents et contraires qui nous pressent souvent ensemble, et qui ont une relation quasi necessaire, comme la chaleur du foye et froideur de l’ostomach, ils nous vont persuadant que, de leurs ingrédients, cestuy-cy cschauffera i’estomach, ccst aullre rcfreschira le foye; l’un a sa charge d’aller droict aux reins, voire jusques à la vessie, sans cstaler ailleurs scs operations, et conservant ses forces et sa vertu, en ce long chemin et plein de destourbiers, jusques au lieu au service duquel il est destiné, par sa propriété occulte ; l’aullre asseichera le cerveau ; ccluy là humectera le poulmon. De touteestamas, ayant faict une mixtion de bru-

(I) Persuader, comme il y a dan» l'édition de IK88, fol. 336*

Le» laits cité» k i par Montaigne se sont passés probablement à

Paris en 1387 ou 68, pendant le séjour qu'il y lit pour donner celle édilioo, qu*U revit et corrigea lui-même. i. V. L.

vage, n’est-ce pas quelque espece de rcsverie d’esperer que ces vertus s’aillent divisant et triant de ceste confusion et meslange, pour courir à charges si diverses. Je craindrais infinicment qu’elles perdissent ou eschangeasscnt leurs étiquettes et troublassent leurs quartiers. Et qui pourroil imaginer qu’en ceste confusion liquide, ces facultés ne se corrompent, confondent et altèrent l’une l’aultre?Quoy, que l’execution de ceste ordonnance despend d’un aultre officier, à la foy et mercy duquel nous abandonnons, encores un coup, nostre vie?

Comme nous avons des pourpoinctiers, des chaussetiers pour nous vestir, et en sommes d’aullant mieulx servis qucchascun ne se mcsle que de son subjecl et a sa science plus restreincte et plus courte que n’a un tailleur qui embrasse tout ; et comme, à nous nourrir, les grands, pour plus de commodité, ont des offices distingués de potagers et de roslisseurs.dcquoy un cuisinier, qui prend la charge universelle, ne pcult si exquisement venir à bout; de mesme, à nous guarir, les /Egyptiens1 * avoient raison de rejecterce general mestier de médecin, et descouper ceste profession ; à chasque maladie, à chasque partie du corps, son ocuvrier; car ceste partie en estoit bien plus proprement et moins confusément traictée, de ce qu’on ne regardoit qu'à elle spécialement. Les nostres ne s’advisent pas que qui pourveoid à tout ne pourveoid à rien ; que la totale police de cc petit monde leur est indigcstiblc. Ce pendant qu’ils craignent d’arrester le cours d'un dysentérique pour ne luy causer la fiebvre, ils me tucrent un amy qui valoit mieulx que touts tant qu’ils sont*. Ils mettent leurs divinations au poids, à l’encontre desmauh présents; et, pour ne guarir le cerveau au préjudice de l'eslomach, offensent l’estomach et empirent le cerveau par ces drogues lumultuaires et disscnlieuscs3.

Quant à la variété et foiblcsse des raisons de cest’ art, elle est plus apparente qu’en aulcun’ aultre art. Les choses apcrilifvcs sont utiles à un homme choliqueux, d’autant qu’ouvrant les

(1) limon , n, st. J. v. !..

(2) San» doute il veut parler de son ami EMicnne «le h Roèlie, uiorl de la dysenterie eu IMS. Il est tout simple alors qu’il sc rappelle celle perle avec tant d'amertume : les médecins doivent le lui pardonner. J. V. U

(3) Discordantes cl contraires. E. J. :

