LIVRE III
Fort etlam u otlrla hnvtdlt queslibua auras1 ;
car à quel amy osez vous fier vos doléances, qui, s’il ne s’en rit, ne s’en serve d’acheminement et d'instruction pour prendre luy mesme sa part à la curée? Les aigreurs comme les doulceurs du mariage se tiennent secretles par les sages ; et, parmy les aultres importunes conditions qui se treuvent en iceluy, ceste cy, à un homme languagier*, comme je suis, est des principales, que la coustume rende indécent et nuisible qu'on communique à personne tout ce qu'on en sçait et qu’on en sent s.
De leur donner mesme conseil à elles, pour les desgouster de la jalousie, ce seroit temps perdu i leur essence est si conlite en souspeçon, en vanité et en curiosité, que de les guarir par voye légitimé, il ne fault pas l’esperer. Elles s’amendent souvent de ccst inconvénient par une forme de santé beaucoup plus à craindre que n’est la maladie mesme; car, comme il y a des enchantements qui ne sçavent pas oster le mal qu’en le rechargeant à un aultre, elles rejectent ainsi volontiers ceste liebvre à leurs maris, quand elles la perdent. Toutesfois, à dire vray, je ne sçais si on peult soulïrir d’elles pis que la jalousie; c’est la plus dangereuse de leurs conditions, comme de leurs membres, la teste. Pittacus disoit, «que chascun avoit son default; que le sien estoit la mauvaise teste de sa femme : hors cela, il s'estimeroit de tout poinct heureux.» C’est un bien poisant inconvénient, duquel un personnage si juste, si sage, si vaillant, sentoit tout l’estât de sa vie altéré : que debvons nous faire, nous aultres hommclets? Le sénat de Marseille eut raison d’interiner sa requeste à celuy qui demandoit permission de se tuer, pour s'exempter de la tempeste de sa femme *; car c’est un mal qui ne s’emporte ja-
(!) port nous envie jusqu'à la consolation de faire ente»' dre nos plaintes. Cat., Cartn., I.XVII, 170.
(i, Languagier, homo verbosus, linquax. nicot.
(5) camus, évêque du Delley, répondit à un mari qui le priait d’engager sa femme à mener une vie plus honnête et plus décente : << Tout ce que je pourrais représenter à votre femme serait assez inutile. Le silence de ma pari, et surtout de b vôtre, me parait beaucoup plus sage. Croyez-moi, mon ami.
Il vaut mieux s’appeler Cornélius Tacltus que PubUut Cornélius. » N.
(4) Montaigne parie ailleurs, llv. If, c. 3, de celle permission accordée par le sénat de Marseille à ceux qui étaient las de la vie, et lien parle évidemment d’après Val. Maxime, U, r», 7 ; mais la petite histoire qu’il fait ici parait être eniièmneut de son invention. J. V. l.
mais qu’en emportant la pièce, et qui n’a aultre composition qui vaille que la fuyte ou la souffrance, quoyque toutes les deux très difliciles. Celuy là s’y entendoit, ce me semble, qui dict « qu’un bon mariage se dressoil d’une femme aveugle avec un mary sourd. »
Regardons aussi que ceste grande et violente asprelé d’obligation que nous leur enjoignons ne produise deux effects contraires à nostre lin, à sçavoir qu’elle aiguise les poursuyvants, et face les femmes plus faciles à se rendre ; car, quant au premier poinct, montant le prix de la place, nous montons le prix et le désir de la conqueste. Seroit ce pas Venus mesme qui eust ainsi finement liaulsé le chevet 1 à sa marchandise par le maqucrelago des loix, cognoissant combien c’est un sot déduit, qui ne le fcroit valoir par fantasie et par cherté? enfin c’est toute chair de porc, que la saulse diversifie, comme disoit l’boste de Flaminius* Cupidon est un dieu félon ; il faict son jeu à luicter la dévotion et la justice; c’est sa gluire, que sa puissance chocque tout’aultre puissance, et que toutes aultres réglés cedent aux siennes :
Mnterlam culpœ proscqniturque suœ*.
Et quant au second poinct : serions nous pas moins cocus, si nous craignions moins de l’estre, suyvant la complcxion des femmes? car la delTense les incite et convie :
l'bi relis, nolunt ; ubi nolls, volunl uliro * ;
Contesta pudet ire fia*.
Quelle meilleure interprétation trouverions nous au faict de Mcssalina? Elle feit au commencement son mary cocu à cachetés, comme il sc faict ; mais, conduisant ses parties trop ayséement, par la stupidité qui estoit en luy, elle desdaigna soubdain cest usage; la voylà à faire l’amour à la descouverte, advouer de* serviteurs, les entretenir et les favoriser à la veue d’un chascun ; die vouloit qu’il s’en ressentit. Cest animal ne se pouvant esveiller
0) Exprcvkm usitée du lénifié de Montaigiie, pour dire rencht'rir sa marchandise. C.
(S) TlTE Llvfc, XXXV, 49. c. .
(3) Il rherclie incessamment une nouvelle matière à ses excès. Ovide, Trtii., IV, t, 34.
(4) Voulez-vous, elles ne veulent point; ne voulez-vous point, elles veulent. T ta LS ce, Ettnuch., act. IV, sc. 8, y. 43.
