LIVRE II, CHAP. XXXVII
quelque nouvelle alaigresse, si on n’y va par trop abattu de forces ; ce que je desconseille de faire : elles ne sont pas pour relever une poisanlc ruyne ; elles peuvent appuyer une inclination legierc, ou prouveoir à la menace de quelque alteration. Qui n’y apporte assez d’alaigresse, pour pouvoir jouir le plaisir des compaignies qui s’y treuvent, et des promenades et exercices à quoy nous convie la beauté des lieux où sont communément assises ces eaux, il perd sans doubte la meilleure pièce et plus asseurce de leur cffect. A cestc cause, j'ay choisi jusques à cestc heure à m’arrester et à me servir de celles où il y avoit plus d’amoenité de lieu , commodité de logis, de vivres et de compaignies, comme sont en France les bains de Banieres; en la frontière d’Allemaigne et de Lorraine, ceulx de Plombières; en Souyssc, ceulx de Bade ; en la Toscane , ceulx de Lucques et spécialement ceulx délia Villa, desquels j’ay use plus souvent et à diverses saisons.
Chasque nation a des opinions particulières touchant leur usage, et des loix et formes de s’en servir, toutes diverses; et, selon mon expérience , l’efTect quasi pareil : le boire n’est aulcunement rcccu en Aliemaigne; pour toutes maladies, ils se baignent, et sont à grenouiller dans l’eau, quasi d’un soleil à l'aultre ; en Italie, quand ils boivent neuf jours, ils s’en baignent pour le moins trente, et communément boivent l’eau mixtionnée d’aultrcs drogues , pour secourir son operation ; on nous ordonne icy de nous promener pour la digerer ; là, on les arreste au lict où ils l’ont prinse, jusques à ce qu’il l’ayent vuidéc, leur eschauffant continuellement l’estomach et les pieds ; comme les Allemands ont de particulier de se faire généralement touts corneter et ventouser* avecques scarification dans le bain ; ainsin ont les Italiens leurs doccie*, qui sont certaines gouttières
(!) Corneter et venlotuer, termes à peu près synonyme*. On dit maintenant ven/oueer ; et compter est lout-à-fait hors d'usage, quotqu'oo trouve encore dans nos Dictionnaires moderne*, cornet à 'entourer, c. — « Il y avoit force Allemand* qui se fais, écrit corneter et scigner. » Voyage de Monlatgne, t. 1, p. 14t. nus haut, p. SS, Montaigne raconte que ie* baigneur*, h Bade, te font corneter et sebjner ti fort , qu'il a vu parfois te* dent bains public quet qui tembioknl esire de pur sarvj. J. V. L.
(9) Douches. Montaigne ( Voyage , t. H, p. 158) en) parle ainsi dans sa description des bain* délia VHla : . tt y a misai certain etgout qu'ils nomment ta doccla ; ce soin des Udetaut par Mobtaigjie.
de ccste eau chaulde, qu’ils conduisent par des cannes, et vont baignant une heure le matin, et autant l’après disnée, par l’espace d'un mois, ou la teste, ou l’estomach, ou aultre partie du corps à laquelle ils ont affaire. Il y a infinies aultres différences de coustumes en chasque contrée; ou, pour mieulx dire, il n’y a quasi aulcune ressemblance des unes aux aultres. Voylà comment cestc partie de médecine, à laquelle seule je me suis laissé aller, quoyqu’elle soit la moins artificielle, si a elle sa bonne part de la confusion et incertitude qui se veoid partout ailleurs en cest art.
Les poètes disent tout ce qu’ils veulent avecques plus d’emphase et de grâce, tesmoing ces deux epigrammes,
Âlcon hesterno slgnum Joris atilglt : ille,
Quamvls marmoreus, vint païUur media.
Ecc t h o die, jus sus transferri ex œde ve lutta, Efferiur, quamvlt til deux aigue lapis 1 :
et l’aultre,
Lotus nobiscum est, hilaris cœnavlt; et idem Inventas niant’ est morluus Andra gor as.
Tam subitœ mortis causant, Faut line, requbis?
In somnis medicum viderai Hcrmocratem * :
sur quoy je veulx faire deux contes :
Le baron de Caupene en Chalosse, et moy, avons en commun le droict de patronage d’un bénéfice qui est de grande estendue, au pied de nos montaignes, qui se nomme Lahontan. Il est des habitants de cc coing ce qu’on dict de ceulx de la vallée d’Angrougne : ils avoient une vie à part, les façons, les vestements et les mœurs à part ; regis et gouvernés par certaines polices et coustumes particulières rcccues de pere en fils, ausquellcs ils s’obligeoient, sans aultre contraincte que de la révérence de leur usage. Ce petit estât s’estoit continué de toute ancienneté en une condition si heureuse qu’aulcun
lesquels on reçoit l’eau ckavLle en diverses parties du corps « 1 notamment à la teste, par des canaulx qui descendent sur vous sans cesse, cl t ous viemient battre la partie, l'eschanffeni, et puis l’eau se reeeoit par un canal de bois , couva celuy des buandiC’ res, le long duquel cite s'écoule. J. V. L.
(1) Le médecin Alcon toudia hier la statue de Jupiter ; ef, tout marbre qu'il est, Jupiter a éprouvé la vertu du médedn : aujourd'hui on le tire de son vieux temple ; et quoiqu’il soit dieu et pierre, on va l'enterrer. Aisokk, Epigr., 74.
