‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 371 sur 449 · LIVRE III. CH A P. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE III. CH A P. VIII

heure meilleure : n’est pas marchand qui tonsjours gaigne. La pluspart changent de visage et de voix où la force leur fault; et, par une imporluue cholere, au lieu de se venger, accusent leur foiblesse ensemble et leur impatience. En ceste gaillardise, nous pinreons par fois des chordes secrettes de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous ne pouvons toucher sans offense ; et nous entradvertissons utilement de nos defaults.

Il y a d'aultres jeux de main, indiscrets et aspres, à la françoise, que je hais mortellement; j’ay la peau tendre et sensible : j’en ay veu, en ma vie, enterrer deux princes de nostre sang royal. Il faict laid se battre en s'esbaltant.

Au reste, quand je veulx juger de quelqu’un, je luy demande combien il se contente de soy, josques où son parler ou son escrit luy plaist. Je veulx éviter ces belles excuses : • Je le feis en me jouant ;

Âblalum medils opus est tncudibus isitid 1 ;

je ne feus pas une heure ; je ne l’ay reveu depuis. «Or, dis je, laissons doneques ces pièces; donnex m'en une qui vous représente bien entier, par laquelle il vous plaise qu'on vous mesure ; et puis, que trouve! vous le plus beau en vostre ouvrage? est ce ou ceste partie ou ceste cy ? la grâce, ou la matière, ou l'invention, ou le jugement, ou la science? Car ordinairement je m’apperceois qu'on fault autant à jugi r de sa propre besongne que de celle d'aultruy, non seulement pour l'afTection qu’on y mesle, mais pour n'avoir la suffisance de la cognoistre et distinguer. L’ouvrage de sa propre force et fortune peult seconder l’ouvrier et le devancer oullre son invention et cognoissance. Pour moy, je ne juge la valeur d'auhre besongne plus obscurément que de la mienne, et loge les Essais tantosl bas, tanlosl hault, fort inconstammenl et doubteusement. Il y a plusieurs livres utiles, à raison de leurs suhjects, desquels l'aurleur ne tire aulcunc recommendation, et des bons livres, comme des bons ouvrages, qui font honte à l'ouvrier. J'escriray la façon de nos convives et de nos vestements, et l'escriray de mauvaise grâce ; je publieray les edicts de mon temps et les lettres des princes qui passent ès mains publicques ; je feray

(I) cct ouvras*, Impartait encor*, a Ht relire du mener. Ovibc, Trtsl,, l, s, 49.

un abbregé sur un bon livre (et tout abbregé sur un lion livre est un sot abbregé), lequel livre viendra à sc perdre, et choses semblables. La postérité retirera utilité singulière de telles compositions; moy, quel honneur, si ce n’est de ma bonne fortune? Bonne part des livres fameux sont de ceste condition.

Quand je leus Philippe» de Comines, il y a plusieurs années, très lion aucteur certes, j’y remarquay ce mot pour non vulgaire : « Qu'il se fault bien garder de faire tant de service à son maisire qu’on l’empesche d’en trouver la juste recompense;» je debvoislouer l’invention, non pas luy1; je la rencontray en Tacilus, il n’y a pas long temps : Bénéficia eo usque Itrta «tint, dum ridenlur cxtolvi passe; utii mullum anter encre, pro gralia odium reddilur*-, et Seneque vigoreusement ; Sam qui pulal esse turpe non reddere, non t ull esse rut reddal s, et Cicero, d’un biais plus lasehe : Qui se non pulat salisfacere, amirus esse nullo modo polest*. Le subject, selon qu’il est, peult faire trouver un homme sçavant et memorieux ; mais, pour juger en iuv les parties plus siennes et plus dignes, la force et beauté de son ame, il faut sçnvoirce qui est sien, et ce qui ne l’est point ; et, en ce qui n’est pas sien, combien on luy doibt, en considération du choix, disposition, ornement et langage qu’il a fourny. Quov, s'il a emprunte la matière, et empiré la forme, comme il advient souvent!

Nous aullrcs, qui avons peu de practique avecques les livres, sommes en ceste peine que, quand nous veoyons quplque belle invention en un poète nouveau, quelque fort argument en un preschcur, nous n’osons pourtant les en louer que nous n'ayons prins instruction, de quelque sçavant , si reste piece leur est propre, ou si elle est estrangiere; jusques lors je me liens tousjours sur mes gardes*.

