‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 337 sur 449 · LIVRE III, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. V

eust respect à la noblesse: c’estoit justement luy donner son reng. Antigonus', à un jeune homme incogneu qui luy de.nandoit la charge de son pere, homme de valeur, qui venoit de mourir: « Mon aroy, feit il, en tels bienfaicts, je ne regarde pas tant la noblesse de mes soldats comme je fois leur prouease, - De vray, il n’en doibt pas aller comme des officiers des roys de Sparte, trompette», menestriers, cuisinier», à qui en leur charge succedoient le* enfants, pour ignorants qu’ils feussent, avant tes mieulx expérimentés du mestier. Ceulx de Caleeut font, des nobles, une espece par dessus l’humaine : le mariage leur est interdict, et toute aultre vacation que bellique; de concubines, ils en peuvent avoir leur saoul, et le* femmes autant de ruffiens, sans jalousie les uns des aullres : mais c’est un crime capital et irrémissible de s'accoupler à personne d’aultre condition que la leur; et se tiennent poilus s'ils en sont seulement touchés en passant, et, comme leur noblesse en estant merveilleusement injuriée et intéressée, tuent ceulx qui seulement ont approché un peu trop près d’eulx : de maniéré que les ignobles sont tenus de crier en marchant comme le* gondoliers de Venise, au contour des rues, pour ne s’entreheurter; et le» nobles leur commandent de se jecter au quartier qu’ils veulent: ceulx cy évitent par là caste ignominie, qu’il» estiment perpétuelle ; ceulx là , une mort certaine. Nulle durée de temps, nulle faveur de prince, nui office, ou vertu, ou richesse, peult faire qu'un roturier devienne noble : à quoy ayde ceste coustume, que les mariages sont deffendus de l'un mestier à l’aullre ; ne peult une de race courdonniere espouser un charpentier ; et sont les parents obligés de dresser les enfants à la vacation des peres , précisément , et non à aultre vacation ; par où se maintient la distinction et continuation de leur fortune.

Un bon mariage*, s'il en est, refuse la conpaignie et conditions de l’amour: il tascheà représenter celles de l'amitié. C’est une doulce société de vie, pleine de constance, de fiance, et d'un nombre infiny d’utiles et solides offices, et obligations mutuelles. Aulcune femme qui en savoure le goust,

(*) Plct,, de la Mauvais* haute, c. M. c.

Is) Voy. Mir le mnrtnge Oe ta /uioe.sv de charron, T, 4* : Il a beaucoup p rutile de ce chapitre de Montaigne. I.V. L.

Optalo quant Juufli lutniue Itrda

ne vouldrolt tenir lieu do maistresse à son mary : si elle est logée en son affection comme femme, elle y est bien plus honorablement et seurement logée. Quand il fera l’esmcu ailleurs et l’empressé, qu’on luy demande pourtant lors, -à qui il aimeroit mieulx arriver une honte, ou à sa femme ou à sa malstresse? de qui la desfortune l’aflligeroit le plus? à qui il désire plus de grandeur? - ces demandes n’ont auleun double en un mariage sain.

Ce qu’il s’en vcoid si peu de bons est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et à lé bien prendre, il n’est point de plus belle pièce en nostre société: nous ne nous en pouvons passer, et l’allons avilissant. 11 en advient ce qui sc void aux cages: les oyscaux qui en sont dehors desesperenl d’y entrer, et d’un pareil soing en sortir ceulx qui sont au dedans. Socrates, enquis*, qui estoit plus commode, prendre ou ne prendre point de femme : •• Lequel des deux on faee, dicl il, on s’en repentira. » C'est une convention à laquelle se rapporte bien à poinct ce qu’on diet, Homo homi-

ni. ou deits, ou lupus3 : il fault la rencontre de beaucoup de qualités à h: bastir. Il sc treuve en ce temps plus commode aux âmes simples et populaires, où les delices, la curiosité et l’oysifveté ne le troublent pas tant: les humeurs dosbauchées, comme est la mienne, qui hait toute sorte de liaison et d’obligation, n'y sont pas si propres;

El mihi dulce mugis resolulo tivere collo *.

