‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 325 sur 449 · LIVRE III, C H À P. I · texte numérisé non relu

LIVRE III, C H À P. I

de sa vigueur originelle ; et non seulement par leur permission plusieurs actions vicieuses ont lieu, mais encores à leur suasion : ex senatusconsultis plebisquescilis scclera exercentur*. Je suys le langage commun, qui faicl différence entre les choses utiles et les honnestes; si que, d'aulcunes actions naturelles, non seulement utiles, mais necessaires, il les nomme desltonnestes et sales.

Mais continuons nostre exemple de la trahison. Deux prétendants au royaume de Thrace* estoient tumbésen débat de leurs droicts; l’empereur les empescha de venir aux armes, mais l'un d'eulx, soubs couleur de conduire un accord amiable par leur entrevue, ayant assigné son compaignon pour le festoyer en sa maison, le feit emprisonner et tuer. La justice requeroit que les Romains eussent raison de ce forfaict; la difficulté en cmpeschoit les voyes ordinaires; ce qu’ils ne peurent légitimement sans guerre et sans hasard, ils entreprindrent de le faire par trahison; ce qu’ils ne peurent honncslcmcnt, ils le feirent utilement ; à quoy se trouva propre un Pomponius Flaceus. Cestuy cy, soubs feinctes paroles et asseuranccs, ayant attiré cest homme dans ses rets, au lieu de l’honneur et faveur qu’il luy promettoit, l’envoya pieds et poings liés k Rome. Un traistre y trahit l’aultre, contre l’usage commun ; car ils sont pleins de défiance, et est malaysé de les surprendre par leur art ; tesmoing la poisante expérience que nous venons d’en sentir3.

Sera Pomponius Flaccus qui vouldra, et en est assez qui le vouldront; quant à moy,ct tnaparole etmafov sont, comme le demourant , pièces de ce commun corps ; leur meilleur effcct, c'est le service public ; je tiens cela pour présupposé. Mais, comme, si on me coinmandoit que je prinsse la charge du palais et des plaids, je respondrois : « Je n’y entends rien ; « ou la charge de conducteur de pionniers, je dirois : « Jesuis appellé à unroollc plus digne;» demesme, qui

(I) Il wl dès crimes autorises parlcsslnatussroimitlescl les plébiscités. SES., Epist. 05.

(*} khescirporh et Cofgg : le premier, frère de tUMHalet i, dernier roi de* Ttiraccs ; et te second, son fils, ce fut Tibère qui le* empescha de venir aux armes. Tacite, Annal.. H, es. C.

P) Montaigne fait allusion tt ta frinte réconciliation qui eut lieu, en 1588 ( l'année même où il faisait imprimer a Pari* le troisième tivrc des Estais), entre Catherine de Mcdiris et Ucari, duc de outre, qui go trompaient l'ua l'autre. A. b. '

me voulilroit employer à mentir, à trahir et à me parjurer, pour quelque service notable, non que d’assassiner ou empoisonner, je dirois : » Si j’ay volé ou desrobbé quelqu’un, envoyez-moy plustost en gallerc. » Car il est loisible à un homme d’honneur de parler ainsi que feirent les Lacédémoniens ', ayants esté desfaicts par Anti paler, sur le poinct de leurs accords : « Vous nous pouvez commander des charges poisantes et dommageables autant qu’il vous plaira ; mais de honteuses et deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander.» Chascun doibt avoir juré à soy mesme ce que les roys d’ .Egypte faisoient solennellement jurera leurs juges*, « qu’ils ne se desvoyeroient de leur conscience, pour quelque commandement qu’eulx mesmes leur en feissent. » Atelles commissions, il y a note évidente d’ignominie et de condamnation, et qui vous la donne vous accuse; et vous la donne, si vous l’entendez bien, en charge et en peine. Autant que les affaires publicques s’amendent de vostre exploict, autant s’en empirent les vostres ; vous y faictcs d’autant pis que mieulx vous y faictes ; et ne sera pas nouveau, ny à l’adventure sans quelque air de justice, que celuy mesme vous ruyne qui vous aura mis en besongne.

Si la trahison peult estre en quelque cas excusable , lors seulement elle l’est qu’elle s’employe à chaslicr et trahir la trahison. Il se treuve assez de perfidies, non seulement refusées, mais punies par cculx en faveur desquels elles avoient esté entreprises. Qui ne sçait la sentence de Fabricius à l’encontre du médecin de Pyrrhus?

Mais ceci encores se treuve, que tel l’a commandée, qui par après l’a vengée rigoreuseinent sur celuy qu’il y avoit employé ; refusant un crédit et pouvoir si effrené, et desadvouant un servage et une obéissance si abandonnée et si lasche. ïaropelc3, duc de Russie, practiqua un gentilhomme de Hongrie pour trahir le roy de Poloigne Boleslaus, en le faisant mourir, ou donnant aux llussiens moyen de luy faire quelque notable dommage. Cestuy cy s’y porta en galant homme ; s’addonna, plus que devant, au service deceroy.obtcint d’estre de

(I) Plût., Différence entre le paUeur el l'ami, c. 81. C.

