‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 347 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

âme rendre: les saints mesme parlent ainsi. S’entend, de celles qui se vantent en bon escient de leur froideur et insensibilité, et qui veulent en estre crues d'un visage sérieux ; car, quand c’estd’un visage affecté.où les yculx desmentent leurs paroles, et du jargon de leur profession qui porte coup à contrepoil, je le treuve bon. Je suis fort serviteur de la naïfveté et de la liberté ; mais il n’y a remede : si elle n’est du tout niaise ou enfantine, elle est inepte et messeante aux dames en ce commerce ; elle gauchit incontinent sur l’impudence. Leurs desguisements et leurs figures ne trompent que les sots; le mentir y est en siège d’honneur ; c’est un destour qui nous conduict à la vérité par une faulse porte. Si nous ne pouvons contenir leur imagination, que voulons nous d’elles? Leseffects? il en est assez qui eschappent à toute communication estrangiere, par lesquels la chasteté peult estre corrompue ;

tilud satpe faett, qtiod sine leste fadt'i

et cculx que nous craignons le moins sont à l’adventure les plus à craindre; leurs péchés muets sont les pires :

Offendor mœcha stmpticiore minus »,

Il est des effects qui peuvent perdre sans impudicité leur pudicité; et, qui plus est, sans leur sceu : Obslcirix , Virginia cujusdam integrilalem manu velul explorons, sire malevolentia, sive inscitia , sive casu , dum inspicil , perdidit s: telle a adiré sa virginité pour l’avoir cherchée ; telle, s’en esbattant, l’a tuée. Nous ne sçaurions leur circonscrire précisément les actions que nous leur deffendons ; il fault concevoir nostre loy soubs paroles generales et incertaines; l’idée mesme que nous forgeons à leur chasteté est ridicule ; car, entre les extrêmes patrons que j’en aye, c’est Fatua4, femme de Faunus,qui ne se laissa veoir oncqucs.puis ses nopces, à rnaslc quelconque; et la femme de Hieron5, qui ne sentoit pas son marypunais, estimant que ce fust une qualité commune

(1) L'on taie souvent ce qu'on hit uns témoin. <

Martial, vil, os, o.

(s) le bais moins une femme qui ne dissimule pas ses vices. Martial, VI, 7, 6.

ta) Ces paroles, qui couürment ce que Montaigne vient de dire, et qu'on ue saurait traduire ouvertement en français, sont des. AixcsTia, de Civil. Del , 1, 18

(4) v.tnao.v, dans Loi lance, I, M. C.

(5.1 Put-, dans les Apopheieqmes des anciens roit, etc.

, CliAP. V. 485

à touts hommes : il fault qu’elles deviennent insensibles et invisibles pour nous satisfaire.

Or, confessons que le nœud du jugement de ce debvoir gist principalement en la volonté : il y a eu des maris qui ont souffert cest accident, non seulement sans reproche et offense envers leurs femmes, mais avecques singulière obligation et recommendation de leur vertu ; telle , qui aimoit mieulx son honneur que sa vie , l’a prostitué à l’appetit forcené d’un mortel ennemy, pour sauver la vie à son mary, et a faict pour luy ce qu’elle n’eust aucunement faict pour soy Ce n’est pas icy le lieu d’estendre ces exemples; ils sont trop haults et trop riches pour estre représentés en ce lustre; gardons les à un plus noble siégé ; mais pour des exemples de lustre plus vulgaire, est il pas tous les jours des femmes entre nous qui, pour la seule utilité de leurs maris, se prestent et par leur expresse ordonnance et entremise? et anciennement Phaulius l’Argien3 offrit la sienne au royPhilippus par ambition; tout ainsi que par civilité ce Galba5, qui avoit donné à souper à Mecenas, veoyant que sa femme et lui commenceoient à complottcr par œillades et signes , se laissa couler sur son coussin , représentant un homme aggravé de sommeil, pour faire espaule à leurs amours, ce qu’il advoua d’assez bonne grâce; car, sur ce poinct, un valet avant prins la hardiesse de porter la main sur les vases qui estoient sur la table, il lui cria tout franchement : •• Comment, coquin, veois tu pas que je ne dors que pour Mecenas?” Telle a les mœurs desbordées4, qui a la volonté plus reformée que n’a cest’ aultre qui se conduict soubs une apparence réglée. Comme nous en veoyons qui se plaignent d’avoir esté vouées à chasteté, avant l'aage de cognoissance : j’en ay veu aussi se plaindre véritablement d’avoir esté vouée à la desbauche avant l’aage de cognoissance; le vice des parents en peult estre cause ; ou la force du besoing, qui est un rude conseiller.

l'article Micron ; et (tans son traité intitulé : Comment on pourra recevoir utilité de ses ennemis, c. T. C.

(I) Voyez te nkMiomiaire de Bayle, au mol Acindijnus (Septimius ), et surtout la Rem. C., où il est plus sévère, que Mon* t. ’<igue et même que saint Augustin. J. V. L.

(i) Put., traité de l'Amour , c. IC. C.

(3) In., ihM. C.

(4) Dans redltlon de 16S8, fol- 580, celte phrase suit immédiatement ces mots qu'on a lus plus haut : cardons les à un pli H noble siégé, a. D.