Je viens de courre d'un Cl l'histoire de Ta-

(I) sais Comiiics Im-in. ini-, lll, 14, ms'altrihu* pas ce mol j car il ürvlare qu'il te lictil (te son malsire (toute XI), qui lui en oUegua son aucteur, et de qut II te letloiL C.

;*i Les bienfait* sont aRr&iblcs tant que Ton croit pouvoir s'acquitter; mai» lorsqu'ils deviennent trop grand*, loin de les recoiHUJlire.on b-s pâte de Iwlne. tacite, Atm.q IV, 18.

(5) Celui qui inmve honteux de ne pas rendre voudrait qu'il n'y eût plus personne h qui il Ut oblige. Ses., E phi. 8t.

(4) Celui qui ne croit pus être quille envers vous, ne saurait être votre ami. Q. etc., de PtiHtont consulat va, c. 9.

[B) Edition de ttww, fol. 41 ♦ verso, « sur ma garde, n

citus (ce qui ne m’advient guère* ; il y a vingt ans que je ne meis en livre une heure de suite); et l'ay faict à la suasion d’un gentilhomme que la France estime beaucoup, tant pour sa valeur propre que pour une constante forme de suffisance et bonté qui se veoid en plusieurs frères qu’ils sont. Je ne sçache point d'aucteur qui mesle à un registre publicque tant de considération des mœurs cl inclinations particulières ; et me semble le rebours de ce qu’ils luy semble à luy * , qu'ayant spécialement à suivre les vies des empereurs de son temps, si diverses et extrêmes en toute sorte de formes, tant de notables actions que nomméemenl leur cruauté produisit en leurs suhjects, il a voit une matière plus forte et attirante à discourir et à narrer que s’il eust eu à dire des battailles et agitations universelles; si que souvent je le treuve stérile, courant par dessus ces belles morts, comme s'il craignoit nous faschcr de leur multitude et longueur. Ceste forme d’histoire est de beaucoup la plus utile; les mouvements publicqucs despendent plus de la conduicte delà fortune; les privés, de la nostre. C’est plustost un jugement que déduction d’histoire * ; il y a plus de préceptes que de contes ; ce n’est pas un livre à lire, c’est un livre à estudieret apprendre; il est si plein de sentences qu’il y en a à tort et à droict ; c’est une pépinière de discours éthiques et politiques, pour la provision et ornement de ceulx qui tiennent quelque reng au maniement du monde. Il plaide tousjours par raisons solides et vigoreuscs, d’une façon poinetuc et subtile, suv vant le style affecté du siècle; ils aiinoient tant à s'enfler qu’où ils ne trouvovent de la poincte et subtilité aux choses, ils l’empruntoient des paroles. Il ne retire pas mal à l’escrire de Seneque : il me semble plus charnu ; Seneque plus aigu. Son service est plus propre à un estât trouble et malade, comme est le nostre présent; vous diriez souvent qu’il nous peinct, et qu’il nous pince.

Ceulx qui doublent de sa foy s’accusent assez de luy vouloir mal d’ailleurs. Il a les opinions saines, et pend du bon party aux affaires romaines. Je me plains un peu toutesfois de quov il a jugé de Pompeius plus aigrement que

(I) Annal., XV|, I0.J. v. U

(*) Edition do 14*8, fol. 414 ter», « que narration d'histoire. »

ne porte l’ad vis des genls de bien qui ont vesetl et traielé avet ques luy ; de l'avoir estimé du tout pareil à Marius et à S y lia , sinon d'autant qu'il esloit plus couvert'. On n’a pas exempté d’ambition son intention au gouvernement des affaires, ny de vengeance; et ont craint ses amis mesme que la victoire l’eust emporté oultre les bornes de la raison, mais non pas jusquesà une mesure si effrenée; il n’y a rien, en sa vie, qui nous avt menacé d’une si expresse cruauté ettxrannie. Encores ne faut il pas contrepoiser le souspecon à l'evidence; ainsi je ne l'en crois pas. Que ses narrations soient naïfves et droictes, lise pourroit, à t’advenlure, argumenter de cecy mesme qu’elles ne s’appliquent pas tousjours exactement aux conclusions de ses jugements, lesquels il suyt selon la [tente qu’il y a prinsc, souvent oultre la matière qu'il nous montre, laquelle il n’a daigné incliner d'un seul air. Il n’a pas besoing d'excuse d’avoir approuvé la religion de son temps, selon les loix qui luy commandoient, et ignoré la vraye ; cela, c’est son malheur, non pas son default.

