LIVRE II, CIIAP. XXXVIt
crainte de l’advenir, et pour moy, que j’estois curieux de eesle expérience : comme c’cstoit qu’il advient chez moy, ainsi qu’en plusieurs maisons, que les femmes y font amas de telles menues drogueries pour en secourir le peuple, usant de mesme recepte à cinquante maladies, etdc telle recepte qu’elles ne prennent pas pour elles, et si triumphent en bons événements.
Au demourant, j’honore les médecins, non pas, suvvant le précepte*, pour la nécessité (car à cc passage on en oppose un aultre du prophète reprenant le roy Asa d’avoir eu recours au médecin*), mais pour l'amour d’eulx mesmes, en ayant veu beaucoup d’honnestes hommes et dignes d’estre aimés. Ce n’est pas à eulx que j’en veulx, c’est à leur art: et ne leur donne pas grand blasmc de faire leur proufit de nostre sottise, car la pluspart du monde faict ainsi ; plusieurs vacations5, et moindres, et plus dignes que la leur, n’ont fondement et appuy qu’aux abus publiequcs. Je les appelle en ma compaignie quand je suis malade, s’ils se rencontrent à propos , et demande à en estre entretenu : et les paye comme les anltres. Je leur donne loy de me commander de m’abrier chauldement,si je l’aime mieulx ainsi qued’aultre sorte : ils peuvent choisir d’entre les porreaux et les laictues dequoy il leur plaira que mon bouillon se fasse et m’ordonner le blanc ou le clairet; et ainsi de toutes aultres choses qui sont indifférentes à mon appétit et usage. J’entends bien que ce n’est rien faire pour eulx, d’autant que l’aigreur et l’estrangeté sont accidents de l’essence propre de la médecine. Lycurgus ordonnoit le vin aux Spartiates malades; pourquoy? parce qu’ils en haïssoient l’usage, sains: tout ainsi qu’un gentilhomme, mon voisin, s’en sert pour drogue très salutaircàscs fiebvres, parce que de sa nature il en hait mortellement le goust. Combien en veoyons nous d’entre eulx estre de mon humeur? desdaigner la mcdecine pour leur service et prendre une forme de vie libre et toute contraire à celle qu’ils ordonnent à aultruy? Qu’est cela, si ce n’est abuser tout destrousséement de nostre simplicité? car ils n’ont pas leur vie et leur santé moins chere que nous , cl accommode-
(I) Honoramedicvm prapter neceuilatrm. Kcdm.XXXWH, (.
(*) Ktc iii infirmiiale sua qtueslvli Dombium, sed mwjis in metücorum arts confisus est. Paralipomcn., II, lü,t*.
p) Pro/mkms. E. J,
roient leurs effccts à leurs doctrines s’ils n’en cognoissoient eulx mesmes la faulseté.
C’est la crainte de la mort et de la douleur, l’impatience du mal, une furieuse et indiscrète soif de la guarison qui nous aveugle ainsi : c’est pure lascheté qui nous rend nostre croyance si molle et maniable. La plus part pourtant ne eroyent pas tant comme ils endurent et laissent faire ; car je les ois se plaindre et en parler comme nous; mais ils se resolvent enfin: «Que feroy je doneques? » Comme si l’impatience estoit de soy quelque meilleur remede que la patience. Y a il aulcun de cculx qui se sont laissés aller àceste misérable subjection qui ne se rende egualement à toutes sortes d’impostures? qui ne se mette à la mercy de quiconque a cestc impudence de luy donner promesse de sa guarison? Les Babyloniens portoient leurs malades en la place : le médecin, c’estoit le peuple; chascun des passants ayants, par humanité et civilité, à s’enquérir de leur estât, et, selon son expérience, leur donner quelque advis salutaire*. Nous n’en faisons gueres aultrement; il n’est pas une seule femmelette de qui nous n’emplovons les barbotages* et les brevets: et selon mon humeur, slj’avoisàen accepter quelqu’une, j’accepterois plus volontiers ceste médecine qu'aulcune aultre; d’autant qu’au moins il n’y a nul dommage à craindre. Ce qu’Homerc5 et Platon disoient des .Egyptiens qu’ils estoient tous médecins, il se doibt dire de touts peuples: il n’est personne qui ne se vante de quelque recepte et qui ne la hazarde sur son voisin s’il l’en veult croire. J’estois, l’aultre jour, en une compaignie où je ne sçais qui de ma confrairie apporta la nouvelle d’une sorte de pilulles compilées de cent et tant d’ingredients, de compte faict : il s’en esmeut une feste et une consolation singulière ; car quel rochier soubtiendroit l’effort d’une si nombreuse batterie? J’entends toutefois, par ceulx qui i’essayerent, que la moindre petite grave4 ne daigna s’en csmouvoir.
