LIVRE III
•cachent mieulx que nos livres; c'est une discipline qui naist dans leurs veines ,
Et menton venin ipt a dédit 1 ,
que ces bons maislres d’eschole, nature, jeunesse et santé, leur souillent continuellement dans l'ame ; elles n’ont que faire de l’apprendre; elles l’engendrent :
Ifee tantum ntpeo g avisa est ulla columbo Compar, vel si quid diciiur itnprobius ,
O seul a mordent! semper decerpere rostro,
Quantum prœcipue multivola est mnlier •.
Qui n’eust tenu un peu en bride cestc naturelle violence de leur désir, par la crainte et honneur dequoy on les a pourveues, nous estions diffamés. Tout le mouvement du monde se resouit et rend à eest aecouplage5; c’est une matière infuse par tout ; c’est un centre où toutes choses regardent. On vcoid encores des ordonnances de la vieille et sage Rome, laicles pour le service de l’amour; et les préceptes de Socrates a instruire les courtisanes :
Sec non libelli stotei inter serlcos Jaeers pulilllos amant * ;
Zenon, parmy ses lois, regloit aussi les escarquillements et les secousses du despucelage. De quel sens estoit le livre du philosophe Strato5, de la conjunction charnelle? et de quoy traictoit Théophraste1*, en ceulx qu’il intitula , l’un l’Amoureux, l’aultre de l’Amour? de quoy Aristippus, au sien des Anciennes delices? que veulent prétendre les descriptions si estendues et vifvesen Platon, des amours de son temps plus hardies? et le livre de l’Amoureux, de Denietrius Phalereus7 ? et Clinias, ou l’Amoureux forcé
II) Vémis même alluma leur transport furieux.
Vue., Georg., III, 267, tr. de DollUo.
(*/ Jamais colombe, jamais l'oiseau le plus lascif u'a prodigué a»ec uni d ardeur et de plaisir tâtU*aiscrs et ses douces morsures, qu'uuo femiue qui s'abandonne A sa pansiuu. Cat # Carm n LWl, lis.
(5) « Nature, d'une part, nous poulso avec violence A reste action, tout le mouvement du momie se resouit et se rend A cesl accouplage de tuasle et de femelle; et, d'aul ire part, nous laisse accuser, cacher cl rougir pour icelle, comme insolente, desbouuesle, etc, » Guauiuk, de la Sagesse, I, Ü, p. 04, odit. du Panthéon.
(4) Souvent ces petits livre* qu'on trouve sur les coutsirts de nos belles sont l'ouvrage des stoïciens. Hua., Epod., viu, 15."
(6) IM oo. LAsaca, V, 89. c.
(7) Id-, V, 81. C.
de Heraclidc Ponticus1? et d’Antlsthenes* , celuy de faire les enfants ou des Nopces; et l’aultre.du Maistre ou de rAmant?etd’AristoI, celuy des Exercices amoureux? de Cleanthes4, un de l’Amour, l’aultre de l'Art d’aimer? Ira Dialogues amoureux de Sphæreuss?ct la Fable de Jupiter et de Juno, de Chrysippua, eshonlée au delà de toute souffrance"? et ses cinquante epistres si loscifves? Je veux laisser à part les escripts des philosophes qui ont suivy la secte d’Epicurus, protectrice de la volupté. Cinquante deîtés esloient, au temps passé, asservies à cest office7; et s’est trouvé nation8, où, pour endormir la concupiscence de ceulx qui venoient à la dévotion, on tenoit aux temples des garses et des garsons à jouir, et estoit acte de eerlmonie de. s’en servir avant venir à l’ office : Nimirvm profiter continenliam meontinentia neceetaria est ; incenitium ignibut extinguilur *.
En la plus part du monde, ceste partie de nostre corps estoit déifiée : en me6me province, les uns se l’escorchoient pour en offrir et consacrer un lopin ; les aultres offroient et consacraient leur semence : en une aultre, les jeunes hommes se le perceolent publiquement et ouvraient en divers lieux entre chair et cuir, et traversoient, par ees ouvertures, des brochettes, les plus longues et grosses qu’ils pouvoient souffrir; et de ces brochettes faisoient après du fru pour offrande à leurs dieux; estimés peu vigoreux et peu chastes s’il* venoient h s’estonner par la force de ceste cruelle douleur : ailleurs ,
(1) Dior., TjtFitrr, V, 87. C.
(S) Id., VI, IB et II. C.
(5) In., Vil, 140. C.
(*j ID., VH, 175. C.’
(5) Id., VII, 178. C.
(G) Effrontée an demi point, et pha semNabte ’à é es courtisane* infâmes qu’a des (Uetur, dit Dioc. Laerc.s, VU, 187, 188. C.
(7) Dans l'édition de 1588, fol. 575, cette phrase suit immédiatement celle où l’on trouve quelques lignes plus iiaut, que Zenon, par ses lois, reniait tes escarquittements et tes serti tisse* du dépucela c. L'ndditlon que Montaigne a (hile depuis a rompu la liaison des idées, et Toit ne voit pas d'abord A quoi té rapportent ce* mots : A ccl office. A. D.