(5j biles rougiraient Je suivre une route permise. Luc., II, 44G.
pour tout cela, et luy rendant ses plaisirs mois et fades par ceste trop lasclie facilité par laquelle il sembloit qu’il les auctorisast et Icgitimast, que feit clic? Femme d’un empereur sain et vivant, et à Rome, au theatre du monde, en plein mydi, en teste et cerimonie publicque et avecques Silius, duquel ellcjouïssoit longtemps devant, elle se marie on jour que son mary estait hors de la ville*. Semble il pas qu’elle s’acheminast à devenir chaste par la nonchalance de son mary ? ou qu’elle cherchas! un aultre mary qui luy aiguisast l’appetit par sa jalousie, et qui, en luy insistant, l’incitast ? Mais la première difficulté qu’elle rencontra feut aussi la derniere : ceste beste s’esveilla en sursault ; on a souvent pire marché de ces sourdauds endormis ; j’ay veu par expérience que ceste extrême souffrance, quand elle vient à se desnouer, produict des vengeances plus aspres; car, prenant feu tout à coup, la cholere et la fureur s’emmoncelant en un, esclatte touts scs efforts à la première charge,
Irarumqut omnes effundii kabrnas , '
il la feit mourir et grand nombre de ceulx de son intelligence; jusques à tel 3 qui n’enpouvoit mais, et qu’elle avoit confié à son lict à coup d’escourgée.
Ce que Virgile dict de Venus et de Vulcan, Lucrèce l’avoft dict plus sortablement d’une jouissance desrobbéc d’elle et de Mars :
BelU fera mœnera Mavort Armlpotens régit, in gremium gui serpe luum se Bejicit, ceterno devinctus vulnere amoris ;
Patcil amore avidos inhians in te, dea, t yisus,
Eque luo pende l resupini spiritus ore :
Ounc tu, diva, luo recubantem corpore sancto Circumfusa super, suaveis ex ore loqueias Funde *.
Quand je rumine ce rejicil, pascit, inhians,
(!) Tacite, Armai., XI, *6, S7, etc. C.’
(i) Et lâche la bride à ses transports. Vmc„ Enéide, XII,
(3j Mnesier, comédien, et Trautus Montanut, chevalier. Tacite, Annal., XI, N»». C.
(4) SouTrnt ce dieu si fler, vaincu par tes appas, bc|>ose sa fierté pour languir dans tes bras :
Sa tète est sur ton sein nonchalamment penchée.
Et l'amour lient ton âme â ta bouche attachée ;
Ses yeux étincelants errent sur ton beau corps.
Tarie pour les Domains dans ces moments si doux. ‘ Lccu., |, 33. Trad. do Ilcsnault.
molli, foret, mt dallas, lubefacta, pendel, percurril', et ceste noble circumfusa, merc du gentil infusas , j’ay desdaing de ces menues poinctes et allusions verbales qui nasquirent depuis. A ces bonnes gents, il ne falloit d’aiguë et subtile rencontre: leur langage est tout plein et gros d’une vigueur naturelle et constante; ils sont tout epigramme; non la queue seulement, mais la teste, l’eslomach et les pieds. 11 n’y a rien d'cfforcé, rien de traisnant ; tout y marche d’une pareille teneur : Contenus virilis est; non sunt circa (losculos occupati *. Ce n’est pas une éloquence molle et seulement sans offense ; elle est nerveuse et solide, qui ne plaist pas tant comme elle remplit et ravit; et ravit le plus les plus forts esprits. Quand je vcois ces braves formes de s’expliquer, si vifves, si profondes, je ne dis pas que c’est bien dire, je dis que c’est bien penser. C’est la gaillardise de l’imagination qui eslevc et enfle les paroles : Pectus est quod disertum facit 3 : nos gents appellent jugements, langage; et beaux mots, les pleines conceptions. Ceste peincture est conduicte , non tant par dextérité de la main comme pour avoir l’objet plus vifvement empreinct en l’ame. Gallus parle simplement, parce qu’il conceoit simplement : Horace ne se contente point d’une superficielle expression, elle le trahiroit; il veoid plus clair et plus oultre dans les choses; son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures pour se représenter; et les luy fault oullrc l’ordinaire, comme sa conception est oultre l’ordinaire. Plutarque dict * qu’il veid le langage latin par les choses: icy de mesme; le sens esclaire et produict les paroles, non plus de vent, ains de chair et d’os; elles signifient plus qu’elles ne disent. Les imbecilles sentent enco-
(I) Tous cos mois, si naturels ot si expressifs, se trouvent, les uns dans le passage de Virgile cité plus haut, d’après fEnékte, MH, 387 ; et les autres dans ce dernier passage de Lucrèce. C.
(J) Leur discours est un tissu de beautés mâles; iis ne songent pas à l’orner de values fleurs. SÊ*., F.pist. 33.
(3) C’est le cccur qui fait l’cloquence. Qcumu, X, 7.
(4) Dans la vie de tkmosthénes, c. I. « Bien tard, dit-il, estant jà fort avant au decours de mon aage, j’ay commencé A prendre en maiu livres latins : en quoy il m'est advenu une chose estrange, mais véritable ncantmoius; c’est qucjcn’ay pas tant apprin' ny tant entendu les choses par les paroles, comme, par quelque usage et cognoissanre que j’avoLs des choses, je suis venu ù entendre aulcunement h» paroles. » Version d' Am jot. C.