Je ne me puis desprendre de ce papier que je
(I) C'est une loi, dit hérod., I, 197, sagement établie. U n'est pas permis, ajoute-t-il, de passer près d’un malade sans lui demander quel est son mai. Voyez aussi Strabon, XVI, p. 108*. J. V. L.
C2j billets suspendus au cou en forme d'amulettes. E. J. 1
(3) Odysst'e, rv, 2U ; Plot., Que les biles brutes usent <k l(t raison , e. 0 <le la iraductiou d'Amyol. C,
(4) Gravkr .
n’cn die encores ce mot sur ce qu’ils nous donnent pour respondant de la certitude de leurs drogues i'experience qu’ils ont faicte : la plus part, et, ce crois je, plus des deux tiers des vertus medecinales, consistent en la quinteessence ou propriété occulte des simples, de laquelle nous ne pouvons avoir aultre instruction que l’usage; car quinteessence n’est aultre chose qu’une qualité de laquelle, par nostre raison, nous ne sçavons trouver la cause. En telles preuves, celles qu’ils disent avoir acquises par l’inspiration de quelque daimon, je suis content de les recevoir (car, quant aux miracles, je n’y touche jamais); ou bien encores les preuves qui se tirent des choses qui, pour aultre considération , tumbent souvent en nostre usage, comme si, en la laine de quoy nous avons accoustumé de nous vestir, il s’est trouvé, par accident, quelque occulte propriété dessicatifve qui guarissc les mules au talon, et si au raifort que nous mangeons pour la nourriture il s’est rencontré quelque operation aperitifvc : Galen récite qu’il adveint à un ladre de recevoir guarison par le moyen du vin qu’il beut, d'autant que de fortune une vipere s’estoit coulée dans le vaisseau. Nous trouvons en cest exemple le moyen et une conduictc vraysemblablc à ceste expérience, comme aussi en celles ausquclles les médecins disent avoir esté acheminés par l’exemple d’aulcunes bestes : mais en la plus part des aultres expériences ’a quoy ils disent avoir esté conduiets par la fortune et n’avoir eu aultre guide que le hazard, je treuve le progrès de ceste information incroyable. J’imagine l’homme, regardant autour de luy le nombre infiny des choses, plantes, animaulx.metaulx; je ne sçais par où luy faire commencer son cssay : et, quand sa première fantasie se jectera sur la corne d’un élan, à quoy il fault prester une creance bien molle et aysée, il se treuve encores autant empcsché en sa seconde operation ; il luy est proposé tant de maladies et tant de circonstances qu’avant qu’il soit venu à la certitude de ce poinct où doibt joindre la perfection de son expérience, le sens humain v perd son latin ; et avant qu’il avt trouvé, parmv ceste infinité de choses, que c’est ceste corne; parmy ceste infinité de maladies, l’epilepsic; tant de complexions, au melancholique ; tant de saisons, en hyver; tant de nations, au François; tant d'aages, en la vieillesse; tant de mu-
tations celestes, en la conjonction de Venus et de Saturne; tant de parties du corps, au doigt : à tout cela, n’estant guidé ny d’argument, ny de conjecture, ny d’exemple, ny d'inspiration divine, ains du seul mouvement de U fortune, il fauldroit que ce feust par une fortune parfaictement artificielle, réglée et méthodique. Et puis, quand la guarison feut faicte, comment se peut il asscurcr que ce ne feust que le mal estoit arrivé à sa période? ou un effect du hazard? ou l’operation de quelque aultre chose qu’il eust ou mangé, ou beu, ou touché ce jour là? ou le mérité des prières de sa mere grand’ ? Dadvantagc, quand ceste preuve auroit esté parfaictc, combien de fois feut elle réitérée? et ceste longue chordée de fortunes et de rencontres, r’enlilée pour en conclure une règle ? Quand elle sera conclue, par qui est ce? De tant de millions, il n’y a que trois hommes qui se meslent d’enregistrer leurs expériences : le sort aura il rencontré à poinct nommé l’un de cculx cy? quoy, si un aultre, et si cent aultres ont faict des expériences contraires? A l’advenlure y verrions nous quelque lumière, si touts les jugements et raisonnements des hommes nous estoient ccgneus : mais que trois tesmoings et trois docteurs regentent l'humain genre, ce n’est pas la raison : il fauldroit que l'humaine nature les eust députés et choisis, et qu’ils feussent déclarés nos syndics par expresse procuration.