(i) Plot.. ApopfnfiejvH S dts Mois, vers le cuinmencctncnl. c.

p) Voyez Marti* Chômer , de Hein u Polon., I. V, p. 131, 13a,

' dül.BatU. 1355. C.

AU

son consul et de ses plus feaulx. Avecquesces advantages, et choisissant à poinct l’opportunité de l’absence de son maistre, Il trahit aux Jlussiens Visilicic', grande et riche cité, qui feul entièrement saccagée et arse par eulx, avec occision totale, non seulement des habitants d’icelle de tout sexe et aage, mais de grand nombre de noblesse de là autour, qu’il y avoit assemblé à ces lins. laropelc, assouvy de sa vengeance et de son courroux, qui jiourlant n’estoit pas sans tiltre (car Boleslaus l’avoit fort offensé, et en pareille conduicte), et saoul du fruict de ceste trahison, venant à en considérer la laideur nue et seule, et la regarder d’une veuc saine et non plus troublée par sa passion, la print à un tel remors et contre cœur qu'il en feit crever les yeulx, et couper la langue et les parties honteuses à son exécuteur.

Antigonus* persuada les soldats Argyraspides de luy trahir Eumenes, leur capitaine general, son adversaire : mais, l’eut il faict tuer apres qu’ils le luy eurent livré, il desira luy mesme estre commissaire de la justice divine, pour lcchastiemcntd’un forfaict si détestable; et les consigna entre les mains du gouverneur de la province, luy donnant très exprès commandement de les perdre et mettre à male fin, en quelque maniéré que ce feust, tellement que, de ce grand nombre qu’ils esloient, aulcun ne veid oneques puis l’air de Macedoine: mieulx il en avoit esté servy, d’autant le jugea il avoir esté plus meschamment et punissablement.

L’esclave® qui trahit la cachette de P. Sulpicius, son maistre, feut mis en liberté, suy vant la promesse de la proscription de Sylla ; mais, suyvant la promesse de la raison publicque, tout libre, il fut précipité du roc Tarpeîen.

Et noslrc roy Clovis, au lieu des armes d’or qu’il leur avoit promis, feit pendre les trois serviteurs de Canacre*, après qu’ils luy eurent trahy leur maistre, à quoy il les avoit pratiqués.

Ils les font pendre aveeques la bourse de leur payement au col : ayant satisfait à leur se-

(1) rislicia, ville do la Itauic-Polognc, d.m« U- palaUaat de Saiuloinir. E.J.

(2) Plit., Vie <i' Elimine, c. 9, à la fin. C.

(3) Va £ Maxime, ¥1,5*7. C.

(I; rcut-ilrc Cararic. Voy. 0«o. ce Iocej, U, 41. J. V. L.

conde foy et spéciale, ils satisfont à la generale et première.

Mahumet second, se voulant desfaire de son frere, pour la jalousie de la domination, suyvant le style de leur race, y employa l’un de ses officiers, qui le suffoqua, l’engorgeant de quantité d’eau prinse trop à coup : cela faict, il livra, pour l’expiation de ce meurtre, le meurtrier entre les mains de la merc du trèspassé, car ils n’esloient frères que de pere : elle, en sa presenee, ouvrit à ce meurtrier l'est omach; et, tout chauldcmcnt, de scs mains fouillant et arrachant son cœur, le jecta à manger aux chiens*. Et à ceulx mesmes qui ne valent rien, il est si doulx, ayant tiré l’usage d’une action vicieuse, y pouvoir hormais couldre en toute seurelé quelque traict de bonté et de justice, comme par compensation et correction consciencieuse, joinct qu’ils regardent les ministres de tels horribles maléfices comme gents qui les leur reprochent, et cherchent, par leur mort, d’estouffer la cognoissanec et tesmoignage de telles menées.

Or, si par fortune on vous en recompense, pour ne frustrer la nécessité publicque de cest extrême et desesperé remede, ccluy qui le faict ne laisse pas de vous tenir, s’il ne l’est luy mesme, pour un homme mautdit et exsecrable , et vous tient plus traistre que ne faict celuy contre qui vous l’estes ; car il touche la malignité de vostre courage, par vos mains, sans desadveu, sans object : mais il vous employé, tout ainsi qu’on faict les hommes perdus aux executions de la haultc justice, charge autant utile, comme elle est peu honncstc. Oultrc la vilité de telles commissions, il y a de la prostitution de conscience. La fille à Sejanus, ne pouvant estre punie à mort, en certaine forme de jugement à Rome , d’autant qu'elle estoit vierge*, feut, pour donner passage aux loix, forcée par le bourreau, avant qu’il l’estranglast : non sa main seulement , mais son ame est esclave à la commodité publicque.

Quand le premier Amurath, pour aigrir la punition contre ses subjects qui avoient donné

(I) C'est précisément cc que fit le laineux duc de Valeminols, César Borgia, à l’égard de Remiro d'Orco (cbap. 7 du Prhice de Machiavel ). N.

(i) Quia iriumviraU ttipplicio affici \iujtnem inantfi/um tiabcbatwr, a carnifice, Uiquçum jiulo, compressant, \AUit, Aimai., v, 9, C.

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