‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 322 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XXXVII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XXXVII

pl as honorable et meilleure, je nel'eussepas faict; car je ne veulx rien tirer de ces escripts, sinon qu'ils me représentent à vostre mémoire au naturel. Ces mesmes conditions et facultés, que vous avez practiquées et recueillies, madame, avecques beaucoup plus d’honneur et de courtoisie qu’elles ne méritent, je les veulx loger, mais sans alteration et changement, en un corps solide qui puisse durer quelques années, ou quelques jours apres moy, où vous les retrouverez, quand il vous plaira vous en refreschir la mémoire, sans prendre aultrement la peine de vous en souvenir; aussi ne le valent elles pas : je desire que vous continuez en moy la faveur de vostre amitié, par ces mesmes qualités par le moyen desquelles elle a esté produicte.

• Je ne cherche aucunement qu’on m'aime et estime mieulx mort que vivant ; l’humeur de Tihere1 * est ridicule, et commune pourtant, qui avoit plus de soing d'estendre sa renommée à l’advenir qu’il n’ avoit de se rendre estimable et agréable aux hommes de son temps. Si j’estois de eeulx à qui le monde peult debvoir louange, je l’en quitterois pour la moitié et qu’il me la payast d'advance ; qu'elle se hastast et amoncelast tout autour de moy plus espesse qu’alongée, plus pleine que durable ; et qu’elle s’evanouist hardiement quand et ma cognoissance et quand ce doulx son ne touchera plus mes aureiltes. Ce seroit une sotte humeur d’aller, à ceste heure que je suis prest d’abandonner le commerce des hommes, me produire à culx par une nouvelle recommendation. Je ne fois nulle recepte des biens que je n’ay peu employer à l’usage de ma vie. Quel que je soye, je le veulx estre ailleurs qu’en papier : mon art et mon industrie ont esté employés à me faire valoir moy mesme; mes estudes, a m’apprendre à faire, non pas à escrire. J’ay mis touts mes efforts à former ma vie; vovlà mon mestier et mon ouvrage : je suis moins faiseur de livres que de nulle aullre besongne. J’ay désiré de la suffisance pour le service de mes commodités présentés et essentielles, non pour en faire magasin et reserve à mes heritiers. Qui a de la valeur, si le face cognoistre en scs moeurs, en ses propos ordinaires, à traicter l’amouroudes querelles, au jeu, au lict, à la table, à la con-

(I) Quippc Uli non p rindc curer gratta prtrsenlhan, Quam in

poseras ainbitio. Tacite, Annal., VI, 46.

duictede ses affaires et (Economie de sa maison : ceulx que je veois faire de bons livres soubs de meschantes chausses eussent premièrement faict leurs chausses s’ils m’en eussent creu ; demandez à un Spartiate s’il aime mieulx estre bon rhetoricicn que bon soldat; non pas moy1, que bon cuisinier, si je n'avois qui m’en servist. Mon Dieu! madame, que je haïrois une telle recommendation d’estre habile homme par escript et estre un homme de néant et un sot ailleurs ! j’aime mieulx encores estre un sot et icy et là que d’avoir si mal choisi où employer ma valeur. Aussi il s’en fault tant que j’attende à me faire quelque nouvel honneur par ces sottises que je ferai beaucoup si je n’y en perds point de ce peu que j’en avois acquis ; car, oultre ce que ceste peincture morte et muette desrobbera à mon estre naturel, elle ne se rapporte pas à mon meilleur estât, mais beaucoup descheu de ma première vigueur et alaigresse, tirant sur le flestri et le rance : je suis sur le fond du vaisseau qui sent tantost le bas et la lie.

• Au demourant, madame, je n’eusse pas osé remuer si hardiement les mystères de la médecine, attendu le crédit que vous et tant d’aultres luy donnez, si je n’y eusse esté acheminé par ses aucteurs mesmes. Je crois qu’ils n’en ont que deux anciens latins, Pline et Celsus : si vous les veoyez quelque jour, vous trouverez qu’ils parlent bien plus rudement à leur art que je ne fois; je ne fois que la pincer1, ils l’esgorgent. Pline3 se moeque entre aultres choses dequoy, quand ils sont au liout de leur chorde*, ils ont inventé ceste bclledesfaictc, de r’envoyer les malades qu’ils ont agités et tourmentés pour néant de leurs drogues et régimes les uns au secours des vœux et miracles, les aultres aux eaux chauldes. (Ne vous courroucez pas, madame ; il ne parle pas de celles de deçà, qui sont soubs la protection de vostre maison et toutes Gramontoises.) Ils ont une tierce sorte de desfaicte pour nous chasser d’aupri s d’eulx et se descharger des reproches

(I) Pour mai. Je n'aimerais mène pas mieux être bon rhilori. cten que bon cuisinier, si, etc. I. V. L.

