‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 362 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Coustumées : » Qu'il» estoientg gents paisible», venants de loingtains voyages, envoyés de la part duroyde Castille, le plus grand princede la terre habitable, auquel le pape, représentant Dieu en terre, avoit donné la principauté de toutes les Indes; que s'ils vouloient luy estre tributaires, ils seroient très bénignement traités. • Leur demandoient des vivres pour leur nourriture, et de l’or pour le besoing de quelque medecine; leur remontraient, au demourant, la creance d'un seul Dieu et la vérité de nostre religion, laquelle ils leur conseilloient d'accepter, y adjouslanlsquelques menaces. La response feut telle : » Que quant à estre paisisibles, ils n’en portoient pas la mine s'ils festoient ; quant à leur roy, puisqu’il demandoit, il debvoit estre indigent et nécessiteux ; et celuy qui luy avoit faict ceste distribution, homme aimant dissention, d’aller donner à un tiers chose qui n'estoil pas sieune, pour le mettre en débat contre les anciens possesseurs ; quant aux vivres, qu'ils leur en fourniraient , d'or, ils en avoient peu, et que c'estoit chose qu'ils mettoient en nul!' estime, d’autant qu’elle est oit inutile au service de leur vie, là où tout leursoing regardoit seulement à la passer heureusement et plaisamment; pourtant ce qu'ils en pourraient trouver, sauf ce qui estoit employé au service de leurs dieux, qu'ils le prinssent bardiement ; quant à un seul Dieu, le discours leur en avoit pieu ; mais qu'ils ne vouloient changer leur religion, s’en estants si utilement servis si long temps, et qu’ils n’a voient accoustumé prendre conseil que de leurs amis et cognoissants ; quant aux menaces, c’estoit signe de faulte de jugement, d’aller menaceant ceulx desquels la nature et les moyens estoient incogneus ; ainsi, qu'ils se despeschassenl promptement de vuider leur terre ; car ils n’esloicnt pas accoustumés de prendre en bonne parties honnestetés et remontrances de gents armés et estrangiers; autrement, qu’on ferait d'eulx comme de ces aultres, leur monslrant les testes d’aulcuns hommes justiciés autour de leur ville. » Vovlà un exemple de la balbucie de ceste enfance ; mais tant y a, que ny en ce lieu là, ny en plusieurs aultres où les Espaignols ne trouvèrent les marchandises qu’ils chercboient, ils ne feirentarrest ny enlreprinse, quelque aullre commodité qu'il y eust ; tesmoing mes Cannibales 1 .

(!) C'eM prut-ltre une slliittat au Htapitre <Ui CarnttaJea,

CH A P. VI. Slf

Des deux les plus poissants monarque» de ce monde là, et à l'adventure de cesluy cy, roy» de tant de roys, le» dernier» qu'ils en chassèrent, celuy du Peru', ayant esté prin» en une bataille, et tuis à une rençon si exeessirve qu elle surpasse toute creance; et celle là iidcllement payée, et avoir donné, par sa conversation, signe d un courage franc, liberal et constant, et d’un entendement net et bien composé, il print enaie aux vainqueurs, après en avoir tiré un million trois cents vingt cinq mille cinq cents poisants d'or, oullre l'argent et aultres choses qui ne montèrent pas moins isi que leurs chevauh n'attoienl plus ferres que d’or massif), de veoir encore», au prix de quelque desloyauté que ce feust, quel pouvoit estre le reste des thresors de ce roy et jouir librement de ce qu'il avoit resserré. On luy apposta une l'aulse accusation et preuve, qu’il desseignoit de faire soublever ses provinces pour se remettre en liberté; sur quoy, par beau jugement de ceulx mesmesqui luy avoient dresse ceste trahison, on le condamna à estre pendu et estrangle publiquement, luy ayant faict racheter le forment d’estre bruslé tout vif par le baptesme qu’on luy donna au supplice mesme ; accident horrible et inouï, qu'il souffrit pourtant sans se desmentir ny décontenance, ny de parole, d’une forme et gravité vrayement royale. El puis, pour endormir les peuples estonnés et transis de chose si estrange, on contrefeit un grand dueil de sa mort, et lui ordonna on des sumptueuses funérailles.

L aullre, roi de Mexico *, ayant long temps dcITendu sa ville assiégée, et montre en ce siégé tout ce que peuil et la souffrance et la persévérance, si oneques prince et peuple le montra, et son malheur l'ayant rendu vif entre les mains des ennemi», avecques capitulation d' estre Iraiclé en roy ; aussi ne leur feit il rien veoir en la prison indigne de ce filtre ; ne trouvant point après ceste victoire tout l’or qu'ils s’estoient promis, quand ils eurent tout remué et tout fouillé ils se meirent à en chercher des nouvelles par les plus aspres géhennes dequoy ils sc peurent adviser sur les pri-

Iiv. I, c. 30. Montaigne le termine ainsi : « Tout cela ne va pas trop mal ; tuais quoy ! il* no portent point de bauH de chausses. >*

(l) Atahualpa.

