CHAPITRE IV
Comme lame descharge ses passions sur des abjects fauls, quand les vrays luy défaillent.
Un gentilhomme des nostres, merveilleusement subjeet à la goutte, estant pressé par les médecins de laisser du tout l’usage des viandes salées, avoit accoustumé de. respondre plaisamment, que - Sur les efforts et torments du mal, il vouloil avoir à qui s’en prendre ; et que s’escriant et mauldissant tantost le cervdat, tanlost la langue de bœuf et le jambon, il s’en sentoit d’autant allégé. » Mais, en bon escient, comme le bras estant haulsé pour frapper il nous deuil* si le coup ne rencontre et qu’il aille au vent ; aussi que |>our rendre une veuc plaisante, il ne fault pas qu’elle soit perdue et escartée dans le vague de l’air, ains qu'elle ayt hutte pour la soustenir à raisonnable distance :
venins ut amitiit vires, niai robore densas Occurrant silvar, spailo diffusas inani *;
de mesme il semble que l’ame csbranlée et esmue se perde en soy mesme si on ne luy donne prinse; et fault tousjours luy fournir d’objcct
(l) Di oitoi; f. de Sicile, XV, 9. c.
(S) Veux-tu savoir où lu seras après la mon? Où sonl les choses à naître Skiêqck, Troad., Chor., net. H, v. 30.
(3) Loin de loi pour jamais celle paix des tombeaux,
Où le corps fatigue trouve enfin le rrpos ?
Emirs, apud de., Tuscul., I. 44. J. V. I»
(I) Il nous fait mal. Deuil, du lalin doiet.
(S) Et comme le vent, si d’ épaisses forêts n'irritent sa fureur, perd ses forces dMptes dans le vague tle l'air. I.icais, lit, 302.
où clic s'abbutle et agisse. Plutarque1 dict, à propos dcceuix qui s'alïeciiouneni aux guenons et |«*tits chiens, que la partie amoureuse qui est en nous, à faulte de prinse légitimé, pluslost que de demourer en vain, s’en forge ainsin une faulse et frivole. Et nous veoyons que Pâme en ses passions se pipe pluslost elle mesme, se dressant un fauls subjeet et fantastique, voire contre sa propre creance, que de n’agir contre quelque chose. Ainsin emporte les hestes leur rage à s’attaquer à la pierre et au fer qui les a blccées, et à se venger à belles dents sur sov mesme du mal qu’elles sentent :
Pannonis hatid aliter jtou iclum ttevlor ursa,
Cui jaculum parva l.ibys amcniavil habena,
Se roi al in iitlnus, telumque iraia receptum Impetit, et secmn fugientem circuit hastam9»
Quelles causes n’inventons nous des malheurs qui nous adviennent? à quoy ne nous prenons nous, à tort ou à droict, pour avoir où nous escrimer? Ce ne sont pas ces tresses blondes que tu deschires, ny la blancheur de ccste poictrinc que despitéc tu bats si cruellement, qui ont perdu d‘un malheureux plomb ce frere bien aymé; prens t’en ailleurs. Livius parlant de l’armée romaine en Espaignc, après la perte des deux freres, ses grands capitaines*, ftere omnes repente, et offensare rnpita : c’est un usage commun. Et le philosophe Bion, de ce roy qui de dueil s’arrachoit les poils, feut il pas plaisant? -Cestuycy pense il que la pelade soulage le dueil4?» Qui n’a veu mascher et engloutir les chartes, se gorger d’une balle de dés, pour avoiroù se venger de la pertede son argent ? Xerxès fouetta la mer, et escrivit un cartel de desfiau mont AthosB;et Cvrusamusa toute une armée plusieurs jours à se venger de la riviere de Gyndus, pour la peur qu’il avoit eue en la passant6; et Caligula ruina une très belle maison pour le plaisir’ que sa mere y avoit eu.
(i) Dans la rie de Pirlctit, au commcncctncnl. C.
(î) Ainsi Tourse, plus terrible après sa blessure, se replie sur sa plaie ; furieuse, elle seul mordre le Irait qui la déchiré et poursuit le fer qui tourne arec elle. Liera, VI, MO.
(AJ.Publius et Cnéus Scipimi Tmt 1,1 vr dit, XXV, 37, que « chacun se mit aussitôt a pleurer et à se frapper la télé. » J. V. L.
(i) Cictnos. Tuscut., m. sn. c.
(5) HÉnonoTf.. VU, 3*. 35 ; Plctmlqce. De la Colire, p. «B. I. V. L.
(C) tlÉRoDOiE, t, ISO; SisfeQt'E, de Ira, II!, si, J, v. L.
p) ou peul-étre te déplaisir, car elle y avait ete renfermée. SBtSqcs, de Ira, fil, a ï. C
Le peuple disoit en ma jeunesse, qu’un roy de nos voyants', ayant reccu de Dieu une ltastonade, jura de s’en venger, ordonnant que de dix ans on ne le priasl ny parlant de luy, ny, autant qu’il estoit en son auctorité, qu'on ne creusl en luy. Par où on vouloil peindre, non tant la sottise que la gloire naturelle à la nation, dequov estoit le conte; ce sont vices tousjourg conjoincts; mais telles actions tiennent, à la vérité, un peu plus encores d'oultrecuidance que de beslise. Augustus César, ayant esté battu de la tempes! e sur mer, se print à desfier le dieu Neptunus, et en la pompe des jeux circenses feit osier son image du reng où elle estoit parmy les aultres dieux, pour se venger de luy1 : en quoy il est encores moins excusable que les precedents, et moins qu’il ne feut depuis, lors qu'avant perdu une battaille soubs Quint ilius Yarûs, en AUemaignc, il alloit de cholere et de désespoir choequant sa teste contre la muraille, en s’escriant : » Yarus, rends moy mes soldats* : » car ceulx-là surpassent toute folie, d’autant que l’impiété y est joinctc, qui s'en adressent à Dieu mesme ou à la fortune, comme si elle avoit des aureillcs subjectcs à nostre batterie; à l’exemple des Thraces, qui, quand il tonne ou eselaire, se mettent à tirer contre le ciel d’une vengeance litanienne, pour renger Dieu à raison à coups de lloehes4. Or, comme dict cet ancien poète chez Plutarque5 :
Point ne se faull courroucer aux affaires;
!l ne leur chaull de toutes nos choleres.
Mais nous ne dirons jamais assez d’injures au dcsreglement de notre esprit.