‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 365 sur 449 · LIVRE III. CIÎiV P. VIL · texte numérisé non relu

LIVRE III. CIÎiV P. VIL

Impassible, quand nous en pourrons finer. Je feuilletois, il n’y a pas un mois, deux In res escossois se combattants sur cesubject : le populaire rend le roy de pire condition qu'un charretier; le monarchique le loge quelques tirasses audessusde Dieu, en puissance et souveraineté.

Or, l'incommodité de la grandeur que j’ay prins icy à remarquer par quelque occ; sion qui vient de m’en advertir est reste ey. Il n’est à l’adventure rien plus plaisant au commerce des hommes que les essays que nous faisons les uns contre les aultres, par jalousie d'honneur et de valeur, soit aux exercices du corps ou de l’esprit; ausquels la grandeur souveraine n’a aulcune vraye part. A la vérité, il m’a semblé souvent qu’à force de respect on y traicte les princes desdaigneusement et injurieusement; car, ce dequoy je m’offensois infiniment en mon enfance, que ceulx qui s’exerçoient avecques moy espargnassent de s’y employer à bon escient, pour me trouver indigne contre qui ils s’elîorceassent, c’est ce qu'on veoid leur advenir touts les jours, chascun se trouvant indigne de s’efforcer contre eulx ; si on recognoist qu’ils ayent tant soit peu d’affection à la victoire, il n’est celuy qui ne se travaille à la leur prester, et qui n’aime inieulx trahir sa gloire que d'offenser la leur; on n’v employé qu’autant d’effort qu’il en faull pour servir à leur honneur. Quelle part ont ils à la rneslée, en laquelle chascun est (tour eulx ? II me semble veoir ces paladins du temps passé, se présentants aux jousles et aux combats avecques des corps et des armes faées. Crisson1, courant contre Alexandre, se feignit en la course : Alexandre l'en tansa ; mais il luy en drbvoit faire donner le fouet. Pour ceste considération, Carneades disoit * - que les enfants des princes n’apprennent rien à droict qu’à manier des chevaulx ; d’autant qu’en tout aultre exercice chascun fléchit soubs eulx et leur donne gaigné ; mais un cheval, qui n’est ny Dateur ny courtisan, verse le fils du roy par terre, comme il feroit le fils d’un crocheteur. »

Homere a esté contrainct de consentir que Venus feust blecée au combat de Troye, une si doulce saincte et si délicate, pour luy donner

(I) Plct., du Contentement ou repas de l'esprit, c. 1i de la traduction d’Amyol. C.

(1) Put., Comment on pourra discerner te flatteur d'ai re l'ami, c. I», C.

du courage et de la hardiesse; qualités qui ne tumhcnt aucunement en ceulx qui sont exempts dedangier; on faict courroucer, craindre, fuyr les dieux, s'cnjalouser, se dnuloir et se passionner, pour les honnorer des vertus qui se hastissent entre nous de ces imperfections. Qui ne participe au hazard et difficulté ne pcuil prétendre interest à l’honneur et plaisir qui suyt les actions hasardeuses. C’est pitié de pouvoir tant qu’il advienne que toutes choses vous cèdent ; vostre fortune rejecte trop loing de vous la société cl la compaignie; elle vous plante trop à l’escart. Ceste aysanee et lasche facilité de faire tout baisser soubs soy est ennemie de toute sorte de plaisir: c’est glisser, cela; ce n’est pas aller : c’est dormir; ce n’est pas vivre. Concevez l'homme aceompaigné d’omnipotence, vous l’abysmez; il faut qu’il vous demande, par aulmosne, de l'empeschement et de la résistance ; sonestre et son bien est en indigence.

Leurs bonnes qualités sont mortes et perdues; car elles ne se sentent que par comparaison, et on les en met hors; ils ont peu de cognoissance de la vraye louange, estants battus d'une si continuelle approbation et uniforme. Ont ils affaire au plus sot de leurs subjects? ils n’ont auleun moxen de prendre advantage sur luy ; en disant : «C’est pource qu’il est mon roy,« il luy semble avoirassez dict qu'il a presté la main à se laisser vaincre. Ceste qualité estouffe et consomme les aultres qualités vrayes et essentielles, elles sont enfoncées dans la royauté; et ne leur laisse, à eulx faire valoir, que les actions qui la touchent directement et qui luy servent, les offices de leur charge : c’est tant estre roy qu’il n’est que par là. Ceste lueur estrangierc qui l’environne, le cache et nous le desrobbe, nostre veuc s’y rompt et s’y dissipe, estant remplie et arrestée par ceste forte lumière. Le sénat ordonna le prix d'eloquence à Tibère; il le refusa, n’estimant pas que d’un jugement si peu libre, quand bien il eust esté véritable , il s’en peust ressentir.

