LIVRE lll, CHAP. VIII
souche, il n’y a ny qu’esperer ny que jouir qui vaille. '
Or qnoy, si je prends les choses auhrement qu'elles ne sont? Il peult estre : et pourtant j’accuse mon impatience, et tiens, premièrement, qu’elle est egualement vicieuse en celuy qui a droict comme en celuy qui a tort ; car c’est tousjours un’ aigreur tyrannique, de ne pouvoir souffrir une forme diverse à la sienne; et puis, qu’il n’est, à la vérité, point de plus grande fadeze et plus constante que de s’esmouvoir et picquer des fadezes du monde, ny plus hétéroclite ; car elle nous formalise principalement contre nous : et ce philosophe du temps passé' n’eust jamais eu faulte d’occasion à ses pleurs, tant qu’il se feust considéré. Mvson s, l’un des sept sages, d'une humeur timonienne et demoerilienne, interrogé de quov il rioit tout seul • » De ce mesme que je ris tout seul,» respondit il. Combien de sottises dis je et responds je touts les jours, selon moy; et volontiers doneques combien plus frequentes, selon auliruy? si je m’en mords les levres, qu’en doibvent faire les aulires? Somme, il fault vivre entre les vivants , et laisser la rivière courre soubs le pont, sans nostre soing, ou, à tout le moins, sans nostre alteration. De vray , pourquoy, sans nous esmouvoir, rencontrons nous quelqu’un qui ayt le corps tortu et mal basty ; et ne pouvons souffrir le rencontre d’un esprit mal rengé sans nous mettre en cholerc ? cestc vicieuse aspreté tient plus au juge qu’à la faulte. Ayons tousjours en la bouche ce mot de Platon : « Ce que je treuve mal sain, n’est ce pas pour estre moy mesme mal sain? ne suis je pas moy mesme en coulpe? mon advertissement se peult il pas renverser contre moy?» Sage et divin refrain, qui fouette la plus universelle et eonunune erreur des hommes. Non seulement les reproches que nous faisons les uns aux aultres, mais nos raisons aussi et nos arguments et matières controverses, sont ordinairement retorquables à nous, et nous enferrons de nos armes : de quoy l’ancienneté m’a laissé assezde graves exemples. Ce feut ingénieusement dict et bien à propos , par celuy qui l’inventa :
Stercvi ctiique suum bene oïet:>.
(i) Hlnditc. vojr. m*., x, as. j. v. !..
(I> Dtoc. ucacc, 1, 108. c.
ffl Cliaeun alroc rôdeur de «on lumler. Proi crOc latin.
Umiuoii,
Nos yeulx ne veoyent rien en derrière : cent fois le jour, nous nous mocquons de nous sur le subject de nostre voysin; et délestons en d'aultres les defaults qui sont en nous plus clairement, et les admirons d’une merveilleuse impudence et inadvertance. Encores hier je feus à mesme de veoir un homme d’entendement et gentil personnage se mocquant, aussi plaisamment que justement, de l’inepte façon d’un aullrc qui rompt la teste à tout le monde du registre de ses généalogies et alliances, plus de moitié faulses (ceux là se jectent plus volontiers sur tels sots propos qui ont leurs qualités plus doubteuses et moins seures); et luy, s’il eust reculé sur soy, se feust trouvé non gueres moins intempérant et ennuyeux à semer et faire valoir la prorogative de la race de sa femme. Oh! importune presumption, de laquel'e la femme se veoid armée par les mains de son mary mesme! S’il enlendoit du latin, il luy fauldroit dire :
Âijesis, h(tc non inaanll salis sua x pou te ; I nsilga ».
Je n’entends pas que nul n’accuse, qui ne soit net (car nul n’aecuseroit), voire ny net en mesme sorte de tache : mais j’entends que nostre jugement, chargeant sur un aultre, duquel pour lors il est question, ne nous espargne pas, d’une interne et severe jurisdiel ion. C’est office docharité, que qui ne peult osier un vice en soy cherche ce neantmoins à Poster en auliruy , où il peult avoir moins maligne et revesehe semence : ny ne me semble response à propos, à celuv qui m’advertit de ma faulte, dire qu’elle est aussi en luy. Quoy pour cela? tousjours l’adverlissement est vray et utile. Si nous avions bon nez, nostre ordure nous dehvroit (dus puïr, d’autant qu’elle est nostre : et Socrates est d’advis’ que qui se trouveroit coulpable, et son fils, et un estrangier, de quelque violence et injure, dehvroit commencer par soy à se présenter à la condamnation de la justice, et implorer pour se purger le secours de la main du bourreau ; secondement pour son fils, et dernièrement pour l’cslrangicr : si ce précepte prend le ton un peu trop hault, au moins se doibt il présenter le premier à la punition de sa propre conscience.
(I) Courage! elle n’est pas assez folle d'elle -même ; irriie encore sa folie. Ter., Andr., acl. IV, sc. a, v. 9.
