LIVRE III, CHAH. V
parle de force, qui m’interrompt, m’arreste. En voyage, la nécessité mesmo des chemins coupe les propos ; oultrc ce, que je voyage plus souvent sans eompaignic propre à ces entretiens de suitte ; par où je prends tout loisir de m’entretenir moy mesme. Il m’en advient comme de mes songes: en songeant, je les recommande à ma mémoire (car je songe volontiers que je songe); mais le lendemain je me représente bien leur couleur comme elle estoit, ou gaye, ou triste, ou estrange, mais, quels ils estoient au reste, plus j'ahanne à le trouver, plus je l’enfonce en l’oubliancc. Aussi des discours fortuites qui me tumbent en fantasie, il ne m'en reste en mémoire qu’une vaine image, autant seulement qu’il m’en fault pour me faire ronger et despiter après leurqueste inutilement.
Or doneques, laissant les livres à part et parlant plus matériellement et simplement, je trouve après tout que l’amour n’est aultre chose que la soif de cesle jouissance en un subject désiré ; ny Venus, aultre chose que le plaisir à descharger ses vases, comme le plaisir que nature nous donne à descharger d'aultres parties ; qui devient vicieux ou par immoderation, ou par indiscrétion; pourSoeratcs1, l’amourest appétit de génération par l’entremise delà beauté. Et, considérant maintefois la ridicule titillation de ce plaisir, les absurdes mouvements escervelezet estourdis dequoy il agite Zenon et Cratippus, ceste rage indiscrelte, ce visage enflammé de fureur et de cruauté au plus doux efTect de l’amour, et puis ceste morgue grave, severe et eestatique en une action si folle; qu’on aye logé peslemesle nos délices et nos ordures ensemble; et que la suprême volupté ave du transy et du plainctif comme la douleur; je crois qu’il est vrav, ce que dict Platon*, que l’homme a esté faict par les dieux pour leur jouet,
Qnœvam ista joeandi Sœvilia ■' !
et que c'est par mocqueric que nature nous a laissé la plus trouble de nos actions, la plus commune pour nous egualer par là et apparier
flj Dans le Patitjiret de Pi.atos. C.
fi) lots, 1, 1S : vm. 10, è<i. de SI. Ast : AvOpwircv Sttii rt «atytiM l'rxr Mol cite par Polype, Ht. XV;Clém. d’AlexakbRlt, Soorfi-, Vlll, p. 714; SvsÉaics, rte Provtd ., 11, etc. J. V.L
t3} Cruelle manière de « Jouer ! clupiep, In Etttrop., I,
les fols et les sages, et nous et les bestes. Le plus contemplatif et prudent homme, quand je l’imagine en reste assiette, je le tiens pour affronteur de faire le prudent et le contemplatif: ce sont les pieds du paon qui abbattent son orgueil.
lUdrniem dictre lerum Quld rciat 1 ?
Cculx qui, parmy les jeux, refusent les opinions scrieuses, font, dict quelqu’un, comme eeluy qui craint d'adorer la statue d’un sainct, si elle est sans devantiere. Mous mangeons bien et beuvons comme les bestes; mais ce ne sont pas actions qui empeschent les offices de nostre ame ; en celles là nous gardons nostre advantage sur elles; ceste cy met toute aultre pensée soubs le joug, abrutit et abestit par son impérieuse auclorité toute la théologie et philosophie qui est en Platon, et si ne s’en plainet pas. Par tout ailleurs vous pouvez garder quelque decence; toutes aultrcs operations souffrent des réglés d'honnesteté ; reste cy ne se peult pas seulement imaginer que vicieuse ou ridicule ; trouvez y pour veoir un procéder sage et discret. Alexandre disoit * qu’il se cognoissoit principalement mortel par cesle action et par le dormir. Le sommeil suffoque et supprime les facultés de nostre ame; la liesongne les absorbe et dissipe de mesme; certes c’est une marque non seulement de nostre corruption originelle, mais aussi de nostre vanité et desrormité.
D’un costé nature nous y poulse, ayant attaché à ce désir la plus noble, utile et plaisante de toutes ses fonctions; et la nous laisse, d'aultre part, accuser et fuyr comme insolente et deslionnestc, en rougir et recommender l’abstinence. Sommes nous pas bien brutes de nommer brutale l’operation qui nous faict? Les peuples , ès religions , se sont rencontrez en plusieurs convenances, comme sacrifices, luminaires, encensements, jeusnes, offrandes ; et entre aultrcs. en la condemnation de ceste action : toutes les opinions y viennent, oultrc l’usage si estendu des circoncisions, qui en est une punition. Nous avons à l'adventure raison de nous blasmer de faire une si sotte production
(Il r.if-n iiVmpPchc île dire ta vertie en rianl. non., Sat., I, 1, 31.
fij Pi.ct. , Jlojeni de duccrticr le flaUcur d’arec l'ami , C. *Jh C.