passages et les dilatant, elles acheminent cestc matière gluante de laquelle se bastit la grave1 et la pierre, et conduisent contrebas ce qui se commence à durcir et amasser aux reins : les choses apcritifves sont dangereuses à un homme choliqueux, d’autant qu’ouvrant les passages et les dilatant elles acheminent vers les reins la matière propre à bastir la grave, lesquels s'en saisissants volontiers pour cestc propension qu’ils y ont, il est malavsc qu ils n'en arrestenl beaucoup de ce qu’on y aura charrié ; dadvanlagc, si de fortune il s’y rencontre quelque corps un peu plus grosset qu’il ne fault pour passer touts ces destroicts qui restent à franchir pour l’expeller au dehors, ce corps estant csbranlc parces choses apcritifves, et jeetedans ces canaux cstroicts , venant à les boucher , acheminera une certaine mort et très douloureuse. Ils ont une pareille fermeté aux conseils qu’ils nous donnent de nostre régime de vivre : il est bon de tumber souvent de l’eau; car nous veoyons parexperience qu'en la laissant croupir nous lui donnons loisirde se descharger de scs excrcmcnts et de sa lie, qui servira de matière à bastir la pierre en la vessie. 11 est bon de ne tumber point souvent de l’eau ; car les poisants cxcrcments qu'elle traisne quand et elle ne s’emporteront point s’il n’y a de la violence, comme on veoid par expérience, qu’un torrent qui roule avecques roideur balaye bien plus nettement le lieu où il passe que ne faict le cours d'un ruisseau mol et laschc. Pareillement , il est bon d’avoir souvent affaire aux femmes, car cela ouvre les passages, et achemine la grave et le sable; il est bien aussi mau vais, car cela eschauffe les reins, les lasse et affoiblit. Il est l>on de se baigner aux eaux chauldes, parce que cela relasche et amollit les lieux où se croupit le sable et la pierre; mauvais aussi est il, d’autant que cestc application de chaleur externe aide les reins à cuire, durcir et pétrifier la matière qui y est disposée. A ceulx qui sont aux bains, il est plus salubre de manger peu le soir, afin que le bruvage des eaux qu’ils ont à prendre lendemain malin face plus d’operation, rencontrant l’estomach vuide et non empesché ; au rebours , il est meilleur de manger peu au disner, pourne troubler l’operation de l’eau, qui n’est pas encores

(l) La graveUe.

parfaicte, et ne charger l’estomach si soubdain après cest aullre travail, et pour laisser l’office de digérer à la nuict, qui le sçait miculx faire que ne le faict le jour, où le corps et l’esprit sont en perpétuel mouvement et action. Voylà comment ils vont bastelant et baguenaudant à nos despens en touts leurs discours ; et ne me seauroient fournir proposition à laquelle je n’en rebastisseunc contraire de pareille force. Qu’on ne cric donc plus après ceulx qui. en ce trouble, se laissent doulccment conduire ù leur appétit et au conseil de nature , et se remettent à la fortune commune.

J’ay veu, par occasion de mes voyages, quasi touts les bains fameux de la chresticnlé 1 ; et, depuis quelques années , ay commencé à m’en servir : car, en general, j’estime le baigner salubre, et crois que nous encourons non legicres incommodités en nostre santé, pouravoir perdu cestc coustuine, qui estoit généralement observée au temps passé quasi en toutes les nations, et est cncorcs en plusieurs, de se laver le corps touts les jours ; et ne puis pas imaginer que nous ne vaillions beaucoup moins de tenir ainsi nos membres encroustés, et nos porcs estoupés de crasse. Et quant à leur boisson, la fortune a faict premièrement qu'elle ne soit aucunement ennemie de mon goust; secondement elle est naturelle et simple, qui au moins n’est pas dangereuse si elle est vaine, de quoy je prends pour respondant ceste infinité de peuples de toutes sortes et complcxions qui s’y assemble ; et, encores que je n’y aye apperceu aucun cffect extraordinaire et miraculeux, ains que, m’en informant un peu plus enrieusement qu’il ne se faict, j’aye trouvé mal fondés et fauls touts les bruits de telles operations qui se sentent en ces lieux là, et qui s’y croycnt ( comme le monde va se piquant ayséement de ce qu’il desire), toutesfois aussi n'ay je veu gueresde personnes que ces eaux ayent empiré, et ne leur peult on sans malice refuser cela, qu'elles n’esveillent l’appctit, facilitent la digestion, et nous prcslcnt

(l) Plombières, Un Je en Suisse, Albntio, et Sao-Pielro, auprès Je Padoue; Dntlaglia, Lucqucs ( thnjuo delta Villa), Pise, Aller bc, etc. Il connaissait aussi les eaux des Pyrénées; cl A Epcruay, eu 1580, le jésuite MalJonnt lui avait tait ta «kscriplioti des bains Je Spa, où il venait d’accompagner II. Je xcvers ( Voyage, 1. 1, p. 0 }. Ou retrouve Ici la substance des longues et mluutieuses observations que Montaigne avait dictées ou écrites ini -même , eu Lorraine, eu Sulstc , cl .eu Italie. J.V.L.

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