Comme on leur code touts advantages d’honneur, aussi conforte l’on et auclorise les defaul’s et vices qu’ils ont, non seulement par approbation, mais aussi par imitation. Chascun des suyvants d’Alexandre portoit comme luy la teste à costé*; et les flatteurs de Dionysius

(I) Voy. Plct. , de la Différence entre le flatteur et l'ami . c.*.»..

s'entrcheurtoienl en sa presence, poulsoient et versoient ce qui se rencontroii à leurs pieds, pour dire qu'ils avoient la veue aussi courte que luy *. Les greveures 1 * ont aussi par fois servv de recommendation et faveur; j'en ai veu la surdité en affectation; et parce que le maistre haïssoit sa femme, Plutarque3 a vcu les courtisans répudier les leurs qu’ils aimoienl ; qui plus est, la paillardise s’en est veue en crédit, et toute dissolution, comme aussi la desloyauté, les blasphémés, la cruauté, comme rheresie, comme la superstition, l’irreligion, la mollesse, et pis, si pis il va; par un exemple eneores plus dangereux que celuy des dateurs de Mithridates4, qui, d’autant que leur maistre pretendoit à l’honneur de bon médecin , luy portoient à inciser et cautériser leurs membres; car ces aultres souffrent cautériser leur amc, partie plus délicate et plus noble.

Mais pour achever par où j’ay commencé, Adrian l'empereur débattant avecques le philosophe Favorinus de l'interprétation de quelque mot, Favorinus luy en quita bientost la victoire: ses amis se plaignants a luy: “Vous vous mocquez, feit il5 ; vouldriez vous qu’il ne feust pas plus sçavant que moy, luy qui commande à trente légions? . Auguste escrivit des vers contre Asinius Pollio: «Et moy, dict Pollio6, je me tais ; ce n’est pas sagesse d’escrire à l’envy de celuy qui peult proscrire : » et avoient raison; car Dionysius7, pour ne pouvoir egualer Philoxenus en la poésie et Platon en discours, en condamna l'un aux carrières et envoya vendre l'aultre esclave en l’isle d’/Egine.

CHAPIT1IE VIII.

De l'art de conférer.

C’est un usage de nostre justice d’en condamner aulcuns pour l'advertissementdesaul-

(I) Put., de la Diffluence entre le. flatteur et l’ami, c. 8. C.

(4) Les hernies, du mol laliu gravaio. C.

(N) Putt., de la Dlfprence entre 1 1 flatteur et l'ami, c. 8. Montaigne a légèrement altéré le fait dont Plutarque parle en cet endroit. C.

(4) la-, Ihkl.

(5) Spartirn, Fie d'Adrien, c. 15. J. V. L.

(n; macbobe, Salfirn., 11,4. C.

(7) PUT. , du Content ment ou repas de l’esprit , c. 10. Mais lacouduitcdu tyran de Sicile à l'égard de Philou'uc et dePla-

très. De les condamner parce qu’ils ont failly, ce seroit bestise, comme dict Platon *, car ce qui est faict ne se peult desfaire ; mais c’est à fin qu’ils ne faillent plus de mesme, ou qu’on fuye l’exemple de leur faulte : on ne corrige pas celuy qu'on pend ; on corrige les aultres par luy. Je fois de mesme ; mes erreurs sont tantost naturelles et incorrigibles*; mais ce que les honnestes hommes proufitent au public en se faisant imiter, je le proufiteray à l’adventure à me faire éviter ;

Nonne vides Albi ut male vivat fillusf utque

Barras Inopt magnum documentum, ne patriam rem

Perdere guis r élit*;

publiant et accusant mes imperfections, quelqu’un apprendra de les craindre. Les parties que j’estime le plus en moy tirent plus d’honneur de m’accuser que de me recommander ; vovlà pourquoy j’y retumbe, et m’y arreste plus souvent. Mais quand tout est compté, on ne parle jamais de soy, sans perte; les propres condamnations sont tousjours accrues ; les louanges, mescrues. 11 en peult estre aulcuns de ma complexion, qui m’instruis mieulx par contrariété que parsimilitude.ct par fuyte que par suyte ; à ceste sorte de discipline regardoit le vieux Caton4, quand il dict «que les sagas ont plus à apprendre des fols que les lois des sages ; » et cest ancien joueur de lyre, que Pausanias récite avoir accouslumé contraindre sas disciples daller ouïr un mauvais sonneur, qui logeoit vis à vis de luy, où ils apprissent à haïr scs désaccords et faulsas mesures ; l’horreur de la cruauté me rejecte plus avant en laclemence qu’aulcun patron de clémence ne me sçauroit attirer ; un bon escuyer ne redresse pas tant mon assiette comme faict un procureur ou un vénitien à cheval ; et une mauvaise façon de langage reforme mieulx la mienne que ne faict la bonne. Touts les jours, la sotte contenance d’un aultre m’adverlit et m’advise ; ce qui poinct touche et esveilic

Ion est rapportée avec plus d'exact ilude par Imod. XV, 6 et 7 ; Du**.. Laercb, III, 18 et 19. J. V. L.

(1) Traité des Lois, XI, p. 954. C.

(4) Les éditions de 1595 et de 1GJB ajoutent : et l rremediabts; mais ce root a été effacé par Monialgnc dans un des exemplaires qu'il a revus.

(5) Voyez-vous le fils d*All>u»? qu’il a de peine A vivre! Voyez-vous la misère de Barras ? exemples qui nous apprennent à im* pas dissiper notre patrimoine. IIor., Sat., 1, 4, 109.

(4, Voyez sa Ffepar Flüt.,c.4. C.

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