(4) C'est-A-dlrc, je ne fais que pincer cette art des médecins : Montaigne tait presque toujours un féminin. C.

(3) Pline, XXIX, I. J. V. L.

(4; ou de leur tatin, comme dans l’édition hrt* de IB88, fvL 344 verso, J. V. L.

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que nous leur pouvons faire du peu d’amendement à nos maulx qu’ils ont eu si longtemps en gouvernement qu’il ne leur reste plus aulcune invention à nous amuser, c'est de nous envoyer chercher la bonté de l'air de quelque aultre contrée. Madame, en voylà assez : vous me donnez bien congé de reprendre le fil de mon propos, duquel je m’estois destourné pour vous entretenir. ■

Ce feut, ce me semble, Perielcs, lequel estant enquis comme il se portoit : « Vous le pouvez, dict il, juger par là, » en montrant des brevets qu’il avoit attachés au col et au bras*. Il vouloit inférer qu’il estoit bien malade, puisqu’il en estoit venu jusques là d’avoir recours à choses si vaines et de s’estre laissé equipper en ceste façon. Je ne dis pas que je ne puisse estre emporté un jour à ceste opinion ridicule de remettre ma vie et ma santé à la mercy et gouvernement des médecins ; je pourray tumber en ceste resverie, je ne me puis respondre de ma fermeté future : mais lors aussi, si quelqu’un s’enquiert à moy comment je me porte, je luy pourray dire comme Periclès : « Vous le pouvez juger par là,» montrant ma main chargée de six dragmes d’opiate. Ce sera un bien évident signe d’une maladie violente; j’auray mon jugemen1 merveilleusement desmanché : si l’impatience et la frayeur gaignent cela sur moy, on en pourra conclure une bien aspre fiebvre en mon ame.

J'ay prins la peine de plaider ceste cause, que j’entends assez mal, pour appuyer on peu et

(I) Plot., Vie de Péricltn, c. il. Ici brevet signifie ce que les latins .ipjx’lalciil anuil htm, préservatif contre le | toison, les encliaulewenis, etc., qu’on attachait au col, an poifputou autre partie du corps. En ae désabusant de la chotc, ou en a presque perdu le nom. C.

eonforter la propension naturelle contre les drogues et practique de nostre medeeine, qui s’est dérivée en moy par mes ancestres; à lin que ce ne feust pas seulement une inclination stupide et temeraire, et qu’elle eust un peu plus de forme; aussi, que ceulx qui me veoyent si ferme contre les exhortements et menaces qu’on me faict quand mes maladies me pressent, ne pensent pas que ce soit simple opiniastreté; ou qu’il y ayt quelqu’un si fascheux qui juge encores que ce soit quelque aiguillon de gloire: ce serait un désir bien assené 1 de vouloir tirer honneur d’une action qui m’est commune avecques mon jardinier et mon muletier! certes,

| je n’ay point le cœur si enflé ny si venteux qu’un plaisir solide, charnu et moelleux, comme la santé, je l’allasse eschanger pour un plaisir imaginaire , spirituel et aéré : la gloire, voire celle des quatre fils Aymon, est trop cher achetée à un homme de mon humeur, si elle luy couste trois lions accès de cholique. La santé, de par Dieu ! Ceulx qui aiment nostre medeeine peuvent avoir aussi leurs considérations bonnes. grandes et fortes ; je ne hais point les fantasies contraires aux miennes : il s’en fault tant que je m’effarouche de vcoir de la discordance de mes jugements à ceulx d’aultruv, et que je me rende incompatible à la société des hommes pour estre d’aultre sens et party que le mien, qu’au rebours (comme c’est la plus generale façon que nature ayt suyvy que la variété, et plus aux esprits qu’aux corps, d’autant qu’ils sont de substance plus soupple et susceptible de formes), je trouve bien plus rare de veoir convenir nos humeurs et nos desseings. Et ne feut jamais au monde deux opinions pareilles, non plus que deux poils ou deux grains : leur plus universelle qualité, c’est la diversité.

(I) Semé, pris ironiquement-

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