LIVRE III, CÎIAP. I
pour estre en eschaugactte* à veoir de quel coslé tumberoit la fortune, et prendre l’occasion à poinct, pour le concilier au victorieux. Ce seroit une espece de trahison, de le faire aux propres et domestiques affaires, ausquels nécessairement il fault prendre party par application de desseing : mais de ne s’embesongner point, à homme qui n’a ny charge ny commandement exprès qui le presse, je le trouve plus excusable ( et si ne practique pour moy ceste excuse) qu’aux guerres estrangieres ; desquelles pourtant, selon nos loix, ne s'empesche qui ne veult. Toutesfois ceulx encores qui s’y engagent tout à faict le peuvent avecques tel ordre et attrem panee*, que l’orage debvra couler par dessus leur teste, sans offense. N’avions nous pas raison de l’esperer ainsi du feu evesque d’Orléans, sieur de Morvilliers3? et j’en cognois, entre ceulx qui y ouvrent valeureusement à ceste heure, de mœurs ou si equables, ou si doulces, qu’ils seront pour demeurer debout, quelque injurieuse mutation et cheute que le ciel nous appreste. Je tiens que c’est aux rois proprement de s’animer contre les rois ; et me mocque de ces esprits qui, de gayeté de cœur, se présentent à querelles si disproportionnées : car on ne prend pas querelle particulière avecques un prince, pour marcher contre luy ouvertement et courageusement pour son honneur et selon son debvoir ; s’il n’aime un tel personnage, il faict mieulx, il l’estime: et notamment la cause des loix, et deffense de l’ancien estât , a tousjours cela que ceulx mesme qui, pour leur desseing particulier, le troublent, en excusent les deffenseurs, s’ils ne les honorent. ■
Mais il ne faut pas appeller debvoir, comme nous faisons touts les jours, une aigreur et une intestine aspreté qui naist de l’interest et passion privée ; ny courage, une conduicte traistresse et malicieuse; ils nomment zele leur propension vers la malignité et violence ; ce n’est pas la cause qui les eschauffe, c’est leur inte-
fl) En tenlinelie. C.
(S) Modération.
(S) jean de Morvilliers, évêque d’Orléans, garde des sceaux de France, néà Mois en IffOG, mort à Tours en 1577. Négociateur actif, il prit part au traité de Cateau-Cambresis et au concile de Trente. Protégé par les Guises, il se montra toujours contraire A la cause de la réforme, mais ne fut point persécuteur. J. V. L.
Montaigne.
rest ; ils attisent la guerre, non parce qu’elle est juste, mais parce que c’est guerre.
Rien n’empcsche qu’on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement; conduisez vous y d’une sinon par tout eguale affection (car elle peult souffrir differentes mesures), mais au moins temperée, et qui ne vous engage tant à l’un, qu’il puisse tout requérir de vous ; et vous contentez aussi d’une moyenne mesure de leur grâce , et de couler en eau trouble, sans y vouloir pescher.
L’aultre manière de s'offrir de toute sa force à ceulx là et à ceulx cy tient cncores moins de la prudence que de la conscience. Ccluy envers qui vous en trahissez un, duquel vous estes pareillement bien venu, sçait il pas que de soy vous en faictes autant à son tour? il vous lient pour un meschant homme ; ce pendant il vous oit, et tire de vous et faict scs affaires de vostre desloyauté ; car les hommes doubles sont utiles en ce qu’ils apportent ; mais il se fault garder qu’ils n’cmportcut que le moins qu’on peult.
Je ne dis rien à l’un que je ne puisse dire à l’aultrc, à son heure, l’accent seulement un peu changé ; et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneues, ou qui servent en commun. 11 n’y a point d’utilité pour laquelle je me permette de leur mentir. Ce qui a esté Dé à mon silence, je le cele religieusement ; mais je prends à celer le moins que je puis ; c’est une importune garde du secret des princes, à qui n’en a que faire. Je présente volontiers ce marché, qu’ils me lient peu, mais qu'ils se Dent hardiement de ce que je leur apporte. J’en ai tousjours plus sceu que je n’ay voulu. Un parler ouvert ouvre un autre parler, et le tire hors, comme faict le vin et l’amour. l’Iiilippides 1 rcspondit sagement, à mon gré, au roy Lysimaj chus, qui luy disoit : « Que vculx-tu que je te communique de mes biens? — Ce que tu vouldras, pourveu que ce ne soit de tes secrets.. Je veois que chascun se mutine si on luy cache le fonds des affaires ausquels on l’employe, et si on luy en a desrobbé quelque arrière sens ; pour moy, je suis content qu’on ne m’en die non plus qu'on veult que j’en mette en besongne;
: et ne desire pas que ma science oultrepasse et
’ II) FUT., de la Curiosité. C. 4.0,
contraigne ma parole. Si je doits servir d’instrument de tromperie, que ce soit au moins j saufve ma conscience ; je ne veulx estre tenu serviteur nv si affectionné, nv si loyal, qu’on me treuve bon à trahir personne; qui est infidèle à soy-mesme l’est exeusablcmcnt à son maistre. Mais ce sont princes qui n’aceeptent pas les hommes à moitié, et mesprisent les services limités et conditionné*. II n’v a remede; je leur dis franchement mes Itornes ; car esclave, je ne le doits estre que de la raison, encore n’en puis je bien venir à bout . Et eulx aussi ont tort d’exiger d’un homme libre telle subjection à leur service et telle obligation, que de celuy qu’ils ont faict et acheté, ou duquel la fortune tient particulièrement et expressément Ma leur. Les loix m’ont osté de grand’peinc ; elles m’ont ci roi si party et donné un maistre ; toute aultre supériorité et obligation doiht estre relatifve à celle là, et retrenchée. Si n’est ce pas à dire, quand mon affection me porteroit aultrement, qu’incontinent j’y portasse la main ; la volonté et les désirs se font lov eulx-mesmes ; les actions ont à la recevoir de l’ordonnance publicque.
