‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 363 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

quiesme. Le premier périt avecques toutes les aultres créatures, par universelle inondation d’eaux: te second, par la cheutc du ciel sur nous, qui estoulïa toute chose vivante ; auquel aage ils assignent les géants, et en feirent veoir aux Espaignols des ossements, à la proportion desquels la stature des hommes revenoit àvinglpaulmesdc haulteur: le troisiesme, par feu qui embrasa et consuma tout : le quatriesme , par une esmotion d’air et de vent , qui abbattil jusques à plusieurs montaignes; les hommes n’en moururent point, mais ils feurent changés en magots: quelles impressions ne souffre la laschelé de l’humaine creance! Après la mort de ce quatriesme soleil, le monde feut vingt cinq ans en perpétuelles tenebres, au quinziesme desquels feut créé un homme et une femme qui refeirent l’humaine race: dix ans après, à certain de leurs jours, le soleil parut nouvellement créé, et commence, depuis, le compte de leurs années par ce jour là : le troisiesme jour de sa création moururent les dieux anciens; les nouveaux sont nays depuis, du jour à la journée. Ce qu’ils estiment de la manière que ce dernier soleil périra, mon auctcur n’en a rien apprins; mais leur nombre de ce quatriesme changement rencontre à ceste grande conjonction des astres, qui produisit, il y a Imict cents tant d’ans, selon que les astrologicns estiment, plusieurs grandes alterations et nouvelletés au monde.

Quant à la pompe et magnificence, par où je suis entré en ce propos, ny Grèce, ny Rome, ni Ægypte, ne peult, soit en utilité, ou difficulté, ou noblesse, comparer auicun de ses ouvrages au chemin qui se veoid au Peru, dressé par les rovs du pais, depuis la ville de Quito jusques à celle de Cusco (il y a trois cents lieues) droict , uny. large de vingt cinq pas, pavé, revestu de costé et d’aultre de belles et baultes murailles, et le long d’icelles, par le dedans, deux ruisseaux perennes bordés de beaux arbres qu’ils nomment molly. Où ils ont trouvé des montaignes et rochiers. ils les ont taillés et applanis, et comblé les fondrières de pierre et de chaux. Au chef de chasque journée, il y a de beaux palais, fournis de vivres, de vestements et d’armes, tant pour les voyageurs, que pour les armées qui ont à y passer. En l’estimation de cest ouvrage, j’ay compté la difficulté, qui est particulièrement considérable en

MoüTAIGKt.

ce lieu là : ils ne bastissoient point de moindres pierres que de dix pieds en carré; ils n’avoient aultre moyen de eharier qu'à force de bras, en traisnant leur charge; et pas seulement l’art d’eschaffaulder, ny seachants aultre finesse que de haulser autant de terre contre leur bastiment, comme il s'esleve, pour Poster après.

Retumbons à nos coches. En leur place, et de toute aultre voiclure, ils se faisoient porter par les hommes, et sur les espaulcs. Ce dernier roy du Peru, le jour qu’il feut prins, estoit ainsi porté sur des brancars d’or, et assis dans une chaize d’or, au milieu de sa battaille. Autant qu’on tuoit de ces porteurs pour le faire cheoir à bas ( car on le Vouloit prendre vif), autant d’aultres, et à l'envy, prenoient la place des morts : de façon qu’on ne le peut oneques abbattre, quelque meurtre qu’on feist de ces gents là , jusqu'à ce qu’un homme de cheval l’alla saisir au corps, et l’avalla1 par terre.

Page 1