que l’homme; d’appeller l’action honteuse, et honteuses les parties qui y servent (asteure sont les miennes proprement honteuses et peneuses). Les Esseniens, dequoy parle Pline1, se maintenoient, sans nourrice, sans maillot, plusieurs siècles, de l'abord des estrangiers qui, suyvants ceste belle humeur, se rengeoient continuellement à eulx ; ayant toute une nation bazardé de s’exterminer plustost que s’engager à un embrassement féminin, et de perdre la suite des hommes plustost que d’en forger un. Ils disent s que Zenon n'eut affaire à femme qu’une fois en sa vie, et que ce feut par civilité, pour ne sembler desdaigner trop obstinéement le sexe. Chascun fuyt à le vcoir naistre, chascun court à le veoir mourir ; pour le destruire, on cherche un champ spacieux, en pleine lumière; pour le construire, on se musse dans un creux ténébreux, et le plus contrainct qu’il se peut ; c’est le debvoir de se cacher et rougir pour le faire, et c’est gloire, et naissent plusieurs vertus de le sçavoir desfaire ; l’un est injure, l’autre est faveur; car Aristote dict que bonifier quelqu’un, c’est le tuer, en certaine phrase de son pais. Les Athéniens3, pour apparier la desfaveur de ces deux actions, ayants à mundifier l’isle de Delos et se justifier envers Apollo, deffendirent au pourpris d'icelle tout enterrement et tout enfantement ensemble : Nostri noimel panitel*.
Il y a des nations qui se couvrent en mangeant5. Je sais une dame, et des plus grandes, qui a ceste mesme opinion, que c’est une contenance désagréable de mascher, qui ralibat beaucoup de leur grâce et de leur beauté, et ne se présente pas volontiers en public avecques appétit; et sais un homme qui nepeult souffrir de veoir manger, ni qu’on le veoye, et fuyt toute assistance plus quand il s’emplit que s’il se vuide. En l’empire du Turc, il seveoid grand nombre d’hommes qui, pour exceller sur les aultres, ne se laissent jamais veoir quand ils font leur repas ; qui n’en font qu’un la sepmaine; qui se deschiqucttent et dcscouppent
(Il KaL mu.. v, it. c,
(3) DlOC. Laucf., MI, <3. c.
(3) TurCTPiDE, 111, 10». C.
(4) Nous estimons à vice nostre estrr. TùtiacE, Phormion , art. I, s c. 3, v. JO. — I-i traduction est do Montaigne. N.
(3) C'c>l co que dit o\jur?sAmont Jean Léon , dans sa DttçUpi, ou tic C Afrique, l. I, p. as, édit. de Lyon, 1550. c.
la face et les membres; qui ne parlent jamais à personne; gents fanatiques, qui pensent honorer leur nature en se desnalurant ; qui se prisent de leur mespris et s’amendent de leur empirement! Quel monstrueux animal, qui se faict horreur à soy mesme, à qui ses plaisirs poisent, qui se tient à malheur! Il y en a qui cachent leur vie,
Exsilioque domoi et dulr.ia timina mutant *,
et la desrobbent de la veue des aultres hommes; qui évitent la santé et l’alaigresse comme qualités ennemies et dommageables; non seulement plusieurs sectes, mais plusieurs peuples, mauidissent leur naissance et bénissent leur mort ; il en est où le soleil est abominé, les tenebres adorées. Nous ne sommes ingénieux qu’à nous malmener; c’est le vray gibbier de force de noslrc esprit : dangereux util en desreglement !
O miteri! quorum gaudta crimen habenl •.
lié! pauvre homme ! lu as assez d’incommodités necessaires sans les augmenter par ton invention; et es assez misérable de condition sans l’estre par art ; tu as des laideurs réelles et essentielles à suffisance, sans en forger d’imaginaires ; trouves tu que tu sois trop à l’ayse, si la moitié de ton ayse ne te fasche? trouves tu que tu ayes rempli louts les offices necessaires à quoy nature t’engage, et qu’elle soit manque et oysifve chez toi si tu ne t’obliges à nouveaux offices? Tu ne crains point d’offenser ses loix, universelles et indubitables, et te picques aux tiennes, partisanes et fantastiques; et d’autant plus qu’elles sont particulières, incertaines et plus contredictes, d’autant plus tu fois là ton effort ; les ordonnances positives de ta paroisse t’occupent et attachent ; celles de Dieu et du monde ne te touchent point. Cours un peu par les exemples de ceste considération ; ta vie en est toute.
I,es vers de ces deux poètes5, traictants ainsi reservéement et discrettement de la lascifveté, comme ils font, me semblent la descouvrir et esclairer de plus près. Les dames couvrent leur
(t) Et vont vivre et mourir loin du toit paternel.
Vmc., Gforg., Il, 511.
(t) Malheureux ! qui ac foui un crime de leurs plaisirs. /»«■«-
c/o-t.alli h, i, 180.
(3) i>c Virgile, sur Vénus et Vukaio ; de UctfeCE, bur Vénus cl liais.