(i) Hier, Andragoras se haigna avec nous, sotipa gaiment ; cl on Ta trouvé mort cc matin. Voulez-vous savoir, Fauslinus’, quelle est la cause d'une mort si subite ? U avait vu en songe le jpédecia liermocralc, martial, >1, 63.
juge voisin n’avoil esté en peine de s'informer de leur affaire ; aulcun advocat employé à leur donner advis, ny estrangier appelle pour esteindre leurs querelles , et n’avoit on jamais veu aulcun de ce destroiet 1 à l’aumosne : ils fuyoient les alliances cl le commerce de l'aultre monde pour n’alterer la pureté de leur police ; jusques à ce, comme ils récitent, que l’un d’entre culx, de la mémoire de leurs peres, ayant Paine espoinçonnée d'une noble ambition, alla s’adviser, pour mettre, son nom en crédit et réputation, de faire l’un de ses enfants maistre Jean ou maistre Pierre, et Payant faiet instruire à escrirc en quelque ville \ oisino, le rendit enfin un beau notaire de village. Cestuy cy , devenu grand *, commcncea à desdaigner leurs anciennes coustumes , et à leur mettre en teste la pompe des régions de deçà : le premier de ses comperes à qui on escorna une chevre, il luy conseilla d’en demander raison aux juges royaux d’autour de là; et de cestuy cy à un aultre, jusques à ce qu’ilcust tout abastardy. A la suite de ccstc corruption, ils disent qu’il y en surveint incontinent un’ aultre de pire conséquence, par le moyen d’un médecin à qui il print envie d’espouser une de leurs filles et de s’habituer parmy eux. Cestuy cy rommeneea à leur apprendre premièrement le nom des liebvres, des rheumes et des aposlumes, la situation du cœur, du foye et des intestins, qui estoit une science jusques lors très esloingnécdc leur cognoissance; et, au lieu de l’ail, de quoy Us avoienl apprins à chasser toutes sortes demaulx , pour aspres et extrêmes qu’ils feussent, il les aceoustuina, pour une toux ou pour un morfondement, à prendre les mixtions cstrangicrcs, et commences à faire traiicque non de leur sauté seulement, mais aussi de leur mort. Ils jurent que, depuis lors seulement, ils ont apperceu que le serein leur appcsantissoit la teste, que le boire, ayant chauld, apportoit nuisance, et que les vents de l’automne estoient plus griefs que ceulx du printemps ; que, depuis l’usage de ceslc ntedecine, ils se treuvent accablés d’une légion de maladies inaccoustumées, et qu'ils apperceoivent un general deschet en leur ancienne vigueur, et leurs vies de moitié raccourcies. Voylà le premier de mes contes.
(I) District. E. J.
(î) Ëiilt. de 1588, fol. 330/. « deveuu monsieur. »
L’aultre est qu’avant ma subjection graveleuse, oyant faire cas du sang de bouc à plusieurs comme d’une manne cclcstc envoyée en ces derniers siècles pour la tutelle et conservation de la vie humaine, et en oyant parler à des gents d’entendement comme d’une drogue admirable et d’une operation infaillible , moy, qui ay tousjours pensé eslre en bute à touts les accidents qui peuvent loucher tout aultre homme, prins plaisir, en pleine santé, a me prouveoir de ce mirucle; ctc.ommanday chez moy qu’on me nourris! un bouc selon la recopie : car il fault que ce soit aux mois les plus chaleureux de l’esté qu’on le retire, et qu’on ne luy donne à manger que des herbes apéritif» es et à boire que du vin blanc. Je me rendis de fortune chez moy le jour qu'il debvoit estre tué: on me veint dire que mon cuisinier trouvoit dans la panse deux ou trois grosses boules qui se chocquoienl l’une l’aultrc parmy sa mangcaille. Je feus curieux de faire apporter toute ceste (ripaille en ma presence, et feis ouvrir ceste grosse et large peau. 11 en sortit trois gros corps, legiers comme des esponges, de façon qu’il semble qu’ils soient creux; durs, au deinourant, par le dessus, et fermes, bigarrés de plusieurs couleurs mortes; l’un parfaict en rondeur, à la mesure d’une courte boule ; les aultres deux un peu moindres, ausquets l'arrondissement est imparfuict, et semble qu’il s’y acheminas! . J’ay trouvé, m’en estant faict enquérir à ceulx qui ont accoustumé d’ouvrir de ces animaulx, que c’est un accident rare et inusité. 11 est vraysemblable que ce sont des pierres cousines des nostres; et s’il est ainsi, c’est une espérance bien vaine aux graveleux de tirer leur guarison du sang d’une besle qui s’en alloit elle mesme mourir d’un pareil mal. Car de dire que le sang ne se sent pas de ceste contagion, et n’en altère sa vertu accoustuméc, il est plustosl à croire tpt’il ne s’engendre rien en un corps que par la conspiration et communication de toutes les parties ; la masse agit tout’ entière, quoyque l’une piece y contribue plus que l’aultre, selon la diversité des operations : parquoy il y a grande apparence qu’en toutes les parties de ce bouc il y avoit quelque qualité pétrifiante *. Ce n’estoit pas tant pour la
(I) Edit, de 1388, fol. 3*0 : «El il ccslo Ucste est subjocicâ ccslo maladie, je treuve qu'elle a este mal choisie [tour nous y scrxlr de Dicdicaiocnl. Ce u'csloil, etc.»