‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 351 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

sein d'un reseul', lespresbtres plusieurs choses sacrées, les peintres umbragcnt leur ouvrage pour luy donner plus de lustre ; et dict on que le coup du soleil et du vent est plus poisant par reflection qu’à droit fil. L’ /Egyptien1 * respondit sagement à celui qui lui demandoit : » Que portes tu là caché soubs ton manteau? — Il est caché soubs mon manteau afin que tu ne sçaehes pas que c’est ; « mais il y a certaines aultres choses qu’on cache pour les montrer. Oyez cestuy là, plus ouvert,

El mtilam prestl corpiu ad usque meitm 5 :

il me semble qu’il me chaponno. Que Martial retrousse Venus à sa poste, il n’arrive pas à la faire paroistre si entière; celui qui dict tout, il nous saoule et nous desgouste. Ccluy qui craint à s’exprimer nous achemine à en penser plus qu’il n’y en a ; il y a de la trahison en ceste sorte de modestie; et, notamment, nous entr’ouvrant, comme font ceulx cy *, une si belle route à l’imagination, et l’action et la peincture doibvent sentir leur larrecin3 *.

L’amour des Espaignols et des Italiens, plus respectueuse et craintifve, plus mineuse et couverte, me plaist ; je ne sais qui, anciennement6, desiroit le gosier allongé comme le col d’une grue, pour savourer plus longtemps ce qu’il avaloit ; ce souhait est mieulx à propos en ceste volupté viste et precipiteuse, mesme à telles natures comme est la mienne, qui suis si vicieux en soubdaineté. Pour arrester sa fuyte et l’estendre en préambules, entre eulx tout sert de faveur et de recompense ; une œuillade, une inclination, une parole, un signe. Qui se pourroit disner de la fumée du rost, feroit-il pas une belle espargne ? C'est une passion qui mesle, à bien peu d’essence solide, beaucoup plus de vanité et resverie fiebvreuse ; il la fault payer et servir de mesme. Apprenons aux dames à se faire valoir, à s’estimer, à nous amuser

(1) Ht1 seau.

(i) Put., de la curiosité , c. 3.C.

(3) Et je l'ai pressée toute nue contre inoo corps. Ovide, Amor., I, r», 34.

(4J Virgile et Lucrèce.

(3) « 8eroit-ce point une invention forgée au cabinet de Ténu.*, pour donner prix à la besongne , cl en faire venir dadvantage t'envie ? C'est, avec un peu d'eau, allumer plus de feu, comme faict le maresebai... Au rebours, une lasche, facile, toute libre et ouverte permission et commodité affadit, ostc le goust et la poincie. » Charr., de ta Sagesse, I, 33.

(ü) Voyez AAi st., Eihic., III, 10; atuénel, I, ü, etc. J. V. L.

et à nous piper ; nous faisons nostre charge extrême la première, il y a tousjours de l’iropctuosité françoise ; faisant filer leurs faveurs et les estalant en detail, chascun, jusqu es à la vieillesse misérable, y treuve quelque liout de lisière, selon son vaillant et son mérité. Qui n’a jouissance qu’en la jouissance, qui ne galgne que du hault poinct, qui n’aime la chasse qu’en la prinsc, il ne luy appartient pas de se mesler à nostre eschole ; plus il y a de marches et degrés, plus il y a de haulteur et d’honneur au dernier siège; nous nous debvrions plaire d’y estre conduicts, comme il se faict aux palais magnifiques, par divers portiques et passages, longues et plaisantes galeries, et plusieurs destours. Ceste dispensation reviendrait à nostre commodité ; nous y arresterions et nous y aimerions plus longtemps; sans espérance et sans désir, nous n’allons plus rien qui vaille. Nostre maistrise et entière possession leur est infiniment à craindre ; depuis qu’elles sont du tout rendues à la mercy de nostre foy et constance, elles sont un peu bien hazardées ; ce sont vertus rares et difficiles ; soubdain qu’elles sont à nous nous ne sommes plus à elles;

Postquam cupldat mentis satlata Ubido est,

Verba nihil me lucre, nihil perjurla curant 1 ;

et Thrasonides *, jeune homme grec, feut si amoureux de son amour, qu’il refusa, ayant gaigné lecteur d'une maistresse, d’en jouir, pour n’amortir, rassasier et allanguir par la jouissance ceste ardeur inquiété de laquelle il se glorifioit et se paissoit. La cherté donne goust à la viande ; veoyez combien la forme des salutations, qui est particulière à nostre nation, aliastardit par sa facilité la grâce des baisers, lesquels Socrates3 dict estre si puissants et dangereux à voler nos coeurs. C’est une desplaisante coustume, et injurieuse aux dames, d’avoir à prester leurs levres à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu’il soit,

Cujus Uvida naribus canlrtfs Dependet glacles, rigetque barba ...

. Ccnlum occurrsre malo culiUngls * ;

(l) Dès que nous avons satisfait le caprice de notre passion, nous comptons pour rien les promesses et les serments. Cat. Carm., LXIV, 147.

(3) Diog. Laeace, VH, 130. C.

(3) Xexopiiox, Mémoires sur Socrate ,1, S, fl. C.'

