‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 323 sur 449 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De l’ulile et de l'hunneste.

Personne n’est exempt de dire des fadaises ; le malheur est de les dire curieusement :

Née isie mayno connut magnas nugas disait «.

Cela ne me touche pas : les miennes m’eschappent aussi nonchalamment qu’elles le v alent ; d'où bien leur prend : je les quilterois soubdain, à peu de coust qu'il y eust ; et ne les achette ny ne les vends que ce qu’elles poisent ; je parle au papier, comme je parle au premier que je rencontre. Qu’il soit vray , voicy de quoy.

A qui ne doibt estre la perfidie détestable, puisque Tibere la refusa à si grand interest? On luy manda d’Allemaignc que, s’il le trouvoit bon, on le desferoit d'Arminius par poison a : c’estoit le plus puissant eunemy que les Romains eussent, qui les avoit si vilainement traietés soubs Yarus, et qui seul empeschoit l’accroissement de sa domination en ces contrées là. llfeit response “que le peuple romain avoit accoustumé de se venger de ses ennemis par voye ouverte, les armes en main ; non par fraude et en cachette(l) * 3: il quitta l'utile pour l'honncste. C’esloit, me direz vous, un affronteur : je le crois ; ce n’est pas grand miracle à gents de sa profession : mais la confession de la vertu ne porte pas moins en la bouche de celuy qui la hayt ; d’autant que la vérité la luy arrache par furce, et que s’il ne la veull recevoir en soy, au moins ii s’en couvre pour s’en parer.

Nostre bastiment, et public et privé, est plein d’imperfection: mais il n’y a rien d’inutile en nature, non pas l'inutilité mesme ; rien ne s’est ingéré en cest univers qui ne tienne place opportune. Nostre estre est cimenté de qualités

(l) Cet homme va me dire avec graude emphase de grandes sottises. Ter., lleaui.,ae. 111, sc. 5, v. 8.

(i) Tacite, Annal., Il, 88. C.

(A)f.Yrm fraude, neqtte occuUls, wd palam et annatum, populont romaman Imite suos ukisci. Tacite, Annal., Il, 88. c.

maladifves: l’ambition, la jalousie, l’envie, la vengeance, la superstition, le desespoir, logent en nous, d’une si naturelle possession que l’image s’en recognoist aussi aux hestes ; voire et la cruauté, vice si desnaturé ; car, au milieu de la compassion, nous sentons au dedans je ne geais quelle aigre-doulce poincte de volupté maligne à venir souffrir aultruy, et les enfants la sentent :

Suave mari magno, lurbatuibits œquora vends,

E terra magnum alterius «per lare la borna* :

desquelles qualités qui osteroit les semences en l’homme, destruiroit. les fondamentales conditions de nostre vie. De mesme en toute police, il y a des offices necessaires, non seulement abjects, mais cncorcs vicieux : les vices y trouvent leur rang, et s’employent à la cousture de nostre liaison, comme les venins à la conservation de nostre santé. S’ils deviennent excusables, d’autant qu’ils nous font besoing, et que la nécessité commune efface leur vraye qualité, il fault laisser jouer cestc partie aux citoyens plus vigoreux et moins craintifs, qui sacrifient leur honneur et leurconscience, comme ces aultres anciens sacrifièrent leur vie pour le salutdelcur pays; nousau!lras,plusfoihles. prenons des roolles et plus aysezet moi ns hazardeux. Le bien public requiert qu’on trahisse et qu’on mente, et qu’on massacre: resignons ceste commission à gents plus obéissants et plus soupples.

Certes, j’ay eu souvent despit de veolr des juges attirer, par fraude et faulses espérances de faveur ou pardon, le criminel à descouvrir son faict, et y employer la piperie et l’impudence. Il servirait bien à la justice, et à Platon mesme qui favorise cest usage, de me fournir d’aultres moyens plus selon moy: c’est une justice malicieuse; et ne l’estime pas moins blecée par soy mesme, que par aultruy. Je respondis, n’y a pas longtemps, qu’à peine * trahirais je le prince pour un particulier, qui serais très marry de trahir aulcun particulier

(i) Il est doux, lorsque le» venu bouleversent les mers, do contempler du rivage le péril des vaisseaux battus par la tempête. Lien., 11, l.

(i) Avec peine.

pour le prince : et ne hais pas seulement à piper, mais je liais aussi qa'on se pipe en moy ; je ne veulx pas seulement fournir de matière et d'occasion.