Aux Indes orientales*, la chasteté y estant en singulière recommendation, l’usage pourtant souffrait qu’une femme mariée se peust abandonner à qui luy presentoit un dépliant, et cela avecques quelque gloire d’avoir esté estimée à si liault prix. Phédon le philosophe, homme de maison, après la prinse de son pais d’Elide, feit meslier* de prostituer , autant qu’elle dura, la beauté de sa jeunesse à qui en voulut, à prix d’argent, pour en vivre. Et Solon feut le premier en la Grece, dict on, qui , par ses loix, donna la liberté aux femmes, aux despens de leur pudicité, de prouveoir au l>esoing de leur vie : coustumeque Hérodote 3 dict avoir esté reccuc avant luy en plusieurs polices. Et puis, quel fruict deceste pénible solicilude? car, quelque justice qu’il y ay t en ceste passion, cneores faudrait il venir si elle nous charie utilement; est il quelqu’un qui les pense bouder par son industrie?

Pohc teram ; cohibe. : sed qui* custodlel ipsos Cu Modes y coûta est, et ab illis inetpit uzor* .

quelle commodité ne leur est suffisante en un siecle si scavant?

La curiosité est vicieuse par tout ; mais die est pernicieuse icy : c’est folie de vouloir s’esclaircir d’un malauquel il n’y a point de médecine qui ne l’empire et le rengrege5; duquel la honte s’augmente et se publie principalement par la jalousie ; duqud la vengeance hlcce plus nos enfants qu’elle ne nous guarit. Vous asscichez et mourez à la queste d’une si obscure vérification. Combien piteusement y sont arrivés ceulx de mon temps qui en sont venus à bout ! Si l'advertisseur n’y présente quand et quand le remede et son secours, c’est un advertisscment injurieux, et qui mérité mieutx un coup

(1) armes, Uist. tnd., c. 17. C.

(ij II n’en lit pas métier, de «on bon gré, comme Montaigne semble I insinuer, mais, étant esclave, son maître l'y forçait. Dioc. t,A(JtcF-, U, UK». Kl, ut quidam scripserunl, a lenoue domino puer ad merendum coaclus, dit encore Aiec-Gells, II, I». C.

(S) Hérodote l'attribue aux l.ydiens, I, 94; aux Babylonien*, !, 196, etc. J. V. L.

(4) Enferme- la sous clef, donne-lui des gardiens. Mais qui les gardera eux -mêmes 7 Ta femme est adroite; eUe commencera par eux. Jet., Soi., VI, 546.

(5) Reaggrave. E. J. -Ciuikok, en copia ni celte phrase [delà Sagesse, 1, *8), se sert du verbe simple: «t Elle engendre une curiosité pernicieuse de se vouloir esrtaircir de son tuai, auquel H n’y a pas de reinédc qui ne l’empire cl ne l’cn-

CJCt <*c. * i. V. U

de poignard que ne faict un desmenlir. On ne se mocque pas moins de cciuy qui est en peine d’y prouveoir que de celuv qui l’ignore. Le cliaracterc de la cornardise est indelebile; à qui il est une fois attaché, il l’est tousjours ; le chastiement l’exprime plus que la faulte. Il faict beau veoir arracher de l’umbre et du double nos malheurs privés, pour les trompelter en des eschaffauds tragiques, et malheurs qni ne pincent que par le rapport ; car bonne femme et bon mariage se dict, non de qui l’est, mais duquel on se taist. 11 fault estre ingénieux à éviter ceste ennuyeuse et inutile cognoissance; et avoient les Romains en eoustume, revenants de voyage ' , d'envoyer au devant en la maison faire sçavoir leur arrivée aux femmes, pour ne les surprendre; et pourtant a introduict certaine nation que le presbtre ouvre le pas à l’espousée, le jour des nopces, pour oster au marié le double cl la curiosité de cerchcr en ce premier essay si elle vient à luy vierge ou blecée d’une amour estrangicre.

Mais le monde en parle. Je scais cent honnestes hommes cocus, honnestcmenl et peu indécemment; un galant homme en est plainct, non pas desestimé. Faites que vostre vertu estouffe vostre malheur ; que les gents de bien en mauldissent l’occasion ; que celuy qui vous offense tremble seulement à le penser. Et puis, de qui ne parle on en ce sens, depuis le petit jusques au plus grand?

Toi qui legionibut imperitnvlt,

El melior quam tu mullis fuit, improbe, rebus * ;

veois tu qu’on engage en ce reproche tant d'honnestes hommes en ta presence? pense qu’on ne l’espargne non plus ailleurs. Mais jusques aux dames, elles s’en mocqucront ; et de quoy se mocqucnl elles en ce temps plus volontiers que d'un mariage paisible et bien composé? Chascun de vous a lait quelqu’un cocu ; or, nature est toute en pareilles, en compensation et vicissitude. La fréquence de cest accident en doibt meshuy avoir modéré l’aigreur ; le voylà lantost passé en eoustume.

Misérable passion! qui a cecy encores, d’estre incommunicable,

(I) Plut., les Demandes des choses romaines, c. 9. C.

(4) D’un héros, d’un laineux général d'armée, supérieur en tant de choses A un misérable comme toi f.tcn., III, «Ml 104t.

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