LIVRE III, CH A P. VIII
Yelavtt, nudasque notes ac lerga reüquU, Ludibrium mentis *.
A ceulx pareillement qui nous régissent et commandent, qui tiennent le monde en leur main.cen’esl pasassezd'avoirun entendement commun, de pouvoir ce que nous pouvons; ils sont bien loing au dessuubs de nous, s'ils ne sont bien loing au dessus: comme ils promettent plus, ils doibvent aussi plus.
Et pourtant leur est le silence, non seulement contenance de respect et gravité, mais encores souvent de proufil et de mesnage : car Mcgabysus, estant aile veoir Appelles en son ouvrouer , feut longtemps sans mot dire, et puis commences à discourir de ses ouvrages: dont il receut ceste rude réprimandé: «Tandis que tu as gardé silence, tu semblois quelque grande chose, à cause de tes rhaisnes et de ta pompe ; mais maintenant qu’on t’a ouï parler, il n'est pas jusques aux garsons de ma boutique qui ne te mesprisent*. » Ces magnifiques atours, ce grand estât, ne luy permeltoient point d'estre ignorant d’une ignorance populaire, et de parler impertinemment de la peinclure; il debvoit maintenir, muet, ceste externe et presumptifve suffisance. A combien de sottes âmes, en mon temps, a servy une mine froide et taciturne de filtre de prudence et de capacité! -
I/“s dignités, les charges, se donnent nécessairement plus par fortune que par mérité ; et a l’on tort souvent de s’en prendre aux rovs; au rebours, c’est merveille qu’ils y avent tant d’heur, y ayants si peu d’addresse :
PrimipU ett vhrUU muima noue suoe 1 * 3 :
car la nature ne leur a pas donné la veue qui se puisse eslendrc à lant de peuples, pour en discerner la precellence, et percer nos poictrines où loge la cognoissance de nostre volonté et de nostre meilleure valeur : il fault qu’ils nous trient par conjecture et à taxions; par la race, les richesses, la doctrine, la voix du peu-
(I) Tel en singe, imitateur de l'homme, qu’un ratant couvre rn riant d’un prédeux lissu de soie ; ma» il lui laisse le derrière nu el l'expose ainsi a ta riaée des convives, cura., m Euirop. , I, X03
li) I’lct , des Moyens de discerner te flâneur d'uvee Cm et, c. 14. P-Lixs, Uisl. div.. Il, s, racoote ce irait comme étant de Zruxi*. J. V. L.
(3) te premier mérite d’un prioce est de bien connaître
ceux qu'il doit s'attacher. Mut., vol, 13.
pie ; très foibles arguments. Qui pourroit trouver moyen qu’on en peust juger par justice, et choisir les botnmes par raison, establiroil, de ce seul traict, une parfaite forme de police.
« Ou y, mais il a mené a poinct ce grand affaire. • C’est dire quelque chose, mais ce n’est pas assez dire, car ceste sentence est justement reccue: « qu’il ne fault pas juger les conseils par les événements'. » Les Carthaginois punissoient les mauvais advis de leurs capitaines. encores qu’ils feussent corrigés par une heureuse issue 1 : et le peuple romain a souvent refusé le triumphe à des grandes et très utiles victoires, parce que la conduicte du chef ne respondoil point à son bonheur. On s’apperceoit ordinairement, aux actions du monde, que la fortune, pour nous apprendre combien elle pcult en toutes choses, et qui prend plaisir à rabbastre nostre presumption, n’ayant peu faire les malhabiles sages, elle les faict heureux, à l’envy de la vertu ; et se mesle volontiers à favoriser les executions où la trame est plus purement sienne : d’où il se veoid touts les jours que les plus simples d'entre nous mettent à fin de très grandes besongnes et publicques et privées; et, comme Siramnez le Persien5 respondit à ceulx qui s'estonnoient comment ses affaires succedoient si mal, veu que ses propos esloienl si sages: « qu’il estoit seul maistre de ses propos, mais du succès de ses affaires c’estoil la fortune, >• ceulx cy peuvent respondre de mesme, mais d’un contraire biais. La pjuspart des choses du monde se font par elles mesmes4;
Fala i dam Invenlunt 1 ;
l’issue auctorise souvent une très inepte conduicte: nostre entremise n’est quasi qu’une routine, et, plus communément, considération d’usage et d’exemple, que de raison. Estonné de la grandeur de l’affaire, j’ai aultrefois sceu, par ceulx qui l’avoient mené à fin, leurs motifs et leur addresse ; je n'y ay trouvé que des ad-
(I) C areat mtresvbus opto,
Quisquli ab eventu fbctn notantia jxttai.
OVIDE, Uerotd., U, Ht.
(S) Tit* I.ive, XXXVIII, 48. C.
(X) Dan# Purr., au prologue de* Apophlhegtnes des anciens rois, princes et capitaines .
(4) Il motuio si governa do, se stesso, disait md pape, Urbain vni, si je ne ine trompe. C.