En ce peu que j’ay eu à négocier entre nosprin. ces* en ces divisions et subdivisions qui nousdeschirent aujourd’huv, j’ay curieusement évité qu’ils se mesprinsscnl en moy et s’enferrassent en mon masque. Les gents du mestier se tiennent les plus couverts, et se présentent et contrefont les plus moyens et les plus voysins qu’ils peuvent : moy, je m'offre par mes opinions les plus vifves, et par la forme plus mienne : tendre négociateur, et novice, qui aime mieulx faillir à l’affaire, qu’à moy. C’a este pourtant, jusques à c’este heure, avecques tel heur (car certes fortune y a la principale part), que peu ont passé de main à aultre avecques moins de souspeçon, plus de faveur et de privante. J’ay une façon ouverte, aysée à s’insinuer, et à se donner crédit aux premières accointances. La naîfveté et la vérité pure, en quelque siecle que ce soit, treuvent encores leur opportunité et leur mise. Et puis de ceulx là est la liberté peu suspecte et peu odieuse, qui besongnent sans aulcun leur interest, et peuvent véritablement employer la responsc de Hvperides aux Athéniens, se plaignants de l’asprcté de son parler : • Messieurs, ne considérez pas si je suis libre ; mais si je le suis sans rien prendre, et sans amender par là mes affaires*. - Ma liberté m’a aussi ayséement deschargé du souspeçon de feinctise, par sa vigueur, n’espargnant rien à dire, pour puisant et cuisant qu’il feust (je n’eusse peu dire pis, absent) , et en ce qu’elle a une montre apparente de simplesse et de nonchalance. Je ne prétends aultre fruict, en agissant, que d’agir ; et n’y attache longues suittes et propositions: chasquc action faict particulièrement son jeu; porte s’il peult3.

Au demourant, je ne suis pressé de passion, ou hayneusc, ou amoureuse, envers les grands ; ny n’ay ma volonté garrotéc d’offense ou d’obligation particulière. Je regarde nos roys d’une affection simplement légitimé et civile, ny esmeue ny desmeuc par inlcrest privé, de quoy

(1) Entre le roi de Navarre, depuis Henri IV, et le due de Cuise, Henri de Lorraine, voy. J. A. de Ttiou, de Vint ma, ni, 8. J. V. !..

(*) PttiT., De la différence du l loueur douée taml, c. U. c.

a) Que le coup perle i il peul.

je me sçais bon grc; la cause generale et juste ne m’attache non plus , que moderéement et sans fiebvre ; je ne suis pas suhject à ces hypotheques et engagements pénétrants et intimes. La cholere et la hayne sont au delà du debvoir de la justice; et sont passions servant seulement à ceulx qui ne tiennent pas assez à leur debvoir par la raison simple : Ulatur mol u animi qui uli ralione non pôles!1. Toutes intentions légitimés et équitables sont d’elles mesmc equables et tempérées ; sinon elles s’altèrent en séditieuses et illégitimes : c’est ce qui me faict marcher par tout la teste haulte, le visage et le cœur ouvert. A la vérité, et ne crainds point de l’advoucr, je porterois facilement au besoing une chandelle à sainct Michel, l’aultre à son serpent , suyvant le desscing de la vieille : je suyvray le bon part y jusques au feu, mais exclusivement si je puis : que Montaigne s’engouffre quand et la ruvne publicque, si besoing est ; mais, s’il n’est pas besoing, je sçauray bon gré à la fortune qu’il se sauve ; et autant que mon debvoir me donne de chordc, je l’emploie à sa conservation. Feut-ce pas Alticus*, lequel se tenant au juste party, et au party qui perdit, se sauva par sa modération, en cest universel naufrage du monde, parmy tant de mutations et diversités ? aux hommes, comme luy, privés, il est plus aysé ; et en telle sorte de besongne, je treuve qu’on peult justement n’estre pas ambitieux à s’ingérer et convier soy mesme.

De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile et sans inclination, aux troubles de son pais et en une division publicque, je ne le trouve ny beau ny honneste : Ea non mediu, sed nulla via est, velut evenlum txpeclantium, quo forluna consilia sua applicent 3. Cela peult estre permis envers les affaires des voysins ; et Gelon4, tyran de Syracuse, suspendit ainsi son inclination, en la guerredes barbares contre les Grecs, tenant une, ambassade à Delphes , avecques des présents,

(!)>QucccluMl s'abandonne aux mouvements de rime, qui ne peut suivre la raison. Cic., Tune., IV, 45.

(4) Corn. N trois, Fie <f Atllcus, c. 6. C.

(3) Ce n’est pas prendre un chemin mitoyen, c'csl n’en prendre aucun; c’est attendre l'événement, afin de passer du côté de ta fortune. Tîtr Live, XXXII, 41. — D'un fait particulier Montaigne a tiré une maxime générale, en changeant un peu les paroles de l’auteur. C.

(4) IlinoD , VU, 1(3. J. L

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