(4) Martial, VII, 94. Quoique Montaigne ail changé le dernier mot, ce passage «o peut être traduit. Quadam satm est

et nous mesmes n’y gaignons gueres; car, comme le monde se veoid part y', pour trois belles il nous en fault baiser cinquante laides; et à un estomaeh tendre, comme sont ceulx de mon aage, un mauvais baiser en surpaye un bon.

Ils font les poursuyvants en Italie, et les transis, de celles mesmes qui sont à vendre , et se deffendent ainsi : Qu’il y a des degrés en la jouissance, et qife par services ils veulent ob ■ tenir pour eulx celle qui est la plus entière; elles ne vendent que le corps ; la volonté ne peult estre mise en vente, elle est trop libre et trop sienne. Aiasi ceulx cy disent que c'est la volonté qu'ils entreprennent, et ont raison ; c’est la volonté qu’il fault servir et practiquer. J’ai horreur d’imaginer mien un corps privé d’affection ; et me semble que cesto forcenerie est voisine à celle de ce garson, qui alla saillir par amour la belle image de Venus que Praxiteles avoit faicte*, ou de ce furieux égyptien, escliauffé après la cbarongne d’une morte qu’il einbaumoit et ensuairoit3, lequel donna occasion à la loy qui feut faicte depuis en Ægvpte, que les corps des belles et jeunes femmes, et de celles de bonne maison, seroient gardés trois jours avant qu’on lesmeist entre les mains de ceulx qui avoient charge de prouveoir à leur enterrement4. I’eriander feit plus merveilleusement, qui estendit l’affretion conjugalefplus réglée et légitimé) à la jouissance de Melissa sa femme trespassée5. Ne semble ce pas estre une humeur lunatique de la lune, ne pouvant aullreinonl jouir de Endymion, son mignon, l’aller endormir pour plusieurs mois et se paistre de la jouissance d’un garson qui ne se remuoit qu’en songe? Je dis pareillement qu’on aime on corps sans ame ou sans sentiment quand on aime un corps sans son consentement et sans son désir. Toutes jouissances ne sont pas unes ; il y a des jouissances cliques et languissantes ; mille aultres causes que la bicnvueillance nous peuvent acquérir cest octrov des dames ; ce n’est sufiisant tesmoignage

cauvr drlrtmento lùctrt, </unm vericunitiœ Oient. M. Sis. , Çimlrov., 1, 4L C.

(1) partagé. C.

(?) Vau Maxime, VIII, il, crt.t. C.

(3) Couvrir d'un suaire.

(4) H Eit-, U, 80. J. V, L.

(5) Uiqg. La tuer., I, 00. C.

d’affection ; il y peut escheoir par la trahison, comme ailleurs ; elles n’y vont parfois que d’une fesse,

Tanquam t luira merumque parent ...

Ab tentent, marmoreamee puits 1 :

J’en sçais qui aiment mieulx prester cela que leur coche, et qui ne se communiquent que par là. Il fault regarder si vostre compaignie leur plaist pour quelque aultre Gn encorcs, ou pour celle là seulement, comme d’un gros garson d’estable ; en quel reng, et à quel prix vous y estes logé,

Tibi si datur uni;

Qno lajride fila diem candidlnre notet *.

Quoy, si elle mange vostre pain à la saulse d’une plus agréable imagination?

Te lenei, absentes altos sttspirat amores J*

Comment? avons nous pas veu quelqu’un, en nos jours, s’ estre servy de ceste action à l'usage d’une horrible vengeance, pour tuer par là, et empoisonner, comme il feit, une honneste femme?

Ceulx qui cognoissent l'Italie ne trouveront jamais estrange si, pour ce subject, je ne cherche ailleurs des exemples ; car ceste nation se peult dire regente du reste du monde en cela, lis ont plus communément des belles femmes, et moins de laides que nous; mais des rares et excellentes beautés, j'estime que nous allons à pair4. Et en juge autant des esprits : de ceulx

(f) Aussi graves que ni elles offraient aux dieux le vin et fenerns... Vous diriez qu'files sont absentes, ou de marbre, Martial, XI, fin, 13 ; et 59, 8.

(3) si «‘Ile se donne h vous seul, si elle regarde ce jour-l& comine heureux. Cat., LXVIII, 147.

(S) Elle vous presse dans ses bras, et soupire |>our un ami absent. Tir., I, 6, 38.

(4) Montaigne a probablement extrait ce parallèle de son Journal de voyage, oii l’on voit qu'il faisait le» mêmes réflexions pondant son séjour à Borne en 1581 : Quant à la btauh * par fuir le et rare, il n’en est, disait-il, non plus qu’m France, cl sauf en trois on quaire, il n'y trouvait nulle execttence. 3! ait communément elles sont plus aqreables, cl ne s'en veoid point tant de laides qu’en France ( 3’oija e, 1. 1, p. 319). Vers le même endroit, il parle avec plus d'indulgence de la jalousie italienne : Par tout où tes femmes se laissent vrolr en pubUeque, soit en roche, ni feste, ou en theatre, elles sont à part des hommes : tou tes fols ett s ont des danses t titre lassées assez librement, où II y a occasion de deviser et de loucher a la mam... Les hommes sont fort simplement restas,... courtois au dnnnurant, et ijrarletLT tout ce qu'U est possible, quoy que die te vulgaire des François, qui ne peuvent appeler gracieux ceulx qui 8"ppor(cht mal aysCemcnt leurs dclvrdcmtnts cl insolence or -

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