(i) r.uatimoxln.

sonniers qu'ils tenoient; mais pour n’avoir rien proufité, trouvant des courages plus forts que leur tormcnis, ils en vinrent enfin à telle rage, que, contre leur foy et contre tout droict des gents, ils condamnèrent le rov mesm.", et l’un des principaulx seigneurs de sa court, à la gehenne en presence l'un de l’aultre. Ce scineur, se trouvant forcé de la douleur, environné de braziers ardents, tourna sur la fin piteusementsa veuevers sonmaistrecommc pour luy demander merc. de ce qu’il n’en pouvoit plus* : le roy, liercmenl et rigoureusement les yeulx sur luy, pour reproche de sa lascheté et pusillanimité , luy dict seulement ces mots d’une voix rude et ferme : » Et moy, suis je dans un baing ? suis je pas plus à mon avse que toy? » Celuy là soubdain après succomba aux douleurs et mourut sur la place. Le roy, à demy rosty, feut emporté de là, non tant par pitié (car quelle pitié toucha jamais des âmes si barbares, qui, pour la doubteuse information de quelque vase d’or à piller, frissent griller devant leurs yeulx un homme, non qu’un roy si grand en fortune et en mérité ), mais ce feut que sa constance rendoit de plus en plus honteuse leur cruauté. Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entreprins de se délivrer, par armes, d’une si longue captivité et subjection, où il feit sa fin digne d’un magnanime prince.

A une aultre fois ils meirent brusler pour un coup, en mesme feu, quatre cents soixante hommes touts vifs; les quatre cents du commun peuple; les soixante , des principaulx seigneurs d'une province, prisonniers de guerre simplement. Nous tenons d’eulx mesmes ces narrations; car ils ne les advouent pas seulement, ils s'en vantent et les preschenl *. Seroit ce pour tesmoignage de leur justice ou zele envers la religion? certes, ce sont voies trop diverses et ennemies d’une si saincte fin. S'ils se feussent proposé d’estendre nostre foy, ils eussent considéré que ce n'est pas en possession de terres qu'elle s'amplifie, mais en possession d’hommes; et se feussent trop contentés des meurtres que la nécessité de la guerre apporte,

(I) IXans r édition In- 4° de l.%88, fol. 400 verso , Montaigne avait mis « comme pour lui deman lcr conge de dire ce qu'il en sçavoU, pour ac redimer de cote peine insupportable : le roy, etc. » C.

(ij Edit, de 1388, Ht les prescM et pubti nu

sans y mesler indifféremment une bouclierié, comme sur des bestes sauvages, universelle, autant que le fer et le feu y ont peu attaindre ; n’en ayants conservé, par leur desseing, qu’autant qu’ils en ont voulu faire de misérables esclaves pour l’ouvrage et service de leurs minières : si que plusieurs des chefs ont esté punis à mort sur les lieux de leur conqueste, par ordonnance des roysde Castille, justement offensés de l’horreur de leurs deportemenls, et quasi touts desestimés et malvoulus. Dieu a meritoirement permis que ces grands pillages se soient absorbés par la mer en les transportant, ou par les guerres intestines dequoy ils se sont mangés entre eulx; et la plus part s’enterrèrent sur les lieux, sans aulcun fruict de leur victoire.

Quant à ce que la recepte, et entre les mains d’un prince mesnagier et prudent', respond si peu à l'esperance qu'on en donna à ses prédécesseurs, et à eeste première abondance de richesses qu’on rencontra à l’abord de ces nouvelles terres ( car encores qu’on en retire beaucoup, nous vcoyons que ce n’est rien, au prix de ce qui s’en debvoit attendre), c’est que l’usage de la monnoye estoit entièrement incogneu , et que parconsequent leur or se trouva tout assemblé, n’estant en aultre service que de montre et de parade, comme un meuble reservéde pcreenlilspar plusieurs puissants roys qui espuisoient tousjours leurs mines, pour faire ce grand monceau de vases et statues à l’ornement de leurs palais et de leurs temples : au lieu que nostre or est tout en employée et en commerce ; nous le menuisonset altérons en mille formes, l’espar.dons et dispersons. Imaginons que nos roys amoncelassent ainsi tout l'or qu’iis pourraient trouver en plusieurs siècles, et le gardassent immobile.

Ceulx du rovaume de Mexico estoient aulcunement plus civilisés, et plus artistes que n’estoient les aullres nations delà. Aussi jugeoient ils , ainsi que nous, que l’univers feust proche de sa fin; et en preindrent pour signe la désolation que nous y apportasmes. Ils croyoient que l’estre du monde se despart en cinq aages, cl en la vie de cinq soleils consecutifs, desquels les quatre avoient desjà foumy leur temps, et que celuy qui leur esclairoil estoit le cin-

(t) Philippe il.

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