(î) C'est Pi-atoî» qui lui fait dire cela clans le GorgUu, p. inn* édit. d'Henri Eslicnnc. C.
ca
Les sens sont nos propres et premiers jnges, ] qui n’apperceoivent les choses que par les accidents externes : et n’est pas merveille si, en toutes les pieees du service de noslre société, il y a un si perpétuel et universel nteslange de cerimonies et apparences superficielles ; si que la meilleure et plus eflertuelle part des polices consiste en cela. C’est tousjours à l’homme que nous avons affaire, duquel la condition est merveilleusement corporelle. Que ceulx qui nous ont voulu bastir, ces années passées, un exercice de religion si contemplatif et immatériel, ne s’estonnent point s’il s’en treuve qui pensent qu elle feust eschappée et Tondue entre leurs doigt s, si ellenetenoit partit y nous comme marque, tiltre, et instrument de division et de part, plus que par soy mesme. Comme en la conférence, la gravité, la robbe, et la fortune de celuy qui parle, donnent souvent crédit à des propos vains et ineptes : il n'est pas à présumer qu’un monsieur si suivy, si redoublé, n’aye au dedans quelque suffisance aultre que populaire; et qu'un homme à qui on donne tant de commissions et (1e charges, si desdai gneux et si morguanl, ne soit plus habile que cest aultre qui le salue de si loing, et que personne n' employé. Non seulement les mots, mais aussi les grimaces de ees gents là, se considèrent et mettent en compte ; ebascun s’appliquant à y donner quelque belle et solide interprétation. S'ils se rabbaissent à la conférence commune, et qu'on leur présenté aultre chose qu’approbation et reverencc, ils vous assomment de l’auctorité de leur expérience ; ils ont ouï, ils ont faict : vous estes accablé d’exemples. Je leur dirois volontiers que le fruict de l’experience d’un chirurgien n’est pas l’histoire de ses practiques, et se souvenir qu'il a guary quatre empestés et trois goutteux, s’il nesçait de cest usage tirer de quoy former son jugement, et ne nous sçait faire sentir qu’il en soit devenu plus sage a l’usage de son art : comme en un concert d’instruments, on n’oyt pas un luth, une espinette, et la fient# ; on oyt une harmonie en globe, l’assemblage et le fruict de tout cest amas. Si les voyages et les charges les ont amendés, c'est à la production de leur entendement de le faire paroislrc. Ce n’est pas assez de compter les expériences, il les fault poiscr et assortir; et les fault avoir digérées et alambiquées, pour en tirer les raisons et conclusions qu’elles
portent. Il ne feut jamais tant d'historiens ; bon est il tousjours et utile de les ouïr, car ils noos fournissent tout plein de belles instructions et louables du magasin de leur mémoire ; grande partie, cerles, au secours de la vie : mais nous ne cherchons pas cela pour reste heure, nous cherchons si ces recitateurs et recueilleurs sont louables eulx mesmes.
Je hais toute sorte de tyrannie, et la parliere, et l’effecluelle: je me bande volontiers contre ces vaines circonslances qui pipent nostre jugement par les sens ; et, me tenant au guet de ces grandeurs exl rsordinaires , ay trouvé que ce sont, pour le plus, des hommes comme les aultres:
Rartts enim ferme sensu s commuait in ilia Fortunu * :
A l'adventure les estime l’on et apperceoit moindres qu’ils ne sont, d’autant qu’ils entreprennent plus, et se montrent plus: ils ne respondent point au faix qu’ils ont prins. Il fault qu’il yaytplusde vigueur et de pouvoir au porteur qu’en la charge : celuy qui n’a pas remplv sa force, il vous laisse deviner s’il a encores de la force au delà, et s’il a esté essayé jusques à son dernier poinct ; celuy qui succombe à sa charge, il descouvre sa mesure et la foiblesse de scs espaules : c'est pourquoy on veoid tant d'ineptes aines entre les sçavantes, et plus que d’aullres; il s'en feust faict des bons hommes de mesnage, bons marchands, bons artisans ;leur vigueur naturelle estôit taillée à ceste proportion. C’est chose de grand poids que la science, ils fondent dessoubs: pour eslaler et distribuer ceste riche et puissante matière, pour l'employer et s’en ayder, leur engin n'a ny assez de vigueur, ny assez de maniement : elle ne peult qu'en une forte nature; or elles sont bien rares: et les foibles, dict Socrates*, corrompent la dignité de la philosophie en la maniant ; elle paroist et inutile et vicieuse, quand elle est mal estuyée. Voylà comment fisse gaslent et affolent5,
Hnmanl quali s simula fur similis Orit,
Quem puer urridens pretioso staminé sérum
(1) Le sens commmun est assez rare dans celte haute fortune. inr., VIII, 73.
(i) Dans la République de Platon, I. VI, p. t. fl, édil. d'IIeurl EMicnne ; édit, de M. Asl, VI, 9, p. 179, «te. J. V» J*
(>) Se Nessent.