J’ay principalement considéré sonjugement, et n’en suis pas bien esclaircy par tout ; comme ces mots de la lettreque Tibère, vieil et malade, envoyoit au sénat* : « Que vous escrirai je, messieurs, ou comment vous escrirai je, ou que ne vous esrrirai je point, en ce temps? les dieux et les déesses me perdent pirement que je ne me sens touts les jours périr, si je le sçais ! je n’appcrceois pas pourquoy fl les applique si certainement à un poignant reinors qui tormente la conscience de Tibère; au moins lors que j’estois à mesme, je ne le veis point.

Celam’a semblcaussi un peu lasche, qu’ayant eu à dire qu’il avoil exercé certain honorable magistrat à Rome, il s’aille excusant que ce n'est point par ostentation qu’il l'a dict5 ; ce traict me semble bas de poil, [tour une amede sa sorte ; car le n’oser parler rondement de soy accuse quelque faulte de cœur; un jugement roidc et haultain, et qui juge sainement et seurement, il use à toutes mains des propres exemples, ainsi que de chose estrangierc; et tesmoigne franchement de luy, comme de

«J Hulor., n, 38. i. v. i„

(*| Tactts, Annal., vi, s. Srt: t. est du tnCme avis que Tacite i sur cette lettre, Titvr.,c. 67. 1. V.t,

1 p) Aimai., XI, II. I. V L.

chose tierce. Il fault passer par dessus ces règles populaires de la civilitcen faveurdc la vérité et delà liberté. J’osenonseuiementparlerdemoy, ma is parler seulement de moy ; je fourvoyé quand j’escris d’aultre chose, et me desrobbeà mon subject .Je ne m’aime pas si indiscrètement ,et nesuis si attaché et mesléàmoyquejenemepuisscdistinguer et considérera quartier, comme un voysin. comme un arbre; c’est pareillement faillir de ne veoir pas jusques où on vault ou d’en dire plus qu’on n’en veoid. Nous debvons plus d’amour à Dieu qu'à nous, et le cognoissons moins; et si en parlons tout nostre saoul.

Si ses escripts rapportent aulcune chose de ses conditions, c’cstoit un grand personnage, droicturier et courageux, non d’une vertu superstitieuse, mais philosophique et geuereuse. On le pourra trouver hardy en ses tesmoignages; comme où il tient qu’un soldat portant un faix de bois, ses mains se roidirent de froid et se collèrent à sa charge, si qu’elles y demeurèrent attachées et mortes, s’estants desparties des bras1 *. J’ay accoustumé, en telles choses, de plier soubs l’auctorité de si grands tesmoings.

Ce qu’il dict aussi que Vespasian, par la faveur du dieu Serapis, guarit en Alexandrie une femme aveugle, en luy oignant les yeulx de sa salive, et je ne sçais quel aultre miracle*, il le faict par l’exemple et debvoir de touts bons historiens. Ils tiennent registre des événements d’importance ; parmy les accidents publieques sont aussi les bruicts et opinions populaires. C’est leur roolle de reciter les communes creances, non pas de les rcgler; cestc part touche les théologiens et les philosophes directeurs des consciences ; pourtant très sagement ce sien compaignon, et grand homme comme luy : Equidem plura transcribo quant credo; nam tue affirmare suttineo de quibus dubito, nec subducere qua accepi 3; et l’aultre : Hœc neque afftrmare, neque refellere opéra pretium est...; forme rerum standum est*. Etcscrivant en un siecle auquel la creance des prodiges

(i) Snaat.xm. 35.

IS) Ifislor., IV. 81 C.

(SJ J*en dis plus que je n’ei» crois ; mais, comme je n’ai garde d'assurer les choses dont je doute , aussi ne puis-je pas supprimer celles que j’ai apprises. Quitte Crues, IX, 1.

• (4) je ne dois pas me mettre en peine d’affirmer ni de refuier ces choses... ; il faut s’en tenir à la renommée. Tite Uvs, I, Ptccfat., et VIII, 0.

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