‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 366 sur 449 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

mieulx que ce qui plaist. Ce temps est propre à nous amendera reculons; pardisconvenancc plus que par convenance, par différence que par accord. Estant peu apprins par les bons exemples, je nie sers des mauvais, desquels la leçon est ordinaire1 ; je me suis efforcé de me rendre autant agréable comme j'en vcoyois de fascheux, aussi ferme que j’en veoyois de mois, aussi doulx que j'en veoyois d'aspres ; aussi bon que j’en veoyois de mesebants ; mais je me proposois des mesures invincibles.

Le plus fructueux et naturel exercice de nosire esprit, c’est, à mon gré, la conférence; j’en trouve l'usage plus doulx que d’aulcune aultre action de nosire vie ; et c’est la raison pourquoy, si j’eslois asturc forcé de choisir, je consenlirois plustost, ce crois je, de perdre la veue que l’ouïr ou le parler. Les Athéniens, et eneores les Romains, conservoicnt en grand honneur test exercice en leurs academies ; de nostre temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges, à leur grand prouiit, comme il se veoid par la comparaison de nos entendements aux leurs. L’estude des livres, c'est un mouvement languissant et foible qui n’eschauffe point ; là où la conférence apprend et exerce en un coup. Si je confère avecques une ame forte et un roide jousteur, il me presse les flancs, me picque à gauche et à dextre ; ses imaginations eslancent les miennes ; la jalousie, la gloire, la contenlion, me poulsenl et rehaulsent au dessus de moy mesme ; et l’unisson est qualité du tout ennuyeuse en la conférence. Mais comme nostre esprit se fortifie parla communication des esprits vigoreux et réglés, il ne se peult dire combien il perd et s’abastardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avecques les esprits bas et maladifs ; il n’est contagion qui s'espande comme celle là ; je sçais par assez d’experience combien en vault l’aulne. J'aime à contester et à discourir ; mais c’est avecques peu d’hommes, et pour moy ; car de servir de spectacle aux grands, et faire à l’envy parade de son esprit et de son caquet, je treuve que c'est un mestier très messeant à un homme d’honneur.

(I) Au limi du développement qui suit, l’auteur, dans l'éditk>n do 1588, fol. 405 verso, disait seulement : k l,a veue ordinaire de In volerie, de la perfidie, a réglé mes mœurs et contenu. »

J H AP. VIII. 5ir

La sottise est une mauvaise qualité ; mais de ne la pouvoir supporter, et s’en despiter et ronger, comme il m’advient, c’est une aultre sorte de maladie qui ne doibt gueres à la sottise en importunité ; et est ce qu’à présent je veulxaccuser dumien. J’entre en conférence et en dispute avecques grande liberté et facilité, d’autant que l'opinion treuve en moy le terrein mal propre à y pénétrer et y poulser de haultes racines ; nulles propositions m’estonnent, nulle creance me blece, quelque contrariété qu’clle aye à la mienne ; il n’est si frivole et si extravagante fantasie qui ne me semble biensortableà la production de l'esprit humain. Nous aullres, qui privons nostre jugement du droict de faire des arrests, regardons mollement les opinions diverses; et si nous n’y prestons le jugement, nous y prestons ayséement l’aureille. Où l’un plat est vuide de tout en la balance, je laisse vaciller l’aultre soubs les songes d’une vieille ; et me semble estre excusable si j’accepte plustost le nombre impair, lejeudv au prix du vendredy ; si je n'aime mieuix douziesme ou quatorziesme quetrciziesmc à table; si je veois plus volontiers un lievre costoyant que traversant mon chemin, quand je voyage," et donne plustost le pied gauche que le droict à chausser. Toutes telles ravasserics, qui sont en crédit autour de nous, méritent au moins qu’on les escoute : pour moy, elles emportent seulement l’inanité, mais elles l’emportent. Eneores sont, en poids, les opinions vulgaires et casuelles aultre chose que rien, en nature ; et qui ne s’y laisse aller jusques là tumbe à l'adventure au vice de l'opiniastrelé, pour éviter celuy de la superstition.

Les contradictions doneques des jugements ne m’offensent ny m’alierent ; elles tn’esvcillent seulement et m’exercent. Nous furansla correction : il s’y fauldroit présenter et produire, notamment quand elle vient par forme de conférence, non de regencc. A chasquc opposition, on ne regarde pas si elle est juste ; mais, à tort ou à droict, comment on s’en desfera ; au lieu d’y tendre les bras, nous y tendons les griffes. Je souffrirais estre rudement heurté par mes amis : - Tu es un sot ; tu resves. « J’aime, entre les galants hommes, qu’on s’exprime courageusement ; que les mots aillent où va la pensée : il nous fault fortifier l'ouïe et la durcir contre ceste tendreur du son cerimo-