(8) BabyUme, HAA., 1, 190; Stras., XVI, p. 1081; J tn.,ap. Baruch, VI, «. 45 — Cypre, lira., Ibid.; AthIvée, XII, p. 516. — Hétlnprlii en Phénicie, EtttM, Vie de Constantin, in, 58; Socbate, Hi*t. eccUsiatt., I, 18. Slcea Vtrtieria, Val. Mature, II, 6, 15, etc. J. V. I„
(9) Parce que l'incontinence est nécessaire pour la continence, et que l'incendie s’étetot par le fcu.
marché à un homme de conscience, quand on luy propose quelque difficulté au contrepoids du vice ; mais quand on l’enferme entre deux vices, on le met à un rude chois, comme on feit Origene', ou qu’il idolastrast, ou qu’il se souffrist jouir charnellement à un grand vilain ./Ethiopien qu’on luy présenta : il suhit la première condition ; et vicieusement dict on. Pourtant ne seroient pas sans goust, selon leur erreur, celles qui nous protestent, en ce temps, qu’elles aimeroient mieulx charger leur conscience de dix hommes que d'une messe
Si c’est indiscrétion de publier ainsi ses erreurs, il n’y a pas grand danger qu’elle passe en exemple et usage; car Ariston disoil* que les vents que les hommes craignent le plus sont ceulx qui les descouvrent. 11 faull rebrasser(I) * 3 ce sot haillon qui cache nos mœurs : ils envoyent leur conscience au bordel et tiennent leur contenance en réglé ; jusques aux traislrcs et assassins, ils espousent les loix de la cerimonie , et attachent là leur debvoir. Si n’est ce ny à l’injustice de se plaindre de l’incivilité, ny à la malice de l’indiscrétion. C’est dommage qu un meschant homme ne soit encores un sot, et que la decence pallie son vice : ces incrustations n’appartiennent qu’à une bonne et saine paroy , qui mérité d’estre conservée , d’estre blanchie.
En faveur des huguenots qui accusent nostre confession auriculaire et privée, je me confesse en public, religieusement et purement : sainct Augustin, Origene et Hippocrates ont publié les erreurs de leurs opinions; moy encores, de mes mœurs. Je suis affamé de me faire cognoistrc ; et ne me chault à combien, pourveu que ce soit véritablement ; ou, pour mieulx dire, je n’ay faim de rien ; mais je fuis mortellement d’estre prins en eschange* par ceulx à qui il arrive de cognoistre mon nom. Celuy qui faict tout pour l’honneur et pour la gloire, que pense il gaigner en se produisant au monde en masque, desrobbant son vray estreà la cognoissancc du peuple? Louci un bossu de sa belle taillc.il ledoibt recevoir à injure : si vous estes couard, et qu’on vous honnore pour un vaillant homme, est ce de vous qu’on parle? on vous prend pour un
(I) Comme on en i isa avec Origine, en le réduisant au choix ou (f idolâtrer, ou de se souffrir, elc. C.
(i) Dans plut., iraiui de la Curiosité, c. 3. C.
(3) Retrousser.
(*> D'élre pris pour autre que je ne suis. C,
aullre ; j’aimerois aussi cher que celuy là se gratiliast des bonnetades qu’on luy faict, pensant qu’il soit maistre de la troupe, luy qui est des moindres de la suitle. Archelaus, roy de Macédoine, passant par la rue, quelqu’un versa de l’eau sur luy : les assistants disoient qu’il debvoit le punir. « Ouy ; mais , dict-il', il n’a pas versé l’eau sur moy, mais sur celuy qu'il pensoit que je fusse. » Socrates*, à celuy qui l’advertissoit qu’on mesdisoit de luy : » Point , dict il ; il n’y a rien en moy de ce qu'ils disent.» Pour moy, qui me loueroit d’eslre bon pilote , d’estre bien modeste, ou d’estre bien chaste, je ne luy en debvrois nul granimercy ; et pareillement, qui m’appelleroit traislre, voleur, ou yvrongne, je me tiendrois aussi peu offensé. Ceulx qui se mescognoissent se peuvent paistre de faulses approbations ; non pas moy, qui me veois, et qui me recherche jusques aux entrailles , qui sçais bien ce qui m’appartient : il me plaist d’estremoins loué, pourveu que jesois mieulx cogneu; on me pourroit tenir pour sage, en telle condition de sagesse que je tiens pour sottise. Je m'ennuye que mes Essais servent les dames de meuble commun seulement et de meuble de sale : ce chapitre me fera du cabinet ; j’aime leur commerce un peu privé; le publicque est sans faveur et saveur. Aux adieux, nous eschauffons, oultre l’ordinaire, l’affection envers les choses que nous abandonnons ; je prends l’extreme congé des jeux du monde; voicy nos demieres accolades3.
Mais venons à mon theme. Qu’a faict l’action génitale aux hommes, si naturelle, si necessaire et si juste, pour n’en oser parler sans vergongne, et pour l’exclure des propos serieux et re-
(IJ Pin , Apophihcgmcs des rois. C.
(S) imog. Uerce, 11, 30. C.
(») « On te reprend de la licence de ses paroles, contre la cerimonie, dont II s'csl ■! bien revente' luy me>me qu'il a desehargé chatcun d’en prendre la peine... sous leur accorderons qu'il soit mosctiaut, exaecrable et damoable, d'oser prester ta langue ou raureille it l'capresslou de ce subject ; mais qu'il soit Impudique, on leur nye : car, oultre que ce livre prouve fort bien te macqueretlage que les Iota de la cerimonie preslcnt a venus, quels auteurs de pudicité tout ceuli cy. Je vous prie, qui vout enchérissant si hault la force et la grâce des cftects de Cupidon que de taire accroire à la Jeunesse qu'on n'en peult |ias ouïr seulement parier sans transport t S'ils 1e content a de» temme», n'ont elles pas raison de mettre leur abstinence en garde contre un pre*chcur qui soublleot qu'on oo peult ouïr seulement parler de la table sans rompre ion Jeusnet» Mademoiselle de Oouniay, préfacé de l'édition de II».
joogie