De mondesseing", j’eusse fuv d'espouser la Sagesse mesme, si elle m'eust voulu : mais, nous avons beau dire, la coustume et l'usage de la vie commune nous emporte; la pluspartdemes actions se conduisent par exemple, non par

(!) Unie i celui qu’elle aimait. Catille, de Coma Btrcn., carm., I.XIV, v. 79.

(i) Dior.. Laercr., Il, 33. C.

(5) L'homme «t A l'homme, ou an dieu, ou un loup.— La’p rémi ère sentence, Humo homlni deiu, est du poêle comique C6> cillus, qui avait dil.au rapport de Symtnaque, Epist.,X, 104 : tt Homo hoinioi floua, si auum oftieiuin sciai.» L'autre proverbe, Homo homtni lupus, se trouve dans Plaite, Axinar.,

act. H, «c. iv, v. 88: « Lupus est homo liomiui, non homo, quurn, quali* sit, lion novit. » J. V. L.

(4) Il est plus doux pour moi d’être exempt de ce joug, Psmd'i-f. allas, 1, 61

I (5; Pc mou propre momxmcnt* C.

Qui demandera à celuy là : • Quel interest avez vous à ce siegeî — L’interest de l’exemple, dira il, et de l’obeïssance commune du prince : je n’y prétends proufit quelconque; et de gloire, je sçais la petite part qui en peult toucher un particulier comme moy : je n’ay icy ny passion ny querelle. » Voyez le pourtant, le lendemain, tout changé, tout bouillant et rougissant de cholere en son reng de battaille pour l'assault : c’est la lueur de tant d'acier et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours qui luy ont jectc ceste nouvelle rigueur et hayne dans les veines. Frivole cause ! me direz vous. Comment cause? il n’en fault point pour agiter nostre ame; une rcsverie sans corps et sans subject la regente et l’agite : que je me jecte à faire des chasteaux en Espaigne, mon imagination m’y forge des commodités et des plaisirs desquels mon ame est réellement chatouillée et resjouïe. Combien de fois embrouillons nous nostre esprit de cholere ou de tristesse par telles umbres et nous insérons en des passions fantastiques qui nous altèrent et l’amc et le corps ! Quelles grimaces estonnées, riardes, confuses, excitent la resverie en nos visages! quelles saillies et agitations de membres et de voix ! semble il pas de cest homme seul qu’il aye des visions faulses d’une presse d’aultres hommes avecques qui il négocié ou quelque daimon interne qui le persécute ? Enquerez vous à vous où est l’object de cestemutation ; est il rien, sauf nous, en nature, que l’inanité substante, sur quoy elle puisse? Cambyses*, pour avoir songé en dormant que son frere debvoit devenir roy de Perse, le feit mourir; un frere qu’il aimoit et duquel il s’estoit tousjours fié : Arislodemus(I) * 3, roy des Messeniens, se tua pour une fantasic qu’il print de mauvaise augure de je ne sçais quel hurlement de ses chiens; et le roy Midas* en feit autant, troublé et fasché de quelque malplaisant songe qu’il avoit songé. C’est priser sa vie justement ce qu’elle est de l’abandonner pour un songe. Oyez pourtant nostre ame triumpher de la misère du corps, de sa foiblesse, de ce qu’il est en butte à toutes offenses et alterations : vrayement elle a raison d’en parler 1

(I) IIÈn, ni, 30. J. v. L.

B) Plot., de la Superstition, ç. 9. C.

(S) lo-, IM. C

O prima Infetlx fln'jenll terra Pronulhea!

I lie parum cauli peclorit egil o put.

Corpora ditpoaem, mcnlem non vida in arlt ;

Recta anlmi primant detail eue via ’.

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