nleux des paroles. J'aime une société et familiarité forte et virile ; une amitié qui se flatte en l'aspreté et vigueur de son commerce , comme l’amour aux morsures et aux esgratigneurcs sanglantes; elle n’est pas assez vigoreuse et genereuse, si elle n’est querelleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle craint le liurt et a ses allures contrafnctes : A ’eque enim disputari sine reprehensirme potes!1. Quand on me contracte, on esveille mon attention, non pas ma cholere ; je m'advance vers celuy qui me contredict, qui m’instruit : la cause de la vérité debvroit estre la cause commune à l’un et à l’aullre. Que répondra il? la passion du courroux luy a desjà frappé le jugement ; le trouble s’en est saisi avant la raison. Il seroit utile qu'on passast par gageure la decision de nos disputes ; qu’il y eust une marque materielle de nos pertes, à fin que nous en tinssions estât, et que mon valet me peust dire : « Il vous cousta l’année passée cent escus, à vingt fois, d’avoir esté ignorant et opiniastre. - Je festove et caresse la vérité en quelque main que je la trouve, et m’y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues, de loingqueje la veois approcher; et, pourveu qu’on n’y procédé point d’une trongne trop impérieusement magistrale, je prends plaisir à estre reprins* et m’accommode aux accusateurs, souvent plus par raison de civilité que par raison d’amendement, aimant à gratifier et à nourrir la liberté de m’advertir, par la facilité de coder; ouy, à mes despens.

Toutesfois il est, certes, malnysé d’v attirer les hommes de mon temps : ils n’ont pas le courage de corriger, parce qu’ils n’ont pas le courage de souffrir à Peslrc et parlent tousjours avec dissimulation en présence les uns des aultres. Je prends si grand plaisir d’eslre jugé et cogneu qu’il m’est comme indiffèrent en quelle des deux formes je le sois; mon imagination se contredict elle mesme si souvent et condamne, que ce m’est tout un qu’un aultre le face, veu principalement que je ne donne à sa reprclien-

(I) Car il n'y a pas de discussion sans contradiction. Cic., Ht Fln/b. bon t\ mal., 1, 8.

(*} ü^Hilon de 1801: * ic prrstp tapante m reprehciHnns que l'on fait de mes esn-ipts, cl les aysouYcnl etinmos plus par rai-on de Hvüilé, etc. » Ce texte, prvfrre par Naigron, avait dû ftre abandonne par Moutaigne, car U ne s’agit id que df la conversation. J. ▼. !..

sion que l’auctorité que je vculx ; mais je romps paiile avec celuy qui se tient si haull à la main, comme j’en cognois quelqu'un qui plaint son advertissement s’il n’est creu, et prend à injure si on estrive à le suy vre. Ce qne Socrates recueilloit, tousjours riant, les contradictions qu’on faisoit à son discours, on pourroit dire que sa force en csloit cause; et quel’advantage ayant à tumber certainement de son costé, il les aceeptoit comme matière de nouvelle victoire; mais nous vcoyons, an rebours, qu’il n’est rien qui nous y rende le sentiment si délicat que l'opinion de la prééminence et le desdaing de l’adversaire ; et que, par raison, c’est an foilile plustost d’accepter de bon gré les oppositions qui le redressent et rabillem. Je cherche, à la vérité, plus la fréquentation de ceulx qui me gourment que de ceulx qui me craignent ; c’est un plaisir fade et nuisible d’avoir affaire à gents qui nous admirent et facent place. Aniistbencs1 commanda à ses enfants *de ne sçavoir jamais gré nv grâce à homme qui les louast. » Je me sens bien plus fier delà victoire que je gaigne sur moy, quand, en l’ardeur mesme du combat, je me fois plier soubg la force de la raison de mon adversaire, que je ne me sens gré de la victoire que je gaigne sur luy par sa fnihlessr; enfin, je receois et advoue toute sorte d’altainetes qui sont de droict fil, pour foibles qu’elles soient ; mais je suis par trop impatient de celles qui se donnent sans forme. Il me chauli pou de la matière, et me sont les opinions unes, et la victoire du subject à peu près indifferente. Tout un jour jecomesteray paisiblement, si la conduicte du débat se suyt avecques ordre : ce n’est pas tant la force cl la subtilité que je demande, comme l'ordre ; l’ordre qui se veoid tous les jours aux altercations des bergers et des enfants de boutique, jamais entre nous : s’ils se detracquent, c’est en incivilité; si faisons nous bien; mais leur tumulte et impatience ne les desvoye pas de leur t berne, leur propos suyt son cours; s’ils proviennent l'un l'auiire, s’ils ne s’attendent pas, au moins ils s’entendent. On respond tousjours trop bien pour moy si on res|iond à ce que je dis; mais, quand la dispute est troublée et desreglée, je quite la chose, et m'attache à la forme avecques despit et indiscrétion; et me

(t) Plvt., de te Mauvaix honte, c. IS. Mats Ptulerque parte Ici d’uu AnlIsL'éc/ihu, surnom mr ihra le. C.

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