Tout ce mien procéder est un peu bien dissonant à nos formes ; ce ne seroit pas pour produire grands elfects, ny pour y durer; l’innocence me sine ne seauroit, à ceste heure, ny négocier entre nous sans dissimulation, ny marchander sans menterie ; aussi ne sont aulcunement de mon gibier les occupations publteques; ce que ma profession en requiert, je l’y fournis en la forme que je puis la plus privée. Enfant, on m’v plongea jusque* aux aureilles, et il sueccdoit ; si m’en desprins je de belle heure. Tay souvent depuis évité de m’en mesler, rarement accepté, jamais requis ; tenant le dos tourné à l’ambition, mais, sinon comme les tireurs d’aviron qui s’advancent ainain à reculons, tellement touteslbis que de ne m’y estre point embarqué, j’ensuis moins obligé à ma resolution qu’à ma bonne fortune ; car Il y a des voyes, moins ennemies de mon goust, et plus conformes à ma portée, par lesquelles si elle m’eust appelle aultresfois au service pu- Hîcque et à mon advancement vers le crédit du monde, je seais que j’eusse passé par dessus la raison de mes discours, pour la suyvre. Ceulx qui disent communément , contre ma profession, que, ce que j’appelle franchise, simplesse et
nalfveté en mes mœurs, c’est art et finesse, et plustost prudence que bonté, industrie que nature, bon sens que bon heur, me font plus d’honneur qu’ils ne m’en ostent ; mais, certes, ils font ma finesse trop fine ; et qui m’aura suy vi et espié de près, je luy donray gaigné s’il ne confesse qu’il n’y a point de réglé en leur eschole qui sceust rapporter ce naturel mouvement, et maintenir une apparence de liberté et de licence si pareille et inflexible, parmi des routes si tortues et diverses, et que toute leur attention et engin ne les y sauroit conduire. I.a voye de la vérité est une et simple ; celle du proufit particulier, et de la commodité des affaires qu’on a en charge, double, incguale et fortuite. J’av veu souvent en usage ces libertés contrefaictes et artificielles, mais le plus souvent sans succès ; elles sentent volontiers leur asne d', Esope', lequel, par émulation du chien, veint à se jeeter tout gayement, à deux pieds, sur les espaules de 6on maistre ; mais autant que le chien recevoit de caresses, de pareille feste le pauvre asne en receut deux fois autant de bastonnades : ld maxime qttemgue decel quod est cujutque mium maxime *. Je ne veulx pas priver la tromperie de senreng, ce seroit mal entendre le monde ; je sçais qu'elle a servy souvent proufitablement, et qu’elle maintient et nourrit la plus part des vacations des hommes. Il y a des v ices légitimés, comme plusieurs actions, ou bonnes ou excusables, illégitimes.
La justice en soy, naturelle et universelle, est aultrement réglée et plus noblement que n’est ceste aultre justice spéciale, nationale, contraincte au besoing de nos polices : Veri juris germanœquc justitiœsolidam et expressam ef/igiem ttullam tenemus, umbra etimaginibue utimur 3; si que le sage Dandamis-*, ovant reciter les vies de Socrates, Pythagoras, Diogenes, les jugea grands personnages en toute aultre chose, mais trop asservis à la reverenee des loix ; pour lesquelles auctoriser et seconder la vraye vertu a beaucoup à se desmettre
(I) Fable Imitée par La Fontaine, IV, 8. J. V. L.
(a) Ce qui est le plus naturel à chacun, c'est ce qui lui sied le mieux. Cic .,de Oflic.,1, 31.
(3) Nous n’axons point de modèle solide et positif d’un véritable droit et d’une justice parfaite ; nous n'en avons qu'une ombre, qu'une image. Cic., ûc Offtc., III, 17.
(4) C'était un sage Indien, qui vivait du temps d’Alexandre. Voyez Plct., vie (T Alexandre, c, SO; et Strab., liv. XV, qui l’appelle Mandante. C.