(5) Le* destin* s’ouvrent «a route. Virg-, tn-, 1H,8O0.
vis vulgaires: el les plus vulgaires et usités ] sont aussi peult estre les plus seurs et plus commodes à la practique, sinon à la montre. Quov, si les plus plaltes raisons sont les miculx assises; les plus basses et lascltes, et les plus battues, sc couchent mieulx aux affaires? Pour conserver l’auctorité du conseil des roys, il n’est pas besoing que les personnes prophanes y participent, et y veoyent plus avant que de la première barrière: il se doibt révérer à crédit et en bloc, qui en veult nourrir la réputation. Ma consultation esbauchc un peu la matière, et la considéré legierement par scs premiers visages : le fort et principal de la bcsongne, j’av accouslumé de le resigner au ciel.
Permiue dirlt cetera
L’heur et le malheur sont, à mon gré, deux souveraines puissances: c’est imprudence d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le roolle de la fortune; et vaine est l’cntreprinsc de celuy qui présumé d’embrasser et eauses et conséquences, et mener par la main le progrès de son faict ; vaine surtout aux deliberations guerrières. Il ne feut jamais plus de circonspection et prudence militaire, qu’il s’en veoid par fois entre nous ; seroit ce qu’on craind de se perdre en chemin, se reservant à la catastrophe de ce jeu? Je dis plus, que nostre sagesse mesme et consultation suyt pour la pluspart, la conduicte du hazard: ma volonté et mon discours sc remue tantost d’un air, tantost d'un aultre; et y a plusieurs de ces mouvements qui se gouvernent sans moy: ma raison a des impulsions et agitations journalières et casuelles :
Verinniur species itnlmorum, et per tara monta Hune ntio.%, olios, dum nubila venins uqebal , Concipluni *.
Qu’on regarde qui sont les plus puissants aux villes, et qui font mieulx leurs ltcsongnes ; on trouvera ordinairement que ce sont les moins habiles : il est advenu aux femmelettes, aux en fants, etaux insensés, de commander des grands estats,ià l’egual des plus suffisants princes ; et y rencontrent (dict Thucydides5) plus ordinaire-
(I) AhantloniM te reMo inx <lleut. lion., Od., 1,9,».
fit t* disposition de l’Ame varie sans cesse : maintenant
une |»a««on l'agite; que le veut change, une autre l'en traîne rn. Vmc., C.t •org., I, tjo.
( *} III, 37, harangue de Cléon. C,
ment les grossiers que les subtils: nous attril mons les effects de leur bonne forluneà leur prudence ;
Vl quisque forluna utitur,
lia prœcellet ; aique ex in de sa per e ilium omnesdlctmus 1 * * :
pnrquov jedis bien, en toutes façons, que les événements sont maigres tesmoings4dc nostre prix et capacité.
Or j’estois surcepoinct qu’il ne fault que veoir un homme eslevé en dignité: quand nous l’a 'rions cogneu, trois jours devant, homme de peu, il coule insensiblement, en nos opinions, une image de grandeur de suffisance ; el nous persuadons que, croissant de train et de crédit, il est creu de mérité: nous jugeons de luy. non selon sa valeur, mais à la mode des jeclons, selon la prérogative de son reng. Que la chance tourne aussi, qu’il retumbe et se meslc à la presse, chascun s’enquiert a\ecques admiration de la cause qui l'avoii guindé si hault : * Est ce luy? faiet on; n’v scavoit il aultre chose quand il y estoit ? Los princes se contentent ils de si peu? Nous estions vrayement en bonnes mains! ■ C’est chose que j’ay veu souvent de mon temps: voire, et le masque des grandeurs qu'on représente aux comédies nous touche aucunement et nous pipe. Ce que j’adore moy mesme aux roys, c’est la foule de leurs adorateurs: toute inelination et soubmission leur est doue, sauf celle de l’entendement ; ma raison n’est pas duicte à sc courber et fléchir, ce sont mes genoux. Melanthius, interrogé ce qu’il luy scmbloit de la tragédie de Dionysius: Je ne l'ay, dict il5, point veue, tant elle est offusquée de langage:» aussi la pluspart de ceulx qui jugent les discours des grands debvroienl dire: « Je n’ai point entendu son propos, tant il estoit offusqué de gravité, de grandeur et de majesté. Antisthenes * suadoit un jour aux Athéniens qu’ils commandassent que leurs asnes faussent aussi bien employés au labourage des terres comme esloienl leschevaulx : sur quov il luy feut respondu que cest animal n’estoit pas nay à un tel service: « C’est tout un, répliqua il; il n'y va que de vostre ordonnance; car les plus igno-
(1) Un homme ne K élevequ'à la faveur de la fortune, ci dès lois tout le inonde vante son habileté. Placte, PtcmltA., il, 3, 13.
(2) Edit, de 1588, fnt. 411, ver», « sont débités tcsmoings. »
(3) PUT., Comment il faut ontr, c. 7. C.
(41 IHOC. Î-AF.RCK, VI, 8, C.