LIVRE III, CHAP. V
tarissé et m’aggrave de prudence aux intervalles que mes maulx me donnent,
Mens Interna mis ne siet usque malis *,
je gauchis tout doulcement et desrobbe ma veue de ce ciel orageux et nubileux que j’ay devant moy, lequel, Dieu mcrcy, je considéré bien sans cffrov, mais non pas sans contention et sans estude; et me voys amusant en la recordation des jeunesses passées :
Animut quod perdidit optai,
Alque in prœteriia se totut imagine versai *.
Que l’enfance regarde devant elle; la vieillesse, derrière : estoit ce pas ce que sigmfioit le double visage de Janus? Les ans m’entraisnent s’ils veulent, mais à reculons! autant que mesyeulx peuvent recognoistre ceste belle saison expirée, je les y destourne à secousses : si elle eschappe de mon sang et de mes veines, au moins n’en veulx je desraciner l’image de la mémoire;
Hoc est,
Vivere bit, viia passe prlore frui *.
Platon* ordonne aux vieillards d’assister aux exercices, danses et jeux de la jeunesse, pour se resjouïr en aultruy de la soupplessc et beauté du corps qui n’est plus en eulx, et rappeller en leur souvenance la grâce et faveur de cest aage verdissant; et veult qu’en ces esbals ils attribuent l’honneur de la victoire au jeune homme qui aura le plus esbaudi5 et resjouî, et plus grand nombre d’entre eulx. Je marquois aultrefois les jours poisants et ténébreux comme extraordinaires ; ceulx là sont tantost les miens ordinaires : les extraordinaires sont les beaux et sereins; je m’en voys au train de tressaillir comme d’une nouvelle faveur quand aulcune chose ne me deult6. Que je me chatouille, je ne puis tantost plus arracher un pauvre rire de ce mesebant corps; je ne m’esgaye qu'en fantasie et en songe pour destourner par ruse le chagrin de la vieillesse : mais, certes, il fauldroit aultre remede qu’en songe ! Foible luicte de l’art contt) De peur que mon 4me ne soit toujours occupée de se» maux Ov., Triât., IV, l, 4. — 11 y a dans Ovide, ne furet.
(*) Mon esprit soupire après ce qu'il a perdu et se rejette tout entier dans le passé, pktruse, Satirtc., c. tîS.
(S) C’est Thre deui fois que de pouvoir Jouir de la vie passée. Mur., X, sa, T.
(4) Traité de» Lots, n, p, 607, vers le commencement. C.
(5) Sÿoyé.
(«J De doutotr, d’où douteur.
tre la nature ! C’est grand’ simplesse d’aionger et anticiper, comme chascun faict, les incommodités humaines ; j’aime mieulx estre moins longtemps vieil que d’eslre vieil avant que de l’estre1 : jusques aux moindres occasions de plaisir que je puis rencontrer je les empoigne. Je cognois bien, par ouï dire, plusieurs especes de voluptés prudentes, fortes et glorieuses : mais l’opinion ne peult pas assez sur moy pour m’en mettre en appétit; je ne les veulx pas tant magnanimes, magnifiques et fastueuses comme je les veulx doulcereuses, faciles et prestes: A natura discedimus : populo nos damus, nullius rei bono auclori *. Ma philosophie est en action, en usage naturel et présent, peu en fantasie : prinsse je plaisir à jouer aux noisettes et à la toupie!
Mon ponebat ertim rvmores ante salaient *.
La volupté est qualité peu ambitieuse : elle s’estime assez riche de soy, sans y mesler le prix de la réputation ; et s’aime mieulx à l’umbre. Il fauldroit donner le fouet à un jeune homme qui s’amuseroit à choisir le goust du vin et des saulces : il n’est rien que j’ave moins sceu, et moins prisé ; à ceste heure je l’apprends, j’en ay grand’ honte, mais qu’y ferois je? j’ay encores plus de honte et de despit des occasions qui m’y poulsent. C’est à nous à resver et à baguenauder : et à la jeunesse à se tenir sur la réputation et sur le bon bout : elle va vers le monde, vers le crédit; nous en venons: Sibi arma, sibi equos, sibi hastas, sibi clavam , sibi pilam, sibi nalaliones et cursus habeanl.nobis senibus, ex lusionibus mullis , lalos relinquant et testeras * : les lois mesmes nous envoyent
(IJ C’est mot pour root ce que dit Cicéron dons son traité de la Vieillesse, c. 19 : Ego veto me mbiux diu senem essematlem, qua/n esse senem anicqwnn esntm. Ici Montalgr»e copie celle Irisée ; et ailleurs, il critique la manière dont Cicéron l'a exprimée. Voy. 1. Il, c. 10, 1. 11, p. 4Ü8. C.
(3) Nous abandonnons la nature; et nous prenons pour guide le peuple, qui ne sait que nous égarer. Séji., Epi si. 99.
(3) A tous les vains caquets préférant mon plaisir.
C’est une application au slylc plaisant d’un vers grave d’Ennitw, dlé par Cicéron, de opktis, I, 94, où ce poète, pariant de Fabius Maximus, dit qu’il travaillait au bien public sans se mettre en peine de tout ce qu’on publiait & Rome pour décrier sa conduite. C.
(4) Qu’ils gardent pour eux les armes, les chevaux, les Javelots, la massue, la paume, la nage et la course ; qu’ils nous laissent, A nous autres vieillards, les dés et les osselets. Cic